Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Poésie => Discussion démarrée par: HELLIAN le 11 Août 2020 à 19:36:55

Titre: Une vie
Posté par: HELLIAN le 11 Août 2020 à 19:36:55
Une vie

J’ai franchi les saisons comme on passe une écluse,
Remontant de ma vie le long cours asséché  .
J’ai aimé, j’ai pleuré et longtemps j’ai cherché
un brin d’éternité dans le champ  de la muse.
 
Une femme câline habillée de candeur
Me donna quelques temps le bonheur de lui plaire.
Nous fîmes des enfants, des chatons téméraires
Mordillant leur printemps d’une fébrile ardeur,
 
Ils  partirent vainqueurs pour de fastes rivages
(Du moins le pensaient-ils juste avant leur naufrage
Et de joindre piteux la foule misérable).

Je me croyais vivant, je n’étais que non mort
 Dressé contre le temps, prétentieux contrefort
Se croyant de granit quand il n’était que sable..
 



Et voici la seconde version, un peu moins classique peut-être…

Une vie


J’ai tourné ma vieil’ trogne
Vers un coin de ma piaule.
J’ai r’luqué  la charogne. 
Elle semblait se poiler,
La faux sur son épaule
En me voyant chialer.

À défaut de ma main,
J’y aurais foutu mon pied
A son p’tit cul d’putain.
C’est pas pour faire pitié,
Mais de pieds, j’en ai plus
Vu qu’ils me l’ont coupé.

Ça m’a pas beaucoup plu
Le mec m’a pas loupé !
La gangrène, qu’il paraît
« Tu commences à pourrir,
Pépé, tu sens pas l’frais »
Qu’il m’a lancé le Chir
En jouant du sécateur.

Il y a pas si longtemps,
Avis aux amateurs,
On m’appelait Tarzan.
J’faisais l’saut périlleux
Toujours au garde-à-vous,
De la tête à la queue.

j’étais ,je vous l’avoue,
Le vrai coq du quartier.
J’dois bien admett’ que là,
Avec juste un seul pied,
Je roule un peu à plat.

Et puis, y a ma prostate
Cett’saloprie de bêtes
Que chaqu’ mois on me tâte.
Je vous le dis, c’est pas la fête.
Quant à mes yeux, ciao !
De la vraie peau de couille
Qu’ils m’ont collé, là-haut,
Les pêcheurs de grenouilles.

Dépêche-toi, la mort,
Ramèn’la vite, ta faux !
Fait donc un p’tit effort
Je pars tout en morceaux.
Si tu te magnes pas,
je te le dis tout net
C’est sûr que dans l’au-d’là,
T’auras rien qu’des miettes.
Titre: Re : Une vie
Posté par: Murex le 13 Août 2020 à 10:41:26
  Bonjour  Hellian,
      J'ai bien aimé cette poésie, je ne suis pas fan de classique, mais il émane d'elle un sincère désenchantement qui me touche. La deuxième strophe est particulièrement réussie.
      Deux remarques cependant :
      Dans le deuxième vers de la troisième strophe, il me semble entendre treize pieds ?
      Je n'ai pas bien compris la dernière strophe : faut-il lire
              " Je me croyais vivant, je n'était qu'un non mort
                 Dressé contre le temps....."
   J'en profite pour te remercier (si je ne l'ai déjà fait) de m'avoir plusieurs fois commenté.
   Au plaisir de te lire.
   Murex
   
     
     
Titre: Re : Une vie
Posté par: LonelyFox le 13 Août 2020 à 10:56:22
J'ai beaucoup apprécié la lecture de votre poème, comme à chaque fois.
J'ai seulement du mal à comprendre et interpréter le "champ de la muse".

Peut-être une erreur due à la reconnaissance vocale ?
Sinon, merci de m'éclairer.
Titre: Re : Une vie
Posté par: Eveil le 13 Août 2020 à 11:15:47
Simple et sensible comme à l accoutumée ! Par curiosité qu' entends tu par "foule méprisable" ?

"Fastes"
"Dressé"
Titre: Re : Une vie
Posté par: HELLIAN le 13 Août 2020 à 15:11:34
Merci Murex,

Merci Pour ton commentaire avisé. Tu avais raison le 10e vers été bien boiteux ! J'ai opéré…



LonelyFox


Très heureux de ton retour. « Le champ de la muse », c'est… la poésie…



stylo

Ravi de t'avoir ému, toi le slameur.



Éveil

Serais-tu indulgent ?

La foule méprisable ? Bof, sans doute une facilité, bien que…

Titre: Re : Une vie
Posté par: LonelyFox le 13 Août 2020 à 15:17:23
La réponse est évasive mais tient la route.
Titre: Re : Re : Une vie
Posté par: HELLIAN le 13 Août 2020 à 20:44:53
La réponse est évasive mais tient la route.

La muse de la poésie amoureuse s'appelle Erato. Il existe dans la mythologie neuf muse, toutes dédiées aux beaux-arts. Celle de la poésie amoureuse et lyrique s'appelle donc Érato. C'est aussi la muse du chant ce qui renvoie bien à l'idée d'une identité substantielle entre poésie et musique, ce qui justifie d'autant plus la rigueur quasi musicale de la poésie classique, et plus encore de la poésie grecque et latine. « Poète, prends ton luth et me donne un baiser ! » C'est alexandrin extrait d'un long poème dialogué d'Alfred de Musset, « la nuit de mai », traduit dans une inspiration romantique un peu passée, cette parenté entre le champ et la poésie. Je t'invite à ajouter un œil, juste un œil… et tu verras le rapport intime de la muse avec le poète.

Donc, disais-je, la muse de la poésie amoureuse s'appelle Érato ce qui renvoie à cette légende urbaine : dans l'Antiquité, lorsqu'un amoureux ne pouvait concrétiser avec sa belle, il invoquait Érato. D'où l'expression pour caractériser la situation de Lamoureux qui n'arrive pas à conclure : « se prendre Érato… » non, là, je dec...
Titre: Re : Une vie
Posté par: LonelyFox le 13 Août 2020 à 20:46:47
Merci pour l'explication, et cette pointe d'humour qui n'a pas manqué de m'arracher un sourire :)

Il n'est donc pas ici fait question du champ dans le sens agricole mais bien du chant musical ?

Ou alors je n'ai vraiment rien compris..
Titre: Re : Une vie
Posté par: HELLIAN le 13 Août 2020 à 23:57:29
Olala la la ! Bien sûr que si, tu as parfaitement compris ! C'est moi qui n'ait pas vu. Tu avais bien raison, c'est ma reconnaissance vocale qui est en cause et j'ai beaucoup de mal à corriger avec les… 2/20 qui me restent.

Encore une fois mille mercis d'avoir si aimablement insisté.

Je me suis amusé à déposer au pied de ce poème un peu… comment dirais-je…chi… non, je veux dire… un peu sérieux, une autre version sur le même thème ou précisément, j'évoque cette petite difficulté.

Je crains qu'il y ait encore quelques bourdes.

Bien cordialement.



Titre: Re : Une vie
Posté par: LonelyFox le 14 Août 2020 à 07:30:14
Au plaisir  !

J'avoue avoir une nette préférence malgré tout pour la version classique, moins assommante. Je trouve la deuxième version un peu longue...bien que la longueur soit ma propre grande faiblesse.
Et ce vocabulaire familier...J'ai du mal.
Je reconnais cependant avoir apprécié que, malgré la longueur, le personnage du deuxième poème ne donne (pas trop) l'impression de s'appitoyer, travers dans lequel il eut été facile de tomber vu la longueur.
Titre: Re : Une vie
Posté par: Eveil le 14 Août 2020 à 10:38:40
Mais le chant de la muse c est plan plan par contre, moi j aimais bien la faute, ça faisait champêtre. :D
Titre: Re : Une vie
Posté par: LonelyFox le 14 Août 2020 à 11:29:57
Eveil,

A vrai dire, la tournure rurale me plaisait aussi mieux que celle musicale, mais je peinais à lui donner un sens qui aille avec le reste..
Serais-tu comme moi un 'gars de la campagne' ?

Au plaisir, et avec amicalité.
Titre: Re : Une vie
Posté par: Anges Addison le 14 Août 2020 à 12:06:40
Et moi j'adore !
Le poème classique est raffiné, tout ce que j'aime et l'autre version, est trop marrante :D tu sais à quoi j'ai pensé  ? à la chanson populaire : Je n'suis pas bien portant
Gaston Ouvrard
C'est tout bon, yes  :) :) :)
Titre: Re : Une vie
Posté par: Obofix le 14 Août 2020 à 12:59:24
Salut Hellian

Tu nous offres ici deux facettes de ton talent.

Le sonnet d'abord, qui fourmille de vers magnifiques . Je me contenterai de citer le premier qui d'emblée annonce la couleur.
Noir. Mais un noir lumineux façon Soulages.
"J’ai franchi les saisons comme on passe une écluse,"

Les sizains ensuite qui traitent le même sujet, mais en argot, et usant de la syncope, comme Jehan Rictus.
Je suis très client de l'humour noir en général.
Sauf qu'ici il fait aussi dans l'auto-dérision.

On ne sort pas indemne d'un tel poème.
J'étais bien décidé à ne plus me pointer ici
Mais il m'était impossible de me taire après avoir l'avoir lu.

 :mafio: :mafio: :mafio: :mafio: :mafio: :mafio:


Titre: Re : Re : Une vie
Posté par: HELLIAN le 15 Août 2020 à 11:28:10
Mais le chant de la muse c est plan plan par contre, moi j aimais bien la faute, ça faisait champêtre. :D

Remarque bien que, tout réfléchi, je pense maintenant que cette trahison de mon outil de reconnaissance vocale est effectivement intéressante.

.

Bon ! Je me range à vos avis. Je redonne un ton rural au vers.
Nous allons faire un exercice du genre « le poème dont vous êtes l'auteur » en souvenir de cette série des années 80 : « le livre dont vous êtes le héros » on appellera ça la poésie participative…

Et moi j'adore !
Le poème classique est raffiné, tout ce que j'aime et l'autre version, est trop marrante :D tu sais à quoi j'ai pensé  ? à la chanson populaire : Je n'suis pas bien portant
Gaston Ouvrard
C'est tout bon, yes  :) :) :)

j'suis bien content ! Après le commentaire de LonelyFox, j'ai failli supprimer  le second poème, me disant qu'il avait probablement raison. Et puis, non. En juxtaposant ces deux textes, évidemment, j'ai voulu faire un effet de contraste, me jouer du « sérieux », de la posture neurasthénique habituelle judicieusement dénoncée par un commentaire lu récemment.


Salut Hellian


...On ne sort pas indemne d'un tel poème.
J'étais bien décidé à ne plus me pointer ici
Mais il m'était impossible de me taire après avoir l'avoir lu.



Ton commentaire me touche au plus haut point. Surtout, surtout, ne part pas ! Ta présence sur ce forum est une vraie richesse.
Titre: Re : Une vie
Posté par: Claudius le 15 Août 2020 à 14:22:45


Cher Hellian

Comme souvent avec toi je suis surprise, tout style convient à ta plume. J'aime les deux versions, l'une poétique et bien mise, l'autre amusante et triviale.

Je ne dirai qu'une petite chose concernant la version rimée, je n'aime pas trop l'enjambement entre le deuxième quatrain et le premier tercet. Pourquoi ne pas fermer ce quatrain et démarrer le terce par : Ils
La foule méprisable m' a peut-être aussi un peu surprise, c'est un peu trop caricatural en rapport avec le reste du poème.

Pour l'autre version je laisse le soin à d'autres de commenter en détail.

Amitié Hellian
Titre: Re : Une vie
Posté par: HELLIAN le 15 Août 2020 à 15:26:16
Claudius,

J'ai suivi tes judicieux conseils.