J'ai l'impression de ne poster que pour les blind test, en ce moment :D Bref.
L'idée de ce texte... C'était au tout début début des prunes. J'avais même pas encore commencé. La première nuit que j'ai passé chez ma grand-mère, il pleuvait et y'avait beaucoup de vent. Et dehors on entendait une clochette. Au début je me disais que c'était peut être l'Ankou, et puis j'ai fini par développer mon idée jusqu'à ce texte.
J'espère que vous avez apprécié la lecture !
Le bonze aux cloches
Cette nuit-là, il pleuvait à tambours battus.
David fut surpris de se réveiller. Ce n’était sûrement pas la pluie qui l’avait tiré de son sommeil : il avait trop l’habitude de l’entendre depuis qu’il était arrivé dans la région. C’était à cause d’elle d’ailleurs que Maurice, sa vieille bécane adorée, était tombée en panne ; à cause d’elle encore qu’il dormait dans ce village perdu au fin fond de la cambrousse, loin de toute civilisation capable de lui dire ce qui clochait chez Maurice ou de la réparer.
Non, ce n’était pas la pluie. Elle tombait déjà hier, et avant-hier. Alors, David se concentra. Au bout d’un moment, il distingua un tintement sourd, comme une paire de clochettes que l’on secouerait doucement et régulièrement. Il ouvrit légèrement la fenêtre. Une bourrasque violente le repoussa en arrière tandis que l’averse se frayait un passage dans la chambre, prête à l’envahir. David tenta de découvrir l’origine de ce bruit, mais la nuit et la pluie formaient un voile épais qu’il ne parvint pas à percer. A regret il referma rapidement la vitre et se recoucha, bien décidé à demander au patron du motel de quoi il s’agissait.
Il lui posa la question dès le matin, après ses trois tasses de café rituelles.
« Alors è’ sonnent toujours ? Vous savez, dans l’coin, on en a tellement l’habitude qu’on les entend même pus.
- Ah, ça, elles sonnent bien, oui, répondit David. J’ai eu du mal à me rendormir. Un son clair comme de l’eau de source, à résonner dans l’oreille pendant des heures. »
- « Clair comme d’l’eau d’source. » Vous croyez pas si ben dire, l’ami » lui avoua le tenancier. « Ça fait ben une vingtaine d’années qu’on les entend pendant les nuits d’orage. Dans toute la vallée ! Dès qu’y a un peu de vent – et y’en a toujours les nuits d’orage, notez bien – on les entendrait jusqu’en Chine. » Il demeura pensif un moment. « A vrai dire, c’est censé êt’ la saison sèche, en ce moment, i’ devrait pas sortir de son trou. J’entends encore Jon s’en plaindre, l’aut’ jour. Ça déboussole ses bêtes. I’ doit perdre l’esprit. Vingt ans de tintinnabulement, y’a de quoi rend’ fou son homme. R’marquez, il appelle p’têt’ un successeur.
- Je suis pas sûr de vous suivre. Vous parlez toujours de Jon ? C’est à lui, les clochettes ?
- Non non non ! Je parle du bonze, ‘videmment. Ah, mais j’ai oublié d’vous raconter l’histoire. C’est une vieille histoire, hein, et tout l’monde la connaît ben dans l’coin. Y’a une vingtaine d’années, comme j’ai dit, un vieux bonze - chinois, tibétain, tout c’que vous voulez – un bonze, donc, est arrivé au village. Le bonze aux cloches, qu’on l’appelait, au début. Il avait des cloches sur son bâton, autour du cou, aux poignets, aux chevilles et sur sa robe, partout. On l’a entendu arriver d’loin, on pensait qu’c’était les cloches d’l’Apocalypse. Et pis finalement, c’était juste un bonze qui passait par-là et qui m’a demandé une chambre avec son accent à couper au couteau qui nous faisait rigoler.
« En attendant la nuit, il a fait son petit tour dans la région, et il a parlé avec les gens et surtout avec les gosses du village. I’s l’aimaient bien, pa’ce qu’il était gentil, qu’i’ jouait souvent avec eux et qu’i’ dansait comme un diable avec son bâton. Il avait même pas b’soin d’musique puisqu’il avait ses clochettes ! Au final il est resté quelques temps. J’crois qu’i’ s’plaisait pas mal, ici. I’ m’a raconté un jour qu’i’ fuyait la guerre dans son pays, ou quèque chose comme ça. I' croyait avoir trouvé son coin d’paix, j’imagine.
« Et pis une nuit – c’était pendant la saison des pluies – un énorme orage a éclaté juste au-d’ssus du village. La moitié des maisons ont brûlé, et pas mal de leurs occupants avec. Tchang – c’est l’bonze, j’ai jamais vraiment su son nom, trop compliqué, alors j’l’appelais Tchang – Tchang, je disais, ça l’a mis en rogne. On était tous tristes, parce qu’on avait perdu des copains, mais on se disait qu’on pouvait rien y faire, que c’était l’bon Dieu qui les rappelait. Mais Tchang, lui, i’ l’avait vraiment en travers de la gorge. Je l’vois encore en train de pleurer avec le corps du gamin Mercier dans les bras. Il a frappé le sol de son bâton et il a promis de pus laisser un seul orage approcher. Par cont’e, qu’i’ nous a dit plus tard, chaque fois qu’i’ sonnerait les grelots, i’ pleuvrait. Il était tellement sérieux qu’on y a cru – on rigolait même pus de son accent. Alors on lui a indiqué le milieu de la vallée, parce qu’i’ fallait qu’i’ soit là-bas pour pouvoir protéger tout le monde, qu’i’ disait.
« Depuis, on l’a revu de temps en temps à la saison sèche, pendant un moment. I’ venait prendre des nouvelles. Mais sinon, i’ partait en vadrouille un peu plus à l’ouest pour voir si on avait besoin de lui ailleurs. Et pendant la saison des pluies, i’ revenait, se posait dans son coin, et la nuit, i’ secouait ses clochettes. Du coup, à cette période, i’ pleuvait tout le temps, jour et nuit. Mais on a pas eu d’orage depuis qu’il est allé là-bas. »
David, intrigué, demanda donc au tenancier le plus court chemin pour se rendre au centre de la vallée, enfourcha Maurice et s’en alla.
Il avait parcouru moins d’un kilomètre quand la moto gorgée d’eau s’arrêta de nouveau. Refusant de l’abandonner, David continua sa route à pied et sous la pluie en la tirant. Il arriva bientôt près du grand chêne et du vieux menhir que le patron lui avait indiqué, et fut déçu de n’y trouver rien de plus qu’une inscription gravée à même la pierre levée.
« SI TU VEUX PARTIR, disait-elle, PROMETS DE RESTER. »
Il haussa un sourcil en la lisant, se demandant si elle lui était adressée. Puis il secoua la tête. L’idée était vraiment trop ridicule. David chassa l’énigme de son esprit, s’assit contre un arbre et décida d’attendre la nuit.
Il devait s’être endormi, car il sursauta à nouveau au son des cloches. La nuit était tombée, et un vent puissant soufflait. David se demanda vaguement comment il avait pu ne pas le remarquer. Puis il regarda autour de lui à la recherche du moine et se figea.
Perché sur le menhir se tenait un squelette habillé de haillons violets. Se tenant à la pierre d’une main, il balançait l’autre avec entrain, au rythme du vent, si bien qu’a chaque mouvement, il semblait tendre ses clochettes à David. Une fois remis de son choc, il n’hésita plus un instant et les saisit dès qu’elles furent à sa portée. C’étaient deux petites clochettes rondes et dorées, liées entre elles par un fin ruban de soie rouge. Il les admira un instant ; lorsqu’il releva la tête, le squelette était parti. Il fouilla un moment les environs, mais encore une fois la nuit et la pluie lui firent obstacle. Il rentra donc au village avec Maurice et alla se coucher, trempé et consterné.
Il crut à un rêve le lendemain, jusqu’à ce qu’il voie sur sa table de chevet les deux grelots. Il lui fallut en revanche ses trois tasses de café pour se rendre compte que quelque chose clochait. Il passa la tête par la fenêtre la plus proche : la pluie s’était arrêtée, et un grand soleil brillait. Sans demander son reste, il se précipita vers Maurice, et vérifia l’état de son vieux compagnon. Tout fonctionnait parfaitement. Avec un cri de joie, il se précipita à l’intérieur, paya sa note au patron, et repartit aussi vite que la pluie, toute histoire oubliée.
Il continua à voyager ici et là pendant quelques mois, heureux de pouvoir rouler de nouveau. Mais il fut bientôt rattrapé par son étrange aventure. Les termes gravés sur le menhir lui revinrent en mémoire, et le squelette en haillons vint hanter ses rêves. Il les ignora tout d’abord, mais les cauchemars se firent de plus en plus nombreux, et il finit même par avoir peur de dormir. Désireux de tirer l’affaire au clair, il décida de traverser une dernière fois cette vallée perdue au milieu de nulle part.
Il retrouva aisément le chemin de l’arbre et du rocher. A nouveau il pleuvait dans la région, mais le vent faisait défaut. Les nuages aussi étaient différents, plus sombres et sinistres. C’était la saison des pluies, et les orages arrivaient.
Assis sur le menhir l’attendait le squelette en haillons. Malgré l’absence de vent, sa main se balançait toujours, quoique de manière moins énergique. David eut l’impression qu’il le suivait de ses orbites vides, et il en eut la chair de poule. Il attrapa les clochettes au fin fond de sa poche, prit une grande inspiration – et les secoua.
Presque aussitôt, le vent qui balayait auparavant toute la vallée se manifesta violemment. La pluie s’intensifia pour former le voile dense que David connaissait bien. Même les nuages changèrent de couleur et se firent plus clairs, comme soulagés d’entendre à nouveau la cloche. Lorsque David regarda à nouveau le squelette, celui-ci semblait hocher la tête. Puis un coup de vent un peu plus fort le fit basculer en arrière, et il disparut derrière le menhir.
« Après tout, se dit David en se remémorant l’histoire du tenancier, je n’ai pas vraiment de maison où rentrer. Autant rester dans le coin un moment. »
Il resta donc pendant toute la saison des pluies, agitant la cloche tous les soirs où le ciel se faisait menaçant. Le reste du temps, il fit plus ample connaissance avec la région, se liant d’amitié avec quelques-uns des habitants. Et à nouveau, lorsque la saison sèche pointa le bout du nez, il enfourcha Maurice pour quitter la vallée. Il avait promis qu’il reviendrait.
Partout il se raconta que le bonze aux cloches avait enfin trouvé son successeur, et la paix qu’il recherchait.