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Je plains les livreurs
Les eaux noires font le dos rond. Les vagues se creusent, l’écume se lève. Les flots se joignent, dansent et tourbillonnent. Un éclair déchire le ciel et la vapeur s’élève. Ouch ! À trop faire tourner mon thé, je me suis brûlé. Je souffle sur mon doigt en reposant ma tasse. La pluie tambourine sur les carreaux de mon salon, je m’enfonce dans le canapé. Que l’on est bien chez soi quand au dehors c’est la tourmente ! Encore un de ces soirs où je plains les livreurs Deliveroo.
La pluie semble forcir, les coups de tonnerre se rapprochent. Je me lève et vais à ma fenêtre. Les gouttes forment des petits ruisseaux sur la vitre. Entre les barreaux de cette prison de pluie, je vois mon basilic rabougri. J’avais oublié de l’arroser, mais peut-être n’est-il pas encore foutu ? En bas les gens sont des ombres qui courbent l’échine sous leur parapluie ou enfoncent dans des capuches leur visages fourbus. Que je suis content de ne pas être dehors. Avec un sourire, je m’en retourne à Netflix.
Mon épisode se termine et j’entends un nouveau bruit. C’est le vent qui hurle. Je reviens à ma fenêtre. L’orage est tempête. Le vent balaye les rues et dresse la houle sur l’asphalte inondé. Les trottoirs sont battus comme les falaises atlantique en hiver. Mon basilic lui est tout tourneboulé, cette fois je pense que c’est fini pour lui. Tant pis, j’en achèterai un autre. Une ombre passe rapidement en fendant les flots, Moïse en scooter. Que je plains les livreurs Deliveroo ! Me rasseyant, je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être le fait du changement climatique cette tempête aux airs de fin du Monde. Je hausse les épaules, tire la couverture sur mes genoux et lance l’épisode suivant.
Cette fois-ci, ce sont d’autres hurlements qui me font revenir à ma fenêtre. Des hurlements de gens. La pluie s’est arrêtée, mais le ciel est rouge sang. Je regarde en bas. Il y a des silhouettes en haillons qui poursuivent les passants en claudiquant. On dirait bien que les morts se relèvent. Étrange. Mon basilic aussi s’est relevé d’ailleurs. Ses feuilles sont noires et bordées de petites dents. Il s’agite dans tous les sens et gratte à la fenêtre. Il a l’air de m’en vouloir. Machinalement, je toque au carreau. C’est du triple vitrage, je suis en sécurité. Je dois m’arracher à ma contemplation car on sonne à la porte.
J’ouvre et vois le livreur trempé comme une soupe. Enfin ! Il grimace à travers la visière de son casque. Sa veste argentée est déchirée à l’épaule et il saigne abondamment sur mon paillasson. Il a du se faire mordre. Tu n’auras que quatre étoiles mon loustic.
— Un Pad-Thaï et des beignets de canard, grogne-t-il.
— Ouais, c’est ici.
Il me tend un sac en papier et se détourne. Avant qu’il ne s’en aille, je plonge une main dans ma poche et en sort une pièce de deux euros.
— Pourboire.
— Merci m’sieur. Bonne soirée.
— Bonne soirée.
Je lui claque la porte au nez. Comme je suis heureux de ne pas être livreur Deliveroo.