Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Dock76 le 20 Août 2020 à 10:59:50
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Il fait froid dans le train
– Dis maman, c’est quand qu’on arrive ?
– Bientôt Jules, bientôt. Reste bien contre moi, d’accord ?
– Et papa, il est où ? Il va venir avec nous dans le camp de vacances ?
– Oui, bien sûr. Mais il a dû prendre un autre train.
– Et pourquoi il y a pas de siège pour s’asseoir dans le train, maman ?
– C’est parce que nous sommes trop nombreux, mon chéri. Il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde.
J’aime bien maman parce qu’elle a toujours réponse à tout. Et comme moi, j’ai plein de questions dans ma tête, je suis content qu’elle soit toujours là pour me répondre. Papa, lui, c’est pas pareil. Il est souvent parti parce qu’il faut qu’il cherche à manger. C’est que c’est dur en ce moment. On a pas toujours assez. Maman le fait pas voir, mais je sais que pour elle aussi, c’est pas facile. Souvent elle se prive pour que j’aie un peu plus. Elle est devenue toute maigre. Au début, j’ai eu peur parce que je croyais qu’elle était malade. Mais quand j’ai vu que tous nos voisins et que tous les gens de la rue étaient maigres aussi, alors j’ai compris que c’était à cause du (comment il dit papa déjà ?) rationnement. Voilà, à cause du rationnement.
Enfin, quand je dis que tout le monde est maigre, je ne parle pas des policiers, ceux qui passent dans la rue et qui ne sont pas gentils. Des fois, j’aurais envie de leur filer des coups de pied et de me sauver. Juste pour leur faire voir qu’ils me font même pas peur. Mais papa et maman m’ont bien fait la leçon et j’ai juré de ne pas faire de bêtise.
Je me rappelle, c’était pendant l’été, le jour de mon anniversaire.
Huit ans. Papa avait trouvé un peu de farine et il avait fait cuire du pain. Il avait pas de bougie à mettre dessus. Il y en a plus. Même pas pour le joli chandelier avec plein de branches que j’aimais bien regarder avant. Alors il en a fait une fausse en papier. Il a fait un trou dans le pain pour la mettre et il a allumé. C’était moins bien qu’une bougie, mais c’était beau quand même. Quand j’ai soufflé, j’ai fait un vœu.
« S’il te plaît Bon Dieu, je voudrais que la guerre elle s’arrête, et que tout le monde redevienne heureux. Et puis je voudrais retourner à l’école. »
Quand je suis allé me coucher, papa est venu avec moi. Il a fait sa figure de papa sérieux. Et je savais qu’il avait un truc important à me dire.
– Jules, tu es grand maintenant, et je veux que tu me promettes quelque chose.
Papa ne m’avait jamais demandé de promettre. Alors j’ai su que c’était vraiment très très important.
– Quoi, papa ?
– Tu sais qu’il y a dehors des policiers qui ne sont pas très gentils avec nous.
– Tu veux dire comme les trois qui ont tapé sur monsieur Levski ?
– Oui, comme ceux-là. Je t’ai entendu parler avec le petit David l’autre jour et tu lui disais que si j’avais été là, je leur aurais mis la pâtée.
– Mais c’est vrai, hein, papa ?
– Il ne faut plus dire des choses comme ça, Jules. Plus jamais, tu m’entends ?
– Mais papa, tu dis toujours qu’il faut pas laisser les plus grands taper les plus petits. Monsieur Levski, il avait rien fait. Il leur a juste demandé pourquoi ils faisaient ça et s’ils croyaient en Dieu. Et eux, ils ont rigolé et ils l’ont frappé avec leur bâton. Tu les aurais pas laissés faire, hein, papa ?
– Dis-moi Jules, qu’est ce que tu aimes le moins ?
– Les épinards ! J’aime pas les épinards.
– Est ce que tu aimes… voyons voir… les serpents ? Est-ce que tu aimes les serpents ?
– Oh non, papa ? Je déteste les serpents. J’ai peur des serpents.
– Vois-tu, Jules, les policiers dehors nous aiment encore moins que tu n’aimes les serpents.
– Mais, on leur a rien fait !
– Les serpents non plus ne t’ont rien fait.
– Oui mais ils sont dangereux les serpents.
– C’est ce que croient aussi les policiers. Ils pensent que nous sommes dangereux pour eux et ils n’hésiteront pas un instant à nous faire, à te faire, du mal. Tu comprends, Jules ?
Il avait des yeux bizarres. J’ai dit oui.
– Pour l’instant, ils sont très, très forts. La seule chose à faire, c’est de ne pas attirer leur attention, et de ne pas provoquer leur colère.
– Mais papa, eux, ils sont tout le temps en colère.
– Je sais mon garçon, je sais. Ce n’est pas facile. Parfois, sans le vouloir, tu peux te faire remarquer et il ne faut surtout pas. Alors, tu dois me promettre de ne pas les regarder quand tu les croiseras, de ne pas lever les yeux vers eux, de ne pas rire ni même sourire quand ils sont là. Ces gens-là ne veulent pas que nous soyons heureux. Ils nous forcent à leur obéir et pour l’instant nous n’avons pas d’autre choix que de leur obéir. Je suis certain que tout ceci ne durera pas et que le Bon Dieu, un jour, les punira. Mais pour l’instant, il faut tenir. Tu comprends, Jules ?
– Oui, papa, je crois.
Il m’a fait un gros câlin et quand il m’a lâché, j’ai bien vu qu’il pleurait. Ça fait drôle de voir son papa comme ça. Je croyais que les papas, ça pleurait pas.
J’ai juré et depuis, je fais très attention. David a dit un jour que papa est un trouillard. Il a plus recommencé parce que je lui ai mis mon poing dans l’œil.
Noël est passé. On ne l’a pas fêté à la maison. On ne le fête jamais. Dommage. Maman dit que ce n’est pas notre fête. Elle dit qu’il faut garder notre identité. Elle dit souvent ça maman : il faut garder notre identité. Je ne comprends pas ce que ça veut dire.
Depuis la nouvelle année, il fait très froid. Il y a de la glace sur les fenêtres et je dors avec plusieurs pulls parce qu’il n’y a pas de chauffage. Le matin, il y a de la buée sur les vitres. Alors j’en profite pour faire un dessin. J’aime bien dessiner, mais je n’ai plus de crayons de couleur.
Hier j’ai entendu papa et maman qui se disputaient.
Papa a dit à maman qu’on allait partir en train tous ensemble. Maman avait pas l’air contente du tout. Elle arrêtait pas de dire qu’il faut pas leur faire confiance et qu’ils disent que des mensonges. Mais papa a dit qu’on avait pas le choix parce que demain ils allaient commencer à vider le ghetto.
C’est quoi un ghetto ?
Ce matin maman m’a dit que nous partons en voyage. Elle a fait une seule valise pour toute la famille. J’ai pas eu le droit de prendre grand chose. Juste Teddy, mon vieux nounours que tonton Isaac m’a offert il y a longtemps. Je sais que je suis trop grand pour avoir un nounours, mais je l’aime trop. Et tonton Isaac aussi, je l’aime beaucoup. Il a dit que dès que ce sera possible, on ira vivre avec lui, là-bas, en Amérique.
Les méchants étaient là, devant le train. Ils ont fait monter tout le monde et tout le monde avait peur.
C’est super bizarre des gens qui vont en vacances et qui ont peur. Les policiers ont pas voulu que papa monte avec nous. Maman a pas pleuré. Elle est forte ma maman. Mais j’ai quand même vu qu’elle aussi, elle avait peur.
Qu’est ce qu’il fait froid !
J’espère que là où nous allons, il y aura la mer. J’ai jamais vu la mer.
Mais il y a surtout quelque chose que j’aimerais bien. Depuis tout le temps que je me débarbouille devant le lavabo. Je tire sur la manche de maman.
– Dis, maman.
– Que veux-tu, mon chéri ?
– Tu crois qu’il y aura des douches dans le camp de vacances ?
– Je ne sais pas, ma puce. J’espère bien.
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Merci pour ton texte. Tu veux dénoncer a travers les yeux d'un enfant les horreurs nazies.
La fin nous fait comprendre que la famille est déportée et sera certainement gazée.
Sinon, tu as fait une erreur, me semble t'il, à la fin de ton texte:
"– Je ne sais pas, ma puce. J’espère bien."
Le héros est un garçon. Je pense que sa mère devrait l'appeler plutôt mon chaton.
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Bonjour. Très joli texte, très émouvant : Nuit et Brouillard à travers les yeux d'un enfant. Merci pour ce partage. Tiens, y'a pas longtemps, j'étais à Fécamp...