Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Tigrani le 21 Juillet 2020 à 18:44:40

Titre: Vies de poétesses [bios fictives]
Posté par: Tigrani le 21 Juillet 2020 à 18:44:40











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Aeliana Felix



Calpurnus Calvus mentionne, dans une anthologie de ses contemporains poètes datée du IIIe siècle de notre ère, une certaine Aeliana Felix, originaire de la province tarraconaise. On connaît peu d'éléments sur sa famille et sa formation, le complément rédigé par Marcus Drusus Fabianus au siècle suivant ne nous éclairant pas davantage sur sa vie. Les vers d'Aeliana sont néanmoins cités de manières partielle dans plusieurs sources antiques : "Ton rire haut de nuée [...] / Toi protégée d'Aphrodite [...]", "Et l'aurore te revêtit du manteau de Proserpine [...]" (nous empruntons ces traductions à Jacques de Loisac, 1962). La légende rapporte qu'Aeliana se jeta dans le Tibre par amour. Aucun de ses textes n'a été retrouvé complet.






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Suor Giovanna di Carifoglio



Suor Giovanna di Carifoglio, de son vrai nom Rosalba Giovanna Mughetto, naquit près d'Arezzo en 1537. Son père, un haut-administrateur, lui donna une éducation alors peu commune pour une enfant de son sexe, alliant les cours de musique à l'apprentissage du latin. Elle reçut une solide formation littéraire auprès d'instructeurs de renom. À vingt ans, ses poèmes faisaient parler d'eux dans les milieux instruits de Toscane, même si on les disait d'esprit tendre et confus, manquant de vigueur et d'éclat. Les femmes, surtout, aimaient apparaître en compagnie de la poétesse, dont elles louaient la modestie et la bonté. Ces amitiés, que d'aucuns soupçonnaient d'être sapphiques, Rosalba s'étant jusqu'alors refusée à tous ses prétendants, finirent par ternir sa réputation, si bien qu'à l'âge de vingt-sept ans elle entra au couvent. Ses poèmes profanes furent perdus, mais demeure une épître qu'elle écrivit juste avant sa mort à seulement trente-huit ans. Nous en reproduisons ici la traduction de Marjolaine Colozzi :



Ma sœur étrange appelée l'Agathe, tu embarqueras seule par hérésie d'amour. Heureuse, ma sœur, à l'énigme tremblante.

Sans même la connaissance des heures du matin, tu sentiras l'île que tu portes, voisine du cœur et du poumon, âme lovée dans le ventre, cette île qui agite les paupières de l'oiseau.

Dans le plus intime d'elle, tu trouveras en toi, jubilante, une sorte de nid, mais oui Agathe, hors d'elle en elle, hors de toi en toi.






*







Lucienne Solis



Lucienne Solis ne lisait pas de poésie, n'avait aucune opinion sur la littérature, et ne se rêvait pas écrivaine. Un jour, tout à fait par hasard, la lecture dérobée d'un ami la rendit curieuse de ses propres capacités à approcher les choses de cette manière très codifiée que l'on appelle les vers. Elle écrivit pour voir, comme on colle son œil à la serrure d'une porte sous laquelle passe le halo d'une lumière. Elle ne cessa jamais plus de composer des poèmes, le matin avant que les enfants ne se réveillent, et le soir quand ils dormaient. Menant une existence discrète dans la campagne bourguignonne, Lucienne fut, dit-on, une mère et une grand-mère comblée. L'une de ses filles publia ses poèmes en 2001 sous le titre Œillets et poussière. Elle avait 80 ans.



J'ai peur de ta douceur,
De ta tristesse aussi fine
Que la poussière,
Des années trop lentes.
J'ai peur que ne m'enserre
Ta tendresse - si bien
Que je te trompe avec
Ton ombre.






*






Malka




"Elle aimait rire, faire la fête et dépenser son argent, prise dans le tourbillon d'un manque qui ne fut jamais assouvi", écrit le critique Michel Cavignou à propos de Malka, pseudonyme de Levana Vilanova. Cette vision n'est toutefois pas partagée par les contemporains de la poétesse, dont ils vantent au contraire la sagesse et la sérénité. Il semble que Malka ait eu plusieurs facettes, dissimulant une grande lucidité sous les atours d'une jeune femme insouciante et, selon le mot d'un anonyme parmi ses proches, "fringante". Elle fit partie d'une chorale yiddish et d'un club de traduction du grec ancien, occupations collectives après lesquelles elle buvait seule une série de cafés dans les bistrots parisiens de la rue Sedaine. Pauvre et célibataire, elle vécut toujours dans le 11e arrondissement, où elle mourut à un âge avancé.



Puis ...
Epuisé les yeux lourds
Il me dira
Réveille-toi

Il est l'heure

Dans mes paumes
Le jour plante ses dents

Regarde
Il n'est déjà plus temps

Ta chair devient feuilles
Entre mes mains tu n'es plus rien
Qu'un bruissement






*







Sophie de Cerely



Elle se fit connaître dans le monde par sa beauté, son raffinement et sa tenue. Sophie de Cerely avait des manières surannées, douces et affables, qui semblaient soucieuses d'estomper les bords les plus tranchants des relations sociales. On découvrit peu à peu qu'elle était également instruite, si bien que le salon qu'elle tint dès 1920 n'eut pas pour seule fin de faire admirer la délicatesse de sa personne, mais aussi de discuter littérature et musique. Des auteurs réputés le fréquentèrent, honorés d'y rencontrer une muse distinguée. Ainsi donna-t-elle ses traits à la Coralia d'Alain Mauprès, poète lauréat de nombreux concours qui tomba rapidement dans l'oubli. La légende rapporte qu'elle écrivit les vers suivants lorsqu'il la délaissa pour l'épouse d'un autre auteur mais, contrariée, elle démentit plus d'une fois la rumeur.



Quand tu reviendras me voir (si tu reviens un jour),
ne t'annonce pas. Ne frappe pas à ma porte,
ni n'appelle, ni ne sonne. Le verrou n'est pas tiré.
Ma porte bat au vent, de sorte qu'il y entre
des animaux errants, hermines, chats et renards.
N'hésite pas sur le seuil pour chercher tes paroles.
Avance comme autrefois jusqu'à la chambre,
fantôme auquel la mort n'a pas fait perdre
ses habitudes. Embrasse-moi d'un long sommeil.






*






Carmela Leardini Sutin



Carmela Leardini Sutin naquit à Buenos Aires en 1912. C'était une jeune femme roublarde, qui affirmait fièrement n'avoir peur de rien, en revendiquant des origines tziganes qui ne furent jamais avérées. Ses yeux noirs, légèrement humides mais dénués de larmes, étaient emplis d'incrédulité et de méfiance vis-à-vis des écrivains. Les titres ne l'impressionnaient guère. Des contemporaines racontent qu'elle possédait un grand cabas d'où elle sortait des objets improbables : bobines de fils, boîtes d'allumettes, livres de prières, et toutes sortes de boutons. Carmela ne fut jamais une invitée de choix, maladroite comme elle l'était, avec ses lèvres trop rouges et son vernis écaillé, ses déclarations franches aux hommes qu'elle désirait. On perdit sa trace lors d'un voyage au Mexique. Nous reproduisons ici l'un de ses poèmes dans la traduction de Raymond García-Lacroix.



Seul le bonheur -
         Bruissement de la nuit sensible,
Ou le dimanche du cœur.

Stable dans l'eau salée, en équilibre,
         Tout à la fin de l'attente, luit

Entre les étoiles, le bel-individuel
         Qui en émane
Premier ou dernier brin d'un éclair, plein!

*

Noir vergé de la vie utérine,

A présent pour tout dire
      De l'arbre aux baies charnelles -
L'aventure du cœur au cœur de l'autre,

J'ai volé le printemps à la cime.




*





Jesenka Pračová



Jesenka Pračová était médecin à Prague. Elle habita longtemps une chambre d'étudiante exigüe où s'empilaient manuels, recueils et romans. Elle disait en riant que ces livres y prenaient tant de place qu'elle devrait bientôt rentrer par la fenêtre en grimpant à une échelle. On ne sait quand ni comment elle rencontra l'homme qui partagea ses jours jusqu'à sa mort en 1982. Jamais elle ne le mentionna dans ses poèmes. Le couple se présentait parfois à des soirées clandestines organisées par des autrices dissidentes, publiées en samizdat. Jesenka et son mari refusaient tout verre d'alcool et, quand l'ambiance se faisait plus chaleureuse, ils aimaient lire sans se mêler aux autres. Nous reproduisons l'un de ses textes dans la traduction de Floriane Vilibelle.



Prière


Comme ils pâlissent
les souvenirs mis sous cloche
juste avant la Toussaint

D'un autre automne
on a voulu conserver la lueur
jaunissante
les contours vagues

Sur des nappes brodées d'or
une relique de l'apôtre
saint Jude

Pèlerin des effacements
je veux la buée
de ta mémoire sur le verre

je veux ton œil
où toute chose s'anime
avant qu'un blanc manteau
ne la recouvre






*






Jeannette L. C.



Tout d'abord, il y eut le skyblog "Love Cat Generation", qu'elle animait sous le pseudonyme de SuperCatLover99. Elle y écrivait, selon ses propres dires, des suites d'alexandrins peu réglementaires rimés en "é". Cette phase dura jusqu'à ses 14 ans, âge auquel elle décida d'effacer son site. Quelques années plus tard, Jeannette L. C. se réinventa au sein d'un forum sous le nom de RilkPrincess. Elle y composait des vers libres d'inspirations très disparates, quoique surtout surréalistes, si l'on en croit les membres qui se souviennent de ses premiers fils, aujourd'hui supprimés. Jeannette chercha sa voix, crut la trouver, en fut déçue, désira la perdre. Elle cessa d'écrire. Puis la mort lui "ouvrit grand sa gueule", à tous les sens du terme, et par tristesse, par effroi peut-être, la poésie lui revint. "J'écrivais comme une somnambule, sans corps, sans réelle conscience, dépossédée". Ses poèmes de deuil n'ont pas encore été publiés.



Miroitement
Tu sais que la joie est miroitement
Sur une eau de tristesse

Que balbutient tes lèvres froides ?

Un empressement à vivre
Qui s'éteint et s'éveille

Légèreté de ta parole cernée de nuit
Dansant au bord
D'une extase impossible





*





Reina Zorgenta



Reina Zorgenta était institutrice en Castille, dans la banlieue madrilène. Ses contemporaines la décrivaient comme une petite femme taciturne, qui n'était jamais si expansive que lorsqu'elle dansait. Toute musique lui convenait alors : on la disait dotée d'une grâce et d'un sens du rythme innés. Reina préférait aux paroles les gestes, aux idées les expressions. Aussi son activité poétique suprit-elle ses amies, la soixantaine passée, et ses livres d'enseignante définitivement fermés. Elle se contentait de répondre qu'elle cherchait à alléger le poids du langage, cette matière si austère sous laquelle elle s'était toujours sentie oppressée. "Les mots, il faut les mettre en mouvement pour ne pas qu'ils vous écrasent", affirmait-elle. Reina ne faisait pas lire ses textes, mais les chantait en dansant, n'imaginant d'autre manière de les transmettre. Nous vous en proposons une traduction composée par Laure Lachère.



Mon amour a la douceur d'un poing qui se referme sur la neige, la tendresse d'un craquement sourd et d'une blancheur qui disparaît, un matin de janvier quand les yeux s'usent de clarté, mon amour a la beauté des choses que l'on croyait saisir, et qui vous brûlent au creux des paumes.





*




Neïla S.



Neïla S. passa son adolescence à rêver, lovée près de la radio qui grésillait dans sa chambre du matin au soir. La variété, le rock, le disco, et plus rarement le jazz accompagnaient ses longues heures de lecture ou de réflexion sous la lucarne où le ciel se découpait. Elle appréciait les programmes musicaux aléatoires, l'imprévu, les mouvements lents de la météo, les mots qu'on jette sans y penser sur de petits papiers. Elle se souvenait du jour précis où elle avait pourtant fini par accorder de l'attention à tous ces textes. Au lycée, elle étudait une poétesse, regard languide et boucles rebelles d'après une gravure reproduite dans l'épais manuel de lettres. Les poétesses existent donc, songeait Neïla, étrange qu'on ne m'en ait jamais parlé. Et pourquoi n'auraient-elles pas existé ? Des questions se bousculaient dans la tête de la jeune fille, questions qui l'amenaient toujours plus près de son expérience, nouant des fils jusqu'alors dissociés. Et si, moi aussi, j'avais écrit des poèmes ? Elle n'avait pas eu conscience que son geste, celui des bouts de papier, pût avoir cette portée-là. Et qu'est-ce que ça changerait si je me disais "poétesse" ? Désormais, Neïla prit soin de réunir ses écrits dans un carnet à part. Nous reproduisons ici l'un d'entre eux.



Cela qui nous faisait lever
Le souffle court
Ainsi que des enfants
Sur la pointe des pieds

Cela que nous avons prié
Je crois l'entendre
Les nuits où je n'ai pas sommeil
Animal doux et las

Ses soupirs disent des je t'aime
des je ne savais pas










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Marie



Elle naquit plusieurs fois de père et mère inconnus, fut tour à tour femme et homme, mentit beaucoup et mourut oubliée. Les sources sont si troubles qu'il nous est impossible de brosser son portrait, ou plus modestement de résumer les grandes lignes de sa vie. Les personnes qui la connurent brièvement racontent qu'elle menait une existence sans éclat, au service d'un métier qu'elle estimait lassant quoiqu'elle l'exerçât avec sérieux et opiniâtreté. Duquel s'agissait-il parmi ceux qu'elle avait déclarés, se contredisant volontiers par plaisir sans doute de brouiller les pistes ? Tout aussi difficile apparaît l'identification de ses nombreux hétéronymes. Elle affirmait que l'histoire littéraire s'apparentait à un grand cimetière, et qu'elle disparaîtrait autant de fois qu'elle était née. On dit que Marie était son véritable nom, mais même cela est incertain.



J'habite une chambre où tout est transparent :
les murs sont de verre, et le lit, et ma peau.
Les rideaux ont été emportés pas un vent patient,
les habits et les draps ne recouvrent plus rien.
Les sentiments sont limpides, évidents, habituels,
entre le dîner de la veille et le travail du matin,
les promenades sans but où les chemins connus
semblent s'effacer sous mes pas. Une eau,
je suis une eau lente et sereine qui ne rêve plus.










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Mathilde Levert



Au commencement, il y eut une maison en forme de champignon. Puis il y eut une sorcière habitant la maison. Puis il y eut une grande forêt où cueillir des aromates, apprivoiser des tigres, et porter secours à des princesses, des héros incertains, des reines déchues. Elle avait quatre ans, et une imagination dont les limites s'étendaient en cercles concentriques, plus vaste que les forêts, plus puissante que les charmes. Autour d'elle, on s'asseyait en rond, silencieux, respectueux. Au commencement, il y eut sûrement l'amour du conte, des yeux écarcaillés, des bouches bées, des sursauts de surprise ou de joie. Le plaisir partagé se lisait à même la peau, à même les lèvres, chez ces enfants de paysans de la fin du XIXe siècle. Au sein de cette société enfantine, l'autrice avait sa place, en communion avec les autres. Elle serait conteuse d'histoires. Mathilde Levert devint en réalité lavandière, mais elle n'oublia jamais la promesse qu'elle s'était faite. Dans les cours des fermes, à la tombée de la nuit, on venait encore l'écouter, puis on colportait ses récits à travers la contrée. Aucun de fut écrit, mais Mathilde laissa quelques poèmes qu'on cachait aux plus jeunes. Voici l'un d'entre eux.



Les dormeuses




Le lit du fleuve est tiède
Ta voix plaintive
S'inquiète que l'on vive
Un intermède

Le soleil de décembre
Tend sa ramure

Nous sommes enlacées
D'un même rêve
Tu penses que sa sève
Est épuisée

Le soleil de décembre
Tend sa ramure

La nuit à pas comptés
Reprend sa route
C'est ce que tu redoutes
À mes côtés

Le soleil de décembre
Tend sa ramure

Or un sommeil profond
Le jour encore
Rayonne de nos corps
Et nous confond

Le soleil de décembre
Tend sa ramure
Dans l'antre de verdure
Qu'est notre chambre










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Titre: Re : Vies de poétesses [biographies fictives + poèmes]
Posté par: O.deJavel le 23 Juillet 2020 à 05:54:30
Chère Tigrani,

Tu nous offres cette fois une lecture de quelques poétesses
depuis le III ième siècle jusqu’à aujourd’hui.

C’est toujours un plaisir de te lire.

Salue bien Jeanette L. C. de ma part. Dis-lui que...
C’est toujours un plaisir de la lire.

;)

P.S. : Les poèmes de deuil... dois-je faire un lien avec un autre post ? Mmm...
Titre: Re : Vies de poétesses [bios fictives]
Posté par: Tigrani le 29 Juillet 2020 à 23:13:26
Merci <3

Des liens, oui il y en a !
Titre: Re : Vies de poétesses [bios fictives]
Posté par: Tigrani le 01 Août 2020 à 10:21:04
Y'a du nouveau !
Titre: Re : Vies de poétesses [bios fictives]
Posté par: Tigrani le 28 Septembre 2020 à 12:36:21
Et encore !