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Ils marchaient en petite troupe, l’évêque Dennstan et sa suite d’étudiants, à travers les décombres d’un des villages qui bordent le château Tringel.
« Ici, il y a trois ans, dit l’érudit, la terre la plus fertile et l’art le plus fin faisaient la fierté de tout un peuple. La mort rouge a pris deux jours pour dévorer un pays : regardez les terres violées, les granges éventrées, les troupeaux dispersés. »
Le professeur appuyé sur sa canne constatait l’état d’une contrée brisée par le feu et la destruction. Chaque pli de sa face ridée semblait faire une moue grave.
« Le paysan arrache le grain à la terre, le boulanger en fait du pain. Le mineur mange le pain et extrait le fer des crevasses. L’artisan bat le fer et produit son art avec sa maestria. Tel est le propre de notre pays: un cercle vertueux de connaissances et de production. C’est l’honneur de nos gens, c’est l’oeuvre de notre Prince le Marquis, et des ses ancêtres. Un jour, vous serez les gardiens et les dépositaires de cet état permanent. Mais d’abord, nous devrons le rétablir. Maintenant, notre question : comment le paysan peut-il de nouveau travailler, sans pitance et sans foyer ? »
L’effet de sa question flotta quelques instants dans l’assistance, puis le silence — un vrai silence — s’imposa. Ils continuèrent à marcher à travers les décombres. Dans les ruines d’une ferme, quelques corps calcinés témoignaient de la fureur du brasier qui avait ravagé la région deux jours durant. Le professeur s’était penché sur les corps et donnait un cours d’anatomie en donnant des coups de canne sur les membres brisés. Il expliquait que la tête refroidissait le corps qui produisait trop de chaleur corporelle, de par sa grande surface et sa hauteur au-dessus du sol. C’est en refroidissant la tête, disait-il, qu’on refroidissait le corps.
« La puissance de la chaleur corporelle est en effet effrayante, continua-t-il. L'argument peut être fait que la fièvre n’est pas moins redoutable que le feu du monstre.
— Mais, Maître, n’est-il pas vrai qu’un corps froid est un corps mort ? » osa demander un étudiant.
Le vieil évêque considéra le clerc, interdit. Il se redressa sur toute sa hauteur, fulgurant l’étudiant du regard. Le jeune homme avait les cheveux bruns, avec de larges portions blanches. Sa peau était aussi marquée de taches laiteuses en contraste flagrant avec sa carnation. Le professeur prépara son intervention dans un silence religieux.
« Certes, dit-il enfin, les Anciens nous enseignent que la vie est principalement chaude. Ainsi, les êtres vivants qui enfantent leur petits sont faits d’air et de feu. Ceux qui pondent des œufs sont faits de terre et d’eau. Les autres apparaissent spontanément, ils surgissent. Ce qui prouve que le dragon, d’air et de feu, porte son petit en son sein et l’enfante comme la femme, l’ânesse, la brebis. »
Ils continuèrent à marcher à travers les champs ravagés.
« Pourquoi, Maître, le Bourreau vient-il et détruit notre pays ?, demanda un autre étudiant.
— Les marches sont les régions situées sur la frontière d’un Empire, n’est-ce pas ? La Marche du Tringel constitue le dernier pays des mondes connus avant les Régions extérieures, que l’on appelle volontiers les Régions sombres. Si l’on accorde une grande malice à tout ce qui vient des Régions extérieures, il n’en est rien. Le dragon — qu'on devrait d'ailleurs qualifier de Wyverne rouge puisqu’elle n’a que deux pattes et une paire d’ailes —n’est qu’un prédateur parmi d’autre, comme le loup, l’aigle, le serpent. Ce n’est ni un «Bourreau», ni une punition divine. »
Un murmure, comme désapprobateur, sembla parcourir les étudiants. Ils étaient au milieu d’un désastre, et leur professeur leur expliquait que le dragon qui l’avait causé n’était pas malévolent ? Un des jeunes hommes encouragea l’étudiant aux cheveux semés de blanc à reprendre la parole :
« Maître, tenta l’étudiant, l’archevêque de Kentish enseigne que…
— Encore vous ? gronda le professeur. Ne mentionnez pas cet âne devant moi ! Rien que bêtises et contes populaires. Il ne lit même pas les Anciens. Il est établi que la wyverne est un être naturel, les textes le décrivent très bien.
— Oui, Maître, marmonna l’étudiant. C’est vous qui m’enseignez. »
Murdyn, l’étudiant impertinent, avait grandi dans le château, bien que n’étant pas fils de grande famille. Probablement abandonné à cause du vitiligo qui grevait sa peau, il avait été laissé aux soins du châtelain, qui l’avait confié à ses domestiques. L’évêque le connaissait bien, et il appréciait même sa vivacité d’esprit — bien qu’elle sombrait vite dans l’insolence et avait mené à de nombreuses punitions. Son air contrit, sa figure basse semblèrent convaincre l’érudit d’abandonner l’idée de le châtier sur le champ, car le professeur reprit sa marche vers le château de Tringel.
Si l'évêque Dennstan marchait sans crainte, les étudiants restaient groupés, guettant dans les cieux le moindre signe du retour du dragon. Le theyne, gouverneur militaire du château, leur avait donné à contrecœur la permission de sortir pour étudier la zone de destruction. Cela faisait une semaine qu'elle avait détruit le pays et endommagé la forteresse, mais tout le monde redoutait un retour de la Bête. L’évêque, lui, ne se lassait pas de soutenir que l’animal rassasié et déchargé de son feu avait perdu sa fièvre et ne reviendrait pas avant moins de cinquante ans.
La basse-cour du château était surpeuplée. Les survivants de la désolation étaient rassemblés en grappes autour de feu de charpentes, tremblant de façon incontrôlable, les yeux vides. L'odeur des plaies infectées et des habits souillés était insoutenable ; le corps entier du peuple semblait avoir capitulé. Les clercs de passage tentaient d'éviter les regards de ces fantômes vivants, résidu de peuple qui s'était agrippé aux murs de sa citadelle. Même l'évêque gardait un silence gêné, et faisait des gestes hâtifs à la fois pour bénir et disperser les malheureux qui s'étaient agenouillés sur leur chemin.
Les étudiants respirèrent mieux en arrivant au second mur, gardé par des soldats du theyne. Quelques uns plaisantèrent à l'évocation d'une saillie de wyverne "mignonne". Le professeur frappa le sol de sa canne pour faire taire ses étudiants et les dirigea vers la bibliothèque. Dans les longs couloirs froids du château, le silence s'imposa à nouveau. La salle de la bibliothèque était chargée de l’odeur âcre et familière des lampes à huile constamment allumées. Le professeur convoqua une nouvelle fois son auditoire en donnant de la canne.
« Reprenez, s'il vous plaît, les Chroniques du Peuple Choisi, que vous devez bien connaître. Trouvez-y comment le grand-Prince Edmond rebâtit sa civilisation après la guerre qui vit la destruction de l'Empire. Où trouver la force, n'est-ce pas, qu'il faudra déployer pour reconstruire notre monde ? Comment faire renaître des cendres la force des bras et des jambes du bon peuple de Tringel, la force de la chaleur qui anime les vifs et consume les morts, la force de nos vertus et de nos lois ? Partez, que je puisse conseiller notre Marquis ! Pas vous, Murdyn, vous venez avec moi. »
L'impudent se figea tandis que les autres s'enfonçaient dans l'antre de la grande bibliothèque. Il s'approcha de son maître avec l'air le plus compassé qu'il puisse trouver. Le vieux Dennstan considéra longuement le jeune clerc placide.
« Vous êtes un casse-pieds, jeune homme.
— Oui, Maître, » dit-il en inclinant la tête.
Ils se dirigèrent hors de la bibliothèque et vers le cabinet d'études de l'évêque. Le vieil homme s'écroula sur sa chaise en soupirant bruyamment. Murdyn, lui, restait debout, encore tendu. Le professeur commença :
« Les derniers émissaires sont arrivés ce matin pour rapporter l’ampleur du sinistre. Toute la Marche a été frappée. À l’exception des sept châteaux et de trente parmi les soixante maisons-fortes que compte la région, aucune structure bâtie par l’Homme n’est intacte. Et ce n’est pas tout : alors qu'ils menaient une procession dans la ville de Colyton, mes diacres, paix à leur âme, ont été emportés par la mort rouge.
— Une tragédie, Maître, qui n'aurait pu être évitée. »
Les yeux de l'évêque brillèrent de malice, tandis qu'il esquissait un sourire. Puis l’air grave revint presque immédiatement, insondable et sévère. L'imperceptible pétillement dans le regard de son Maître rassura le jeune Murdyn. Le professeur fit remarquer :
« L'archevêque de Kentish, lui, prétend que le peuple aurait été négativement puni, c'est-à-dire non sauvé par les Dieux pour manque de piété.
— Après tout, il est un âne qui ne professe que bêtises et contes populaires, » plaisanta Murdyn.
L’évêque expira du nez mais ne répondit pas. Il fixait le vague, absorbé par une pensée subite. L’étudiant, bien plus à l’aise, se détendit et se mit à promener son regard dans l’étude surchargée de l’érudit. Après un instant, il demanda :
« Qu’en est-il, Maître, de cette ville lointaine qu’on appelle Narr-garonna, et qu’on dit sauvée d’une armée par l’intervention d’un Dieu ?
— Les merveilles du monde sensible ne sont pas toujours des miracles du divin. Parfois, et seulement parfois, elles le sont.
— Oui, Maître.
— Vous êtes un bon étudiant, malgré vos fantaisies. Vous comprenez que vous devez suivre mes enseignements sans tomber dans la crédulité. Vous êtes assez vif pour savoir ce qui vous manque, et assez tenace pour l’obtenir. Évidemment ce sont des hommes comme vous qui vont construire le nouveau Tringel. »
Murdyn ne répondit pas par des mots mais par un borborygme flatté et un sourire gêné. Il y eu un nouveau silence. Le professeur était de nouveau entraîné dans ses pensées. L’étudiant resta là, hésitant entre parler ou partir, jusqu’à ce que l’évêque s’anime brusquement :
« Je veux vous élever au rang de diacre, Murdyn. Accepteriez vous ?
— Non ! »
Saisi par surprise, l’étudiant avait répondu sans hésitation, par un réflexe. Devant le regard catastrophé de son maître, il reprit :
« Je suis très honoré, mon Maître, que vous me fassiez cette proposition. Mais je ne suis pas destiné à la vie de…
— Votre fiancée ? Alba, la jeune cuisinière ? Reprenez-vous, Murdyn : vous laisseriez le pouvoir pour une femme ? »
Offusqué, le vieux maître s’était redressé de sa chaise si brusquement que le jeune homme avait amorcé un mouvement de recul.
« Pas complètement, mon maître. Je voudrais faire des objets et des machines. Je m’intéresse à la chaleur. Je voudrais la comprendre, je voudrais la penser. Quand je vois de l’eau tourner en chauffant, ou des braises qui volent, je voudrais savoir ce qui provoque ce mouvement, peut-être même l’utiliser. »
L’évêque de Tringel se laissa tomber sur le dossier de son siège.
« Si ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, ce n’en est pas moins idiot. La Marche est en ruines, ses gens sont rossés, le fer n’est plus miné. Nos alliés ne veulent pas, ou ne peuvent pas nous aider. Notre futur a besoin de nous. Le Marquis a besoin d’un bon conseil. Et j’ai besoin de vous. Et pas pour jouer dans les cendres ou batifoler dans les cuisines comme un garçon de courses. »
L’image fugace d’un vieil homme lassé par les ans apparut sous les yeux de l’étudiant, tout en tristesse et en vulnérabilité. Pendant un instant, tout le poids d'une nation s'écrasa contre ses épaules cagneuses. Il était apparent pour Murdyn que Dennstan ne survivrait pas à cette crise. Puis la physionomie de l’évêque se raffermit et son regard se ranima :
« Mais je sais que vous ferez le bon choix. Qui sait, en ces circonstances, peut-être vous laissera-t-on prendre femme ? »
Un messager apparut à la porte de l’étude, annonça que l’évêque était convoqué. Celui-ci se leva, et conclut en disant :
« Avant de devenir forgeron ou cuisinier, sachez que mon deuxième choix de diacre est Eudès. Rendez-moi votre réponse demain, avant le repas de la mi-journée. »
Si l’idée de voir son camarade diacre lui semblait ridicule, Murdyn salua son maître avec déférence et ne laissa échapper un petit rire que bien plus tard, quand il marchait vers sa chambre.
« Si Eudès se met à conseiller le marquis, murmura-t-il, ce serait un second ‘Fléau’ pour notre pays. »