Zacharielle , je te défie d'écrire un texte à la troisième personne sur cette image :
(https://monde-ecriture.com/forum/proxy.php?request=http%3A%2F%2Fimg186.imageshack.us%2Fimg186%2F1299%2Fmwmichaelwhelan101200x9.jpg&hash=27bcf683e4af08da29ea0c7967feea25b250958d) (http://img186.imageshack.us/i/mwmichaelwhelan101200x9.jpg/)
Grrrt - amwaaaah - trr - zzzz rrrrooooon trzzzz. Un cancrelat, confortablement installé au creux d'un morceau de tapisserie décollée, vient de s'assoupir. Il a fait le tour des appartements du voisinage. Rien ne vaut celui-ci, d'une crasse méchamment repoussante. C'est le paradis. Une plage de poussière fine. Un petit palmier moisi, à droite à gauche, derrière l'oreille. Un cocktail d'ombre humide. Et les nanas à la carapace rebondie qui... STOP. Merci, mais ceci n'est pas l'histoire d'un cafard heureux.
Enfin, si un peu puisque le Seigneur a dit : de la blatte sommeille en chacun de nous. C'était au moment où il était employé de désinfection biblique.
Toute chose a une fin, mais des fois on l'attend longtemps. A mots dits haut on maudit la mort, puisqu'elle ne vient pas cueillir celui-là. Prenez cet individu en phase de pré-réveil. De l'extérieur, Ludwig ressemble à un humain normal, qui a juste perdu de vue deux trois choses : son lavabo, son rendez-vous chez l'ophtalmo et quoi... ah. Son intégrité.
'Lucyyyyyy' beugle-t-il faiblement.
Il s'extirpe du lit avec difficulté. Ses couvertures, d'un maronnasse-brunâtre bruineux, hébergent une flore qui, asphyxiée, illustre l'accélération des processus évolutifs traditionnels en se transformant en algues odorantes avec quelques millions d'années d'avance. Ludwig s'assoit au bord du lit et tâte le mur pour y trouver sa canne. Ses genoux grincent quand il se met debout. Toc vouin. Vvvouin. Touc. (Canne, pantoufle traînante 1, pantoufle non moins traînante 2, canne.)
'Où t'es, bon sang de bois ?' meugle-t-il.
En tous cas, pas dans ta chambre de papi décrépi, alors arrête ton char Babar. Ludwig fait le tour du lit pour atteindre la cafetière, située au bout d'un monde de cinq mètres de diamètre, dans une minuscule pièce qu'il appelle 'boucherie' (parce que : 'quand c'est bon, la bouche rit ! ah ah kof kof'). Ses gestes mécaniques ajustent la dose moulue habituelle, la quantité d'eau habituelle, et le filtre habituel (c'est bien ça le drame). Frrrrglouiglouigloui. Plic. Les gouttes tombent avec une lenteur exaspérante. Il faudra penser à détartrer. Plic. Un brouhaha venu de la rue rejoint progressivement le gargouillis de la cafetière. Ludwig fait semblant de l'ignorer jusqu'à ce que l'idée que ça pourrait être la seule attraction de la journée ne se fraye un chemin jusqu'à son cerveau décaféiné. Péniblement, il s'avance jusqu'à la fenêtre guillotine, l'ouvre, y passe la tête. Il fait un froid de chacal, bon dieu !
'On veut du travail, on veut bosser, merde' entend-il en substance.
Il y a sans doute des gens avec des écriteaux et des banderoles. Grand bien leur fasse ! Si ça les réchauffe de brûler des pneus ! Il n'aura qu'à enregistrer et se repasser la bande audio des événements. Oh la joyeuse perspective ! Oh les délicieuses après-midi !
'Rendez-nous le chien !' crie la voisine d'en face à un vilain ouvrier qui déjà lui fait un sort et le mastique avec application, du moins, c'est ce que Ludwig déduit du mwashmwash concentré qui arrive jusqu'à ses oreilles. Il aimerait bien lui cracher sur la casquette, à celui-là, si seulement il pouvait être sûr que son coup d'éclat atteindrait aussi la voisine d'en face. D'une pierre deux coups. Des fois, il aimerait avoir des yeux neufs pour contempler ce qui lui restait d'éternité. Mais bon, donné c'est donné, reprendre c'est voler ! En attendant qu'une demi-tasse passe, il se rend auprès de la machine, sa machine, pas celle bonne à faire du café, l'autre, une vénérable tortue de métal aux yeux de braises - rougeoyantes comme aux premiers feux. Il la caresse tendrement, lui susurre des mots tout doux. Il se souvient, toujours en la cajolant, que c'est à peu près au moment où la machine est entrée dans sa vie que Lucy a déserté. Pouah, tant mieux ! Pour rien au monde il ne partagerait son bonheur d'être hors de la marche du temps.
La situation était peut-être un poil plus compliquée que ça. Revenons sur les faits :
1928,52 : Ludwig avait chaud et s'était arrêté de travailler le temps d'aller boire une bière bien fraîche. Il avait pour charge d'automatiser la fabrication des boîtes de conserve.
1928,81 : Ludwig avait froid et s'était arrêté de travailler le temps d'aller boire un verre de whisky bien frais. Il avait toujours pour charge d'automatiser la fabrication des boîtes de conserve avant décembre. Autant dire qu'il était mal barré.
Tout compte fait, ces précisions sont inutiles. Mais peut-être que la prochaine apportera quelque éclairage :
1928, un soir d'hiver, 11h et quelques. Ludwig n'en pouvait plus. Il s'était endormi sur ses plans. Comme Lucy sortait avec quelqu'un ce soir là, elle n'était pas venue le tirer de son lieu de travail. Du coup il avait crayonné toute la soirée, sans beaucoup de résultat. De dépit et de fatigue aussi, il avait fini par s'écrouler sur ses papiers. La chiche lumière l'enveloppa alors de pensées étranges et envoûtantes, comme la perspective alléchante du rôti en croûte que sa mère fera à Noël. C'est alors qu'une blatte lui tapota l'épaule.
'S'il te plaît tu peux me prêter/Quelques grains pour subsister/Jusqu'à la saison nouvelle ? demanda-t-elle.
'Je te paierai, avant l'août, foi de blatte / Je ne suis pas une sale rate.'
Ludwig croyait rêver. Qu'elle aille se faire foutre ! Il l'écrasa avec un marteau. C'est alors que la tache de sang noir dessina des lignes sur son papier, des lignes magiques ! Il resta là à les regarder couler, incrédule. Elles abolissaient le problème contre lequel il s'était si péniblement heurté ! Alléluia ! Il jarreta le cadavre de la bête à la poubelle et griffonna à toute vitesse des chiffres et d'autres carrés, segments, rosaces. Il lui restait trois jours pour construire la machine. Il ne dormit pas du tout et au dernier jour s'en fut avec sa précieuse construction sous le bras. Cependant, il avait un petit problème. Il ne voyait plus très clair. En arrivant près de chez lui il crut deviner Lucy qui poussait la grille-papillon. Près de l'usine, ça gueulait dur, le nouveau directeur avait pas l'air très sympa. Un corps glacé faisait l'angle, ça c'était nouveau.
'Putain, c'est quoi ton truc ?' hallucina-t-elle lorsqu'elle fut assez près pour halluciner.
'Pas touche !'
Il balança son bras vers elle dans l'espoir de la faire reculer, mais il la rata de plusieurs décimètres.
'Putain, tes yeux !'
'Aide-moi à monter chez moi.'
'Tu me payes mon mois.'
'En haut.'
Motivée par cette perspective pécuniaire bien plus que par pure générosité, elle aida Ludwig à monter jusqu'à sa chambre. Elle voulut le délester de son étrange tortue métallique, mais il ne voulut rien savoir. Il était tellement maigrichon (surtout avec ses trois jours de jeûne) qu'il menaçait de tomber en arrière en montant les marches. Au bout de très longtemps ils parvinrent au quatrième palier. Ludwig alla chercher dans sa cassette de quoi payer Lucy. Celle-ci, pendant qu'il avait le dos tourné et les mains occupées, en profita pour appuyer sur deux trois boutons au hasard, dans l'espoir que la tortue se transforme en fontaine à $. Malheureusement, il ne se passa rien. Le vieillard revint avec une enveloppe.
'Dites, ta machine elle sert à quoi ?' demanda-t-elle en comptant les billets.
'T'occupes t'occupes. Allez ouste la jeunesse.'
'Sale enflure.'
C'est ainsi qu'ils se quittèrent et que Ludwig ne retrouva pas la vue.
Le café est maintenant prêt. Le vieillard se sert une tasse en écoutant la foule luttant contre la direction. Cela fait maintenant près de deux semaines qu'il a disparu de la vie courante. Et à sa grande surprise, personne n'est venu le chercher chez lui, pour lui demander des comptes. Est-ce que la machine le rend invisible ? D'une main distraite, il suit les courbes de la tortue.
'Eh, salut, Monsieur Dublineau/Que vous êtes laid ! Que vous me semblez sot !'
La petite voix vient du mur. Une bête parlant en fontaine de vers. Encore ? Ca ne peut pas être une coïncidence ! Que se passera-t-il s'il écrase celle-là aussi (et ça lui apprendra, à lui parler sur ce ton !) ? En plus de vivre éternellement il sera plus intelligent ? Ludwig se met à imaginer toutes sortes de destins, tous plus glorieux les uns que les autres.
'Sérieux mec, si ton langage fait le poids avec tes bagages, t'es le gorgonzola des locataires d'ici-bas.'
Attiré par le son de la voix, Ludwig se lève, une pantoufle à la main. Sale zigoto, où est-ce que tu te caches ? Mais le cancrelat a déjà cliqué sur certains boutons de la tortue magique et Ludwig s'écroule, ses vieux os ne le supportant plus.
'M'sieur Ludwig/Faut qu'tu saches que tu peux pas vendre la peau de l'ours/Avant de l'avoir buté, et même après on sait jamais'
Et Alfred retourne sous ses couvertures, ravi de n'être plus dérangé.
Bon, admettons.
C'était peut-être bien l'histoire d'un cafard heureux.