Bonjour,
Voici un texte qui a été publié pour la première fois le 12 août 2020.
Il fait partie d'un univers plus large à partir duquel je crée une série de récits se transformant peu à peu en une épopée d'heroic fantasy. Vous pouvez consulter mon carnet de bord (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=35505.0) pour trouver d'autres publications autour de ce projet enthousiasmant.
Le présent texte est en chantier, il ne faut donc pas compter sur la version finale avant encore au moins un an car il y aura beaucoup de nouveautés à intégrer au texte avant son aboutissement. Si vous souhaitez découvrir la plus récente version du texte (qui est la quatrième en l'état), présente ci-dessous, vos commentaires devraient m'aider à avancer dans ce gros ouvrage qu'il me reste à faire grâce à une aide bienveillante.
Impressions, idées nouvelles, doutes, propositions sont tout ce qui donne vie à mes étapes d'écriture.
De nombreuses zones d'ombre demeurent cependant dans le texte : elles ne feront l'objet de nouveaux apports et précisions que lorsque l'ensemble des récits épiques auront été créés pour remettre du lien entre chaque récit un à un.
Si l'un de vous souhaitait faire une comparaison entre les anciennes versions et la nouvelle, cf. première version du texte (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=35208.msg557859#msg557859) ou bien seconde version du texte (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=35208.msg561971#msg561971), voire enfin la troisième version du texte (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=35208.msg609034#msg609034) qui étaient alors des ébauches (l'une date du 12 août, l'autre du 18 août, la dernière du 19 septembre 2020).
La version du présent post est ci-dessous proposée en date du 20 octobre 2021.
Je reste disponible pour l'occasion s'il y avait des remarques, commentaires, suggestions, questions ; merci à l'avance pour vos retours et avis à la suite de votre découverte du texte. ^^
L’Inauguration de l'Hôtel d'observation à Dwarfiney
« Mon cher ami,
« Comme vous vous en doutiez, deux siècles n'ont pas suffi à conformer les puïons à la vie des hauteurs. Notre tentative pour trouver un accord à l'Hôtel de la propriété s'est conclue par une fin de non recevoir. Le roi Puïo III renforcera bel et bien les taxes foncières sur ses terres... mais uniquement celles destinées aux communautés étrangères, une façon de donner aux colons tous les privilèges de leurs conquêtes.
« À Faremport, les relations entre les Nains et les Elfes sont de plus en plus tendues : ceux-ci colonisent progressivement les grottes qui étaient initialement destinées à ceux-là, et ce en rachetant des nurseries troglodytes pour les convertir en entrepôts à algues séchées, algues qui forment la première alimentation des Elfes de la côte contrairement aux Nains qui pratiquent plutôt la pêche sur la mer Closedindie. Aux Purnombles, près de Brisebarrière, ce sont trois cents Graouriattes qui se sont faits exproprier d'un bois avant de découvrir leurs arbres abattus par les bûcherons brisebarrons sous prétexte qu'ils ne faisaient pas partie de la « liste des bois sacrés à ne pas détruire ». Dans la Curveurière, vallée limitrophe à la Jungle cuivrée, c'est un village entier d'ours qui a été incendié au profit de l'installation d'une plantation agricole homodéférée aux feux follets.
« La fameuse « Réforme » du roi, s'annonçant au début comme un geste diplomatique en faveur des besoins des communautés étrangères, se transforme actuellement en une nouvelle conquête monarchique repoussant toujours plus loin les frontières des Elfes.
« Face à ce constat d'échec, l'inauguration de notre Hôtel d'observation traduit un espoir de la dernière chance, une occasion unique dont nous devons saisir l'intérêt pour les prochaines années, un enjeu déterminant en matière de pacification des relations inter-communautaires.
« Faites-moi part de votre avis sur la question au plus vite... En attendant votre sentiment à ce sujet, je vous souhaite bonne chance pour la grande journée qui vous attend.
« Signé votre secret ami depuis Tressybourg. »
À la lecture de ces mots d'amitié, Highseamentor eut un pincement au cœur à l'idée que les inégalités se creusant entre les Elfes et les autres peuples rendaient l'équilibre inter-communautaire impossible.
L'observateur Highseamentor se trouvait à cette époque à Dwarfiney, la cité du piémont, le grand carrefour des mondes : entre les montagnes qui s'étendaient à l'arrière et les vallées ouvrant l'horizon à l'avant, Dwarfiney la ville des Nains jouait depuis des siècles le rôle de rendez-vous des communautés diversifiées.
Nul ne pouvait parler d'une supposée « architecture dwarfinaude » : à Dwarfiney, les rues étaient surdimensionnées ou sous-dimensionnées (au choix...) ; les habitations (tantôt en marbre, tantôt en chaux, tantôt en silex, tantôt en ébène, tantôt en briques, tantôt en chêne) ne laissaient envisager aucune hiérarchie ; les propriétés elles-mêmes changeaient sans raison, si bien que certaines bicoques recevaient de nouveaux occupants chaque année sans que personne ne sût précisément qui habitait où, ni pourquoi. Malgré ses longues années derrière elle, la collectivité naine n'était parvenue jusque-là à faire naître qu'un unique Hôtel maraîcher, une sorte de grand magasin ne s'adressant quasiment qu'à des particulières & particuliers à la recherche d'une hybridation pour leur jardin privé. Avec ce nouvel Hôtel d'observation, l'image de la ville allait être bouleversée.
Dans un geste d'ouverture, les observatrices & observateurs qui avaient initié la construction de ce nouvel Hôtel s'étaient entendus sur l'idée de faire construire le bâtiment par les Elfes, ce dans l'espoir de favoriser les échanges de bons procédés, de donner une nouvelle forme à la cohabitation souhaitée par les Nains. Pourtant, des voix dissidentes s'étaient élevées contre les architectes elfiques, des syndicats de Nains en colère s'étaient formés dans les montagnes avant de déferler sur Dwarfiney dans une contestation anarchique.
Il s'en fallut de peu que le projet d'Hôtel ne fusse abandonné !
Pourtant, Highseamentor et ses amis parvinrent finalement à négocier un accord acceptable pour tous les partis : d'un côté les Elfes durent superviser les structures et fondations de l'ouvrage pour un certain prix, tandis que de l'autre côté les Nains furent embauchés à moindre prix afin de réaliser le gros œuvre ; autrement dit, une entente fragile parvint à faire cohabiter les deux communautés le temps du projet. Une accalmie provisoire qui ne prévoyait pas de durer éternellement...
Puis vint le jour de l'inauguration : la présidence de l'Hôtel d'observation fut confiée à Eaglebeard tandis que les disciples de la prophétie devaient assurer la promotion d'une Assemblée d'inauguration pour le premier lancement des activités laborantines (classification des espèces, classes et mnémophylums, études sociales des phénomènes culturels spécifiques, histoire des sciences de l'observation et disciplines connexes, etc.).
Highseamentor relut une dernière fois la lettre que lui avait envoyée son ami pour se donner du courage en se recentrant sur ses objectifs essentiels, puis il quitta sa demeure avant de se rendre à l'Hôtel où devait se dérouler l'inauguration.
L'Hôtel d'observation correspondait en tout point à l'idéal elfique : une mesure au point, une sobriété froide, un caractère imposant, une seule apparence quel que fût l'angle de vue. En bâtisseurs d'excellence, les Elfes avaient nivelé le sol pour stabiliser l'édifice en forme de losange aux côtés incurvés. En chimistes de renom, ils avaient fait appel à des matériaux de leur invention pour en pérenniser la longévité. Un revêtement grillagé en bois allait permettre de dissimuler l'austérité du lieu, car les glycines plantées au pied des murs croissaient bien vite grâce aux engrais dont eux seuls avaient le secret. Les tuiles de la toiture, d'une couleur écarlate, provenaient de Clairièrebourg, rougissant l'horizon d'un air délicat.
L'inauguration de l'Hôtel allait commencer, les visiteuses & visiteurs se pressaient à l'intérieur du hall bien-nommé Antre pyramidette conformément à la très originale apposition naine qualifiant les rares lieux officiels présents dans leur cité. Environ trois cents personnes pouvaient s'y tenir, observer les immenses colonnes aux larges fûts quadrangulaires surplombés d'un chapiteau sculpté revêtant la forme d'un visage de batracien. Eaglebeard, doyenne nouvellement proclamée de ce laboratoire d'études prophétiques, en qualité de Figure présidentielle de l'Hôtel d'observation, avait confié la réalisation de cet ouvrage aux architectes elfiques de Faremport dont l'utilisation intensive d'un bétonnage expert rendait la structure à la fois austèrement grise et monumentale.
« Venez, approchez-vous et prenez place, notre première Assemblée va commencer, » déclara Highseamentor qui, voyant le monde affluer pour l'inauguration, tentait de retrouver quelques observateurs parmi la foule.
Au bout de l'Antre pyramidet, une grande porte donnait sur la salle principale du bâtiment : pouvant accueillir près de six cents personnes, on la dénomma Amphithéâtre cæatæéen, ses lustres au plafond résultaient d'une imitation du style reptile dit « figéen » (rubans de minerais tissé, dorures sur céramique, bougies de cire, etc.). La surprise des invités fut des plus grandes lorsqu'ils découvrirent dans cette grande salle de conférence les objets exotiques exposés aux murs : flèches et carquois peinturés, serpents à ventilation empaillés, magnifiques meubles monarchiques venus d'un lointain ailleurs, instruments de musique fraîchement arrivés de la très éloignée ville de Cæatæée.
« Eaglebeard ! Hey hi hé ho, Eaglebird, dis-moi, où est passé notre invité surprise ? s'écria théâtralement Highseamentor par-dessus le tumulte de la foule se pressant dans l'Amphithéâtre.
— Hey hu hu, Highseamentor, notre prestigieux maître de cérémonie prépare son discours de remerciements. Il sera prêt d'ici quelques instants, » lui répondit la doyenne, signifiant son excitation par un salut gesticulé.
L'excitation gagnait les uns et les autres avant de découvrir qui était cet « invité surprise » dont tout le monde parlait tant. L'inconnu n'était autre qu'un observateur de la communauté des Francs-Tireurs – un humble disciple de la prophétie ayant longtemps voyagé. L'expédition de l'équipe naine en l'aire maquiristique avait fait des envieux, et plusieurs se mourraient d'impatience de voir comment se présentait cet étranger. Certains avaient même amené des cadeaux typiques du peuple des Monts venteux (pioches, minerais d'or huilé, branche de noyer) pour qu'ils fussent emportés par le Franc-Tireur lors de son retour auprès des siens.
Des gradins se trouvaient alignés dans la salle, tournés vers un pupitre où devaient se produire les intervenants. Des observateurs issus des communautés proches de celle de Nains eurent les premières places à l'avant, tandis que bourgeois, badauds et inconnus se disputaient les dernières places inoccupées, contraints parfois de rester debout tant l'affluence était grande.
Le maître de cérémonie entra enfin en scène, apparaissant sous les traits d'un fier humanoïde aux écailles lisses paré d'une robe chaude à froufrous pourpres.
« Nous allons démarrer l'Assemblée ! clama haut et fort Highseamentor. Veuillez faire place au représentant du peuple des Francs-Tireurs, un observateur dont nous entendrons la parole avec attention.
— En mon nom de Figure présidentielle de l'Hôtel d'observation, ajouta par-dessus Eaglebeard, je vous prie de faire silence, de tendre l'oreille vers la prestigieuse participation de notre invité surprise...
— Mesdames les observatrices et Messieurs les observateurs, introduisit d'une voix fluette le Franc-Tireur, je suis venu de loin, fort loin en un merveilleux voyage. Quel plaisir d'avoir maintenant le privilège d'accéder humblement à l'Hôtel d'observation de Dwarfiney. Et vous ici ? Me faisant l'honneur de m'accorder la première parole de l'Assemblée d'inauguration, je dois vous remercier pour votre chaleureux accueil, pour le titre d'observateur invité que vous m'accordez aujourd'hui, vous remercier pour la dignité que vous apportez à notre peuple en donnant à votre grande salle d'observation le nom de notre collectivité toute nouvelle : Cæatæée vous en remercie elle aussi.
« Enfin, veuillez excuser le trémolo d'émotion dans ma voix... souligna le Franc-Tireur d'un ton larmoyant. J'apporte avec moi le message d'un émissaire de la paix, un mot de bienveillance venu depuis le royaume dont je suis personnellement issu. Un transit d'une civilisation à l'autre. Aujourd'hui, le thème de l'Assemblée sera la cohabitation entre les peuples, l'équilibre de tous, le soin accordé à nos liens d'intérêt commun, je laisse maintenant la parole à la présidente Eaglebeard, » conclut-il d'une voix grave.
La Naine reçut fort bien les éloges de son invité. L'observatrice Eaglebeard aimait présider ce lieu, son étude de la prophétie lui plaisait également. Physiquement, son teint était rose pâle, tirant légèrement sur l'argenté, et son sourire chaleureux pouvait faire fondre un iceberg.
« Un grand merci à vous, Franc-Tireur, vous n'oublierez pas de partager auprès des vôtres, les Francs-Tireurs, nos messages de bienveillance, de sentiments réciproques : nous tenions à faire montre de la plus grande curiosité pour les cultures étrangères à nos propres mœurs en écoutant votre parole à la voix aux multiples tonalités. C'est dit ! Vous pouvez applaudir notre invité surprise...
« En ce qui me concerne, poursuivit-elle après les applaudissements, je souhaite ouvrir cette présente Assemblée en félicitant les Elfes pour leur altruisme et leurs excellentes constructions : même si nous n'avons aujourd'hui que l'observateur Thomasconçût et l'observatrice Dianeforgeât pour représenter les intérêts elfiques auprès de nous autres, malheureusement ; nous avons en revanche la chance de bénéficier des services des collectivités elfiques de Tressybourg pour l'architecture du bâtiment, et de Faremport pour les matériaux de construction, et cela heureusement. Sans oublier la localité de Clairièrebourg qui a fait voyager des tuiles rouges jusqu'aux hauts-plateaux de Dwarfiney. Cela mérite encore des applaudissements...
« Il y a quelques Elfes qui se trouvent dans la foule aujourd'hui, mais ils ne sont pas tellement des disciples de la prophétie, enfin ! Ils sont quand même les bienvenus à l'inauguration, après tout. Nous espérons que les Nains comprendront notre choix de solliciter des artisans elfiques et n'y verront en rien un bâtiment extra-airestre – autrement dit : un lieu sorti de son contexte d'origine –, nous avons voulu nous fier à la communauté elfique pour construire ce bâtiment car...
—Oui... Sauf que... Si je puis me permettre... fut-elle coupée par Highseamentor qui exprima ses réticences ainsi : Non que je veuille critiquer les Elfes pour leur longueurs et nombreux retards à la finition de l'ouvrage ! Mais je me permets de remarquer le manque de générosité dont font preuve leurs architectes : les travaux nous ont coûté trop cher, pas besoin de s'étendre en politesses sur ce point. Les Dwarifnauds, eux, ne sont jamais en retard : nous payerons la somme que nous leur avons promise, les minerais négociés durement par eux leur seront livrés en temps et en heure, et ça suffira à les contenter. Ne faisons pas fuir les observateurs présents dans la salle en nous attardant sur de basses vulgarités indignes de nos scientifiques. »
Cette déclaration fracassante de Highseamentor ne manqua pas de jeter le trouble au sein de l'Amphithéâtre, car en coupant ainsi la parole à la présidente de l'Hôtel en pleine inauguration, la hiérarchie des priorités se trouva bousculée pour de bon. Les disciples en présence n'éprouvèrent pas toutes & tous de la même façon la parole inattendue du Nain : les Trobaulèzes étaient choqués ; les Graouriattes s'en amusaient ; les Menomyniques s'en étonnaient ; tandis que les deux Elfes Thomasconçût et Dianeforgeât demeuraient fermement impassibles. Pourtant les Nains ne voyaient pas dans la parole de Highseamentor un manque de respect envers la présidente : pour eux, au contraire, la parole se devait d'être libre quelles qu'en soient les circonvolutions provoquées au cours de la discussion...
« Moi, je pense qu'on a quand même un problème avec les Elfes, ajouta un laborantin depuis les gradins, même si la bière elfique est bonne, leur humeur est changeante...
— Ce n'est pas à moi de parler en connaisseur, surenchérit un observateur nain qui entrait sur scène, mais la dernière fois que je suis allé à l'Hôtel de construction à Brisebarrière, les Elfes m'en ont refusé l'accès sous prétexte que j'étais ivre – à leurs yeux.
— En ce qui me concerne, j'ai des doutes quant à la métallurgie de Faremport, la structure exubérante de cet Hôtel d'observation va nous tomber sur la tête une jour ou l'autre ! insista un dernier un peu grincheux. Je veux dire : Pourquoi pensez-vous que cela nous ait coûté si peu cher ? Il y a anguille sous roche... Et pourquoi les Elfes devraient-ils avoir le privilège d'être considérés comme de meilleurs artisans que les Nains ? Ça n'a aucun sens ! »
À ces mots humiliants, l'observateur Thomasconçût aux oreilles plumeuses quitta la salle sans attendre. Quant à l'observatrice Dianeforgeât aux oreilles dardées, ni grimace ni protestation : elle attendait impassiblement que cette Assemblée anarchique comme toutes celles de Dwarfiney se calmât, se rappelât à l'ordre.
L'Elfe Dianeforgeât était âgée maintenant, elle savait combien l'observation reposait sur une constante capacité à orienter la concentration vers le cœur du problème pour y trouver des causes fondamentales. Elle ne bougea pas d'un pouce, attendant l'instant précis de l'Assemblée où elle allait saisir l'attention des auditeurs afin de rappeler la nécessité de maintenir une certaine cohabitation entre les peuples.
« Voilà ce qui arrive quand on se fie aux Elfes : plus personne ne s'écoute et ça se termine à grands coups de hache sur le crâne ! » hurla Highseamentor dans le tumulte ambiant, quittant lui aussi les lieux.
Puisqu'il ne parvenait plus à attirer l'attention de ses camarades, Highseamentor décida de sortir de la grande salle pour prendre un peu l'air. Il fut surpris de voir le nombre gigantesque de personnes de toute origine qui fourmillait dans l'Antre pyramidet : tant de curieux attirés par la parole des disciples de la prophétie. Il fallut alors à Highseamentor pousser deux ou trois personnes pour que celles-ci se rendissent compte qu'il était là à essayer de s'échapper du lieu, et qu'elles le laissassent enfin passer vers la sortie. Le succès torrentiel de ce nouvel édifice n'allait pas tarir de sitôt, et le Nain se dit alors en lui-même que, si la première Assemblée devait rester un échec, rien ne l’empêchait personnellement d'en organiser une nouvelle le lendemain pour essayer de faire enfin avancer les choses.
« Maître observateur, ne partez pas si vite ! clama un Trobaulèze à l'entrée de l'Hôtel.
— Tiens donc, un journaliste du Lynx ! » répliqua Highseamentor à la vue du félin.
C'était en effet un quadrupède de la Jungle cuivrée qui venait à sa rencontre : l'individu était grand, même à quatre pattes, il lui arrivait quasiment à hauteur d'épaule. Les deux lettrés partirent ensemble vers les jardins libertaires de Dwarfiney aux conifères de toute sorte et aux potagers de pommes de terre plantées n'importe comment. Le journaliste s'assit par terre en sortant un carnet de sa sacoche, car les lynx ne savaient pas écrire debout, interviewaient donc leurs invités en position assise.
« Monsieur l'observateur, une déclaration pour le journal du Lynx ? Que pouvez-vous nous dire de cette inauguration ?
— Voyez par vous-mêmes, répondit Highseamentor plein de malice, appréciez la beauté de cet ouvrage féerique : les murs recouverts de végétation, la consolidation en béton faremporton d'une stabilité inimitable, les finitions coulées dans des moules sur mesure, le toit tuilé au gré de la sueur des serfs de Clairièrebourg. Que c'est magistral ! Dans la forme quadrangulaire de cette architecture, j'entrevois le symbole du carrefour entre les peuples, la première rencontre entre les étrangers, le socle d'une invitation inter-espèce, voire même la croisée des chemins magnifiques. Quelle fougue, mais quelle fougue !
— Comptez-vous accueillir des étrangers au sein de votre établissement ? le questionna le Trobaulèze.
— La véritable question, la seule qui puisse faire honneur à notre discipline, n'est pas tant de savoir si nous accueillerons des observatrices & observateurs issus des lointaines peuplades, mais plutôt de savoir comment nous parviendrons à répondre à leurs besoins, à les attirer, à les pousser à rester chez nous. Graouriattes, Astréens, Féminardais, et surtout nos amis rhizocuivrés... Nous prévoyons de faire de cet établissement le lieu d'étude et d'interprétation de la prophétie sous toutes ses formes, y compris lorsqu'elle touche des collectivités étrangères à notre société.
— Avez-vous reçu l'invitation du conseil d'Urnauhout ? Allez-vous la décliner ?
— J'ai bien reçu l'invitation des autorités trobaulèzes, confirma le Nain. Et je compte bien y répondre dans les semaines qui viennent. Je remercie chaleureusement le conseil théocratique d'Urnauhout, avec tout le respect que je dois aux doyens de la canopée. »
Il s'agenouilla un instant, décrochant une serpe de sa ceinture, approcha sa lame d'une tige et cueillit une tomate jaunâtre qu'il coupa en deux. Il l'observa, la serra dans sa paume de ses doigts velus en laissant s'échapper le jus au sol.
« Voyez-vous cette minuscule tomate, peu goûteuse, peu sucrée, peu élégante. Elle est le piteux résultat des bouturages et cultures réalisés par nos meilleurs botanistes. Nous qui avons des serres communes gigantesques où tout le monde peut entrer, sortir comme bon lui semble, nous ne sommes même pas capables de produire une tomate digne de ce nom. En tant qu'observateur, je veux relever le défi de descendre jusqu'à la Jungle cuivrée afin de trouver de nouveaux échantillons ; je les rapporterai ici pour relancer nos recherches. En passant par les bois, j'en profiterai pour faire un coucou à vos amis, » conclut Highseamentor impertinent.
Le journaliste fit une mine sombre, interloqué par l'apparente liberté de ton du Nain. Il fit un geste sacré en levant la patte trois fois au ciel, et deux fois vers l'horizon, comme pour conjurer le mauvais sort en effaçant les jurons prononcés qui allaient à l'encontre de sa religion. Enfin, il prit de nouvelles notes sur son carnet en demandant une dernière chose :
« Monsieur l'observateur, vous êtes un disciple de la prophétie, votre connaissance des arcanes passionne nos lecteurs, ceux-ci seront curieux de connaître votre avis sur la récente disparition de la magie égérante.
— Vos lecteurs ? Ah ! Mais oui. Bien sûr, j'avais oublié pourquoi nous étions là, vous et moi... En ma qualité de professeur en prophéties transhumantes, je me suis tout particulièrement intéressé à ce phénomène qui a touché votre peuple récemment. Transmettez à vos lecteurs mes vœux de compassion face à la crise de l'identité qui s'annonce. Des transformations vous attendent, celles-ci seront observées par notre Hôtel ; elles bénéficieront prochainement d'une publication rassemblant les conclusions de nos experts avec une introduction documentée écrite par le docteur Godsendgreen. En attendant sa sortie, n'hésitez pas à nous envoyer vos remarques sur les phénomènes magiques se produisant remarquablement çà et là. Courriers à adresser à notre nouvelle boîte postale à Dwarfiney. Salut ! »
Le reporter nota bien vite sur son carnet d'écriture les précieuses réponses qu'Highseamentor venaient de lui soumettre... Nul doute que ces mots allaient traverser l'aire forestorique dès la prochaine parution du journal du Lynx.
Un brouhaha immense retentit depuis l'Hôtel d'observation de Dwarfiney : une dispute éclatait à propos de l'architecture du lieu pendant l'Assemblée.
« Vous avez été tellement obsédés par l'ambition des Elfes que vous avez fait fabriquer une immense salle d'exposition pour le spectacle qui limite déraisonnablement le nombre de salles de cours attribuées à l'enseignement ! s’exclama un Nain parmi les observateurs.
— Voyons, Messieurs, calmons-nous un peu, proposa poliment Eaglebeard.
— Depuis que les colons elfiques sont arrivés en ville, ils exigent de nous l'établissement d'un jardin d'enfants pour leur progéniture, cela ne correspond pas à l'état d'esprit de notre cité à nous, ça non !
—Si je puis me permettre... s'interposa le maître de cérémonie Franc-Tireur d'une voix grésillante. Chez nous, près de nos terres s'est installée une jeune colonie des Elfes, ils appellent cela un « consulat ». Notre roi a décrété la stricte répartition des terres en fonction des origines de chacun... mais les Elfes n'ont respecté aucune de nos lois. »
Cette remarque sur l'observation des colonies elfiques à l'étranger renforça encore l'inquiétude des Nains à l'égard de leurs voisins au royaume à l'appétit gargantuesque. Sentant le vent de blâmes s'abattre sur ses projets pour son établissement, la Figure présidentielle de l'Hôtel d'observation fit un geste d'autorité en posant la main gauche sur sa hanche, et la main droite sur son cœur.
« Mes amis, collègues et camarades d'observation, déclara-t-elle en se hissant au centre des attentions. Il est temps d'inviter à notre réunion l'observatrice Dianeforgeât venue de Tressybourg où elle a fait ses preuves à la cour du roi Puïo. Je vous prie d'écouter et d'entendre cette scientifique de renom dont la parole nous apporte maints éclaircissements.
— Ce n'est pas sans peine que je me présente à vous, avoua l'Elfe Dianeforgeât en faisant face à l'Assemblée courroucée. Vous faites erreurs lorsque vous prétendez que les nôtres sont tous les mêmes, car nos cultures sont très différentes selon les endroits. Il faut que les observateurs se tournent vers les seigneuries locale pour s'entendre avec chaque représentant de la noblesse afin de ne ne plus subir les revers de la foule sauvage des rustres et des commerçants...
— Et vous croyez qu'on a le temps d'aller voir chaque nobliau un à un ? La plupart des nôtres se perdent en chemin et reviennent bredouilles, nous sommes bien loin de pouvoir assurer une telle mission diplomatique ! morigéna un inconnu dans la salle.
— Et si nous organisions un enseignement ici même dans une salle de cour pour encourager ce genre de pratique ? tenta courageusement Dianeforgeât.
— Et si au contraire c'était à vous, Elfe, d'apprendre à respecter nos institutions locales plutôt que d'imposer vos lois partout et vos réformes colonisatrices tout le temps ? » lança sentencieusement un Trobaulèze aux yeux d'opale du nom de Julius depuis les gradins des observateurs.
Le tumulte reprit alors de plus belle, et l'Assemblée tourna à une forme de confusion que les Nains menèrent avec aisance. Mettant fin à la rencontre, Eaglebeard réclama alors l'aide du professeur Godsendgreen à la moustache tombant sur ses genoux.
Des observatrices & observateurs furent invités à s'inscrire au cours du professeur Godsendgreen, un colloque sur les bienfaits de l'observation, de quoi pousser de futurs élèves à privilégier la théorie et l'analyse de la situation avant de parler et de dire des bêtises. S'il y avait bien une chose que les Nains avaient appris tout au long de leur longue vie dans les Monts venteux : c'est qu'il valait mieux méditer longtemps une décision avant d'en prendre la responsabilité.
La patience s'imposait avant de trouver le moindre équilibre, c'était ainsi que s'annonçait la leçon prophétique du professeur Godsendgreen. Un juste enseignement qui devait marquer le succès de l'Hôtel d'observation à travers les nombreuses communautés de l'ère Tournesol.