Voici le plus long texte que j'ai écrit dans ma vie. J'ai passé des mois à l'écrire, avant de le mettre de côté, et de ne plus y toucher durant environ un an.
Pourquoi? Parce que je pense avoir du mal à évaluer mon propre texte; à en trouver les failles et les choses à améliorer. J'ai la sensation que la dernière partie est à retravailler, mais je ne trouve pas exactement ce qui cloche (si c'est le cas bien sûr).
Habituellement, je n'ai aucune difficulté à le faire chez les autres, mais avec mon propre texte, je n'y arrive pas! J'imagine que plusieurs d'entre vous ont aussi ce problème.
J'espère qu'une âme charitable pourra m'aider à relever mes erreurs "de style", et ainsi m'aider dans l'amélioration de mon texte. :)
Ce texte aborde le sujet de la dépression. Je tenais à vous en avertir. ;)
Le Livre noir (9000 mots -1)
Je trouvai ma maison sur le rivage d’un océan.
Au départ, ce fut un lieu sombre, habité par une faune effrayante d’araignée et de souris faméliques. Mais dès le premier jour de notre installation, la faune est devenue une petite foule de résistants exilés dans les murs et le sous-sol.
Et nous, assis à même le sol de la cuisine, parmi les cartons et les meubles éparpillés, dévorions à pleines bouchées une pizza végétarienne tiède et goûteuse. Ensemble, nous riions. Nous, la famille Lacombe. Le père et les deux filles de douze et quatorze ans. La vie s’annonçait bien.
Nous venions d’amorcer la première phase d’un renouveau ardemment souhaité : un déménagement dans une nouvelle ville, une nouvelle maison, une nouvelle version de notre existence. Nous laissions derrière nous des expériences douloureuses, des moments heureux aussi, mais, surtout, la pâle présence de Judith.
Judith. La mère des enfants, ma compagne, la femme à la biographie spacieuse, vaste comme le monde qu’elle a conquis à plusieurs reprises, avant de subir une mort dégradante, de disparaître en laissant à sa famille la déception d’une promesse épuisée de ne pas naître.
Cette maison inconnue laissait au bonheur la possibilité d’entrer à nouveau, à grands pas par la porte d’entrée ouverte spécialement pour lui.
***
Quelques jours plus tard, je me décidai enfin à aménager mon bureau. J’aurais bien voulu le faire avant, mais les autres pièces étaient prioritaires, spécialement la cuisine. En ouvrant mes caisses de livres avec un couteau, je me suis souvenu des propos tenus hier soir par une de mes filles : « Papa, as-tu remarqué que dans les jeux vidéo, les familles déménagent avec, en tout et pour tout, cinq ou six boîtes de carton seulement? En plus, ils vont s’établir dans une maison louche et hantée au fin fond des bois. Et dans les films, ce n’est pas mieux : un camion décharge l’ensemble d’une vie matérielle en moins de quinze minutes. Ensuite, tout est à sa place, et tout est propre, et tout est fini. Je suis même certaine que ça sent bon le citron partout dans les chambres aux lits déjà faits! Je voudrais vraiment connaître leur truc. Comme ça, je pourrai l’échanger contre ces jours et ces jours d’installations pénibles que je devrai me taper ».
Annabelle, mon aînée. Mon coffre au trésor rempli de sagesse, de spontanéité et de phrases surprenantes. Elle était si… si… comme sa mère.
L’ensemble d’une vie matérielle. Sa mère parlait aussi de cette façon.
Et moi, je n’ai pu qu’acquiescer, souriant devant ce rayon de soleil roux comme mon reflet dans le miroir. Car ses cheveux étaient mon seul héritage physique. Cela et son goût de la lecture. Puisque la nature possédait un certain sens de l’humour, mon autre fille, Charlotte, était tout le contraire : brunette comme la noisette, comme sa maman, et aussi éprise du voyage que cette dernière. Mais elle gardait tout pour elle, aussi introvertie que son papa. J’élevais donc une déclamatrice de niveau olympique qui se rechargeait en s’isolant dans les livres et une timide qui rêvait de visiter le Pérou en sac à dos.
Comme je les aimais. J’avais hâte que nous allions mieux tous ensemble.
Au bout de trois heures d’efforts, je me tenais au centre de mon bureau, admirant le résultat de cette mise en place. Je tendis ma main gauche sur ma bibliothèque personnelle et en caressai le bois. J’effleurai ensuite du bout des doigts le dos de mes livres. Le parfum sensuel du papier me monta au nez, embaumant peu à peu la pièce. Il va sans dire que j’ai passé une matinée heureuse à vider mes cartons de livres, à classer mes bouquins adorés sur les rayons : les pièces de théâtre, en haut à droite; les recueils de poésie, tout en bas, à gauche; les documentaires et essais, bien visibles en entrant dans la pièce; les dictionnaires et encyclopédies, sur le dessus du meuble d’ordinateur; et, au bout du compte, les romans, véritables organes en extension de mon propre corps, étaient rangés avec un soin alphabétique sur toutes les autres tablettes. J’avais le cœur léger. Je n’avais pas ressenti cela depuis des mois. Je me connaissais assez cependant pour comprendre que mon contentement ne provenait pas que de l’ordre et du travail accompli. Au contraire. Le chaos de l’organisation m’avait mené au ravissement. J’ai sorti les bouquins de leurs boîtes un à un, les ai tous tenus entre mes mains, et me suis remémoré chacun d’eux de manière individuelle. Je revivais les bonheurs des lectures passées, et projetais la même émotion sur les non lus. Les futurs lus. Je ressemblais à la plupart des amoureux des livres : voir les titres sur les murs, me sentir entouré par eux, me procurait du bien-être.
Seulement, à la mort de Judith, j’ai cessé de lire. Je n’ai pas ouvert un seul livre lors des quatre premiers mois de mon deuil, trop occupé à pleurer la nuit et à consoler les filles le jour. Les deux mois suivants, j’ai tenté de lire un seul et unique ouvrage, incapable de retenir ce que je lisais et devant recommencer les mêmes paragraphes encore et encore. Puis, ma concentration et ma mémoire sont revenues peu à peu, en même temps que je franchissais les étapes de ma guérison. Je me suis alors délecté de quelques romans supplémentaires, faciles à lire, pour me replonger dans mes habitudes de dévoreurs de mots.
Alors, seul dans ce nouveau bureau, témoin non pas de ma chute, mais de mon relèvement, je me suis fait la promesse suivante : j’ai déménagé loin de ma perte, loin de mon traumatisme, et je comptais me reconstruire en même temps que je remplirai de nouveau les rayons de ma bibliothèque de livres lus. J’étais impatient de lire à nouveau.
***
La première étape d’un déménagement est l’installation. C’était désormais coché sur ma feuille mentale. La deuxième est de visiter les environs et de connaître tous les bons coins du quartier. J’ai donc invité les filles à une promenade dans notre nouveau village, ensemble, en famille.
J’étais content d’avoir choisi un endroit aussi pittoresque où vivre. Nous avions quitté la ville pour un village côtier, de culture maritime. Les filles auraient pu m’en vouloir. Mais le charme des lieux avait touché la curiosité naturelle de Charlotte et d’Annabelle. Elles désiraient vivre ici comme on désire à cet âge : sans regard pour le passé, mais les yeux tournés vers un avenir à construire.
Les étroites rues aux couleurs pastel attiraient les touristes qui recherchaient les constructions d’influence européenne. De la Bretagne peut-être dans ce cas-ci. Les boutiques accueillaient tout le monde et vendaient n’importe quoi. Touristes et locaux y trouvaient leur satisfaction : un boulanger, une quincaillerie, une sandwicherie, une boutique souvenir, un dépanneur, une crêperie (qui vendait aussi des hot dogs), un magasin d’articles de plage, un restaurant chic, une pharmacie, une église invitant leurs brebis à jouer au bingo, un garage, une autre boutique souvenir, une pizzéria, une brasserie sportive (le seul endroit du village qui vendait des boissons alcoolisées) et… une librairie. Je n’utiliserai pas l’expression consacrée « mon cœur a raté un battement » pour décrire ce que je ressentis en franchissant son seuil. Car, au contraire, mon cœur s’est emballé au point que je l’entendais battre contre mes tympans. Je n’y peux rien, je suis amoureux des livres et des endroits où l’on en achète.
***
Ah l’odeur des vieux livres. Qui ne l’aime pas? Ce parfum d’encre et de feuilles ne porte-t-il pas un vécu rempli de mystères? Celui de sa fabrication, des lieux de ventes, des maisons pleines d’effluves de vie et de mort, de larmes versées sur ses pages, de ronds de café sur la couverture, de la moiteur des doigts sur ses coins, des anciens propriétaires, des anciens amis. Après l’odeur de Judith et de mes filles, c’est ma favorite. J’étais donc satisfait dès mes premiers pas dans cette boutique. Au milieu de ce jardin de papiers en in-folio ou en in-quarto, que l’on peut cueillir d’une main, je me sentais dans mon environnement. J’ai invité Annabelle et Charlotte à choisir les livres de leur choix. J’espérais que la récolte serait bonne. Je suis parti de mon côté, fouiller dans les rayons comme on explore une jungle inconnue. Lorsque je voyais un bon titre, je le grappillais sur le champ. Quand Mme Clément, la libraire, a vu mes bras ainsi chargés, elle m’a apporté un petit panier de plastique vert forêt, en m’expliquant qu’il y en avait toujours un de caché sous le comptoir, disponible à la demande pour les acheteurs dans mon style. Je la remerciai en riant, avec la certitude de devenir un client fidèle.
Je continuai ma prospection livresque jusqu’au fond du magasin, lorsque je vis un livre qui attira d’emblée mon regard. C’était un livre de grandeur moyenne, à la couverture toute noire. Je l’observai de plus près. J’ai eu l’impression qu’une personne avait cousu une sorte de couvre-livre en maroquin à la place de la couverture habituelle. Un travail d’amateur, mais qui tenait tout de même la route. Je l’ouvris et en reconnus le titre. Je le connaissais. À l’école secondaire, un enseignant nous en avait parlé en classe. C’était un classique de la littérature jeunesse. Depuis, je l’ai vu et revu dans plusieurs corpus. J’ai même failli le choisir à l’université pour un travail de session en littératures comparées, avant d’opter plutôt pour une œuvre plus facile à analyser (c’est-à-dire compatible avec mon horaire surchargé). Comme je ne l’ai jamais lu tout en ayant toujours voulu le faire, je l’ai ajouté dans mon panier.
***
Se sentir seul et heureux au même moment. Voilà une sorte unique de bonheur. Tomber au plus profond de soi-même au même instant, voilà qui est encore plus rare. C’était pourtant bel et bien mon ressenti ce soir-là. Allongé sur une chaise blanche, et éclairé non pas par la lune qui déversait une lumière trop froide pour cela, mais par une lampe de lecture et des torches à la citronnelle bien enfoncées dans le sable, je lisais un roman qui traînait dans ma bibliothèque depuis plusieurs années, profitant de l’avantage géographique de l'océan qui grondait à ma porte en permanence, ma maison ayant été construite au bord de la plage.
Cela faisait quelques semaines déjà que je m’installais à cet endroit, nommé le « Tambour des sorcières », un hommage des habitants locaux au son rythmé et envoûtant des vagues. Je venais lire ici tous les soirs. Et chaque fois, le temps me faisait la blague d’être là, mais sans sens. Pas à mes yeux. Je plongeais dans mon propre océan de solitude, celui qui est inaccessible, celui qui est en moi,
qui est moi. Je m’échappais de la réalité de la vie lors de ces moments privilégiés que je m’accordais. Certains choisissaient le baseball, la télévision ou le tricot pour fuir la platitude du quotidien quelques heures par semaine. Moi, c’était la lecture. Je créais ainsi une frontière saine entre moi et mes tracas. Je reprenais de plus en plus goût à la vie. J’étais englouti par l’océan des mots. Et je ne me débattais pas pour remonter à la surface.
***
Ma fenêtre s’ouvrait sur la mort. Celle de la nature. Il pleuvait tout le temps et faisait froid. Les arbres devenaient nus et frêles, et le sol se couvrait de boue rougeâtre et de saletés en décomposition. J’avais l’impression qu’un sacrifice avait eu lieu dans mon jardin, imbibant peu à peu la terre d’un sang infect au nom d’une divinité cruelle et oubliée de l’histoire humaine. J’avais la nausée. Avant, j’adorais ce temps de l’année. Maintenant, je peinais à regarder ce paysage en buvant mon café. Je fermai les rideaux. Je partirais bientôt reconduire les filles à l’école d’une ville voisine étant donné que l’autobus scolaire met plus de quarante-cinq minutes pour faire un trajet que j’effectue en trente. Sans oublier que j’ai recommencé l’enseignement de la littérature au Cégep de la région, situé tout près de la polyvalente. Mon cours ne commencerait pas avant dix heures trente, alors j’en profiterais pour lire un peu au café étudiant. J’avais besoin de me changer les idées.
En me dirigeant vers ma voiture, je jetai un coup d’œil en direction de l’océan. L’automne amenait avec lui une plage froide et désertée. Il apportait aussi des pluies dont les gouttelettes venaient mourir sur mon visage sans me donner le réconfort d’autrefois, celui de la beauté. Maintenant, ce temps de l’année me déprimait. Judith est partie lors de la saison sombre.
***
Judith.
Ton chemin est voilé par la distance. La plus lointaine qui soit. Le mien baigne dans les larmes. Peut-être me submergeront-elles un jour?
Chaque nuit sans toi est un cauchemar de plus à endurer. Une nuit de plus à vivre loin de toi. Sans toi. Loin de toi…
J’aimerais revenir vers toi. Toi.
Toi.
Toi…
Moi sans toi.
J’ai échoué à être moi-même auprès de toi, trop effrayé par mes propres sentiments. J’ai échoué à te dire « je t’aime » comme j’aurais dû. Il est trop tard désormais.
Judith.
Je peux écrire ton nom, mais pas te faire parvenir cette lettre.***
Ce monde se perdait sous la neige. L’hiver, lorsqu’il est sur nous, brise l’humain. Et l’hiver n’a jamais été sur moi à ce point. Mes épaules s’alourdissaient, douloureuses. Mon esprit était gelé. Je détestais encore plus cette saison que l’automne. Le seul bienfait de cette période, c’était le
cocooning. Là, je me sentais bien. Avec mes filles, je jouais à des jeux de société, et je les initiais à des classiques du cinéma. Seul, je cuisinais des soupes réconfortantes, et je lisais des ouvrages dans le fauteuil rouge de ma bibliothèque en compagnie d’une boisson chaude et d’une couverture molletonneuse. Aujourd’hui serait justement une journée consacrée à cette dernière activité. Une grosse journée m’attendrait demain, avec le début de la session d’hiver, alors j’avais besoin de me détendre avant de me lancer dans un nouveau projet d’enseignement (pour la première fois, je donnerais des cours à l’université).
Je parcourais les rayons de ma bibliothèque en laissant mon index glissé sur les dos nervurés ou lisses des livres. Lequel lirais-je ce matin? Un livre d’art? Une biographie? Une bonne brique qui occuperait ma journée? Pendant que je réfléchissais, mon œil tomba sur un titre que j’avais oublié.
Le Livre noir. J’ai fait sauter mon index par-dessus pour ne pas y toucher. Je me sentais mal à l’aise tout d’un coup, et je préférais éviter tout contact avec ce bouquin. Je chassai cette pensée subito presto, et portai mon choix sur une parution cosmologique. J’avais besoin de parfaire mes connaissances dans ce domaine.
***
J’avais une impression étrange. Celle d’avoir passé des mois assis dans mon fauteuil de lecture, entre l’odeur du café et du papier vieilli. Je m’en extirpais le matin pour préparer le déjeuner des filles. Ensuite, le travail me tenait occupé une grande partie de la journée. Physiquement du moins. Mentalement, je restais dans ce fauteuil, à penser à mes futures séances d’évasion littéraire. Dès que j’avais deux minutes de libres dans ma journée (sur le comptoir de la cuisine, dans mon bureau de professeur, lorsque le feu de circulation virait au rouge…), je prenais le livre que j’avais toujours sur moi, et je volais quelques lignes de plus au texte. De retour à la maison, je retournais dans mon fauteuil rouge, et je replongeais dans mon océan de solitude. L’appel du sommeil m’en extirpait à peine. Je vivais souvent des nuits blanches de bibliophage, à papillonner de livre en livre. Ou alors, je m’endormais sans m’en rendre compte dans ma chaise de lecture. J’étais fatigué, mais c’était toujours mieux que de dormir dans mon grand lit vide, hanté par une présence que je préférais oublier.
***
Je tente de cacher ma souffrance à nos enfants, mais n’y parviens qu’avec difficultés. Un fantôme réside en moi. Pas le tien. Mais le mien. Judith, je ne veux plus de cette douleur. Arrache-la-moi, je t’en supplie.
Es-tu seulement capable de lire ces mots depuis un paradis auquel je ne crois même pas?***
C’était le matin. Je devais me préparer. Les filles voulaient passer une partie de leurs vacances d’été chez leurs grands-parents maternels. Je ne les accompagnerais pas, mais je devais tout de même les amener à la gare et m’assurer de leur sécurité. Je n’aimais pas me séparer d’elles, mais j’avais des cours à préparer pour la session prochaine. On a donc conclu un marché : ce matin, avant leur départ, nous bruncherions au village. Ce serait notre grand repas de famille de la saison chaude.
Nous étions assis à une table de restaurant, à côté d’une grande baie donnant non pas sur le grand parc situé en face, mais bien sur le stationnement, aussi gris et morne qu’un tel lieu pouvait l’être. Cela m’importait peu. Les filles et moi riions, riions, riions comme des fous. Pour la première fois depuis très longtemps, je me sentais en paix. Je vécus des minutes de bonheur. Le temps est passé si vite dernièrement. Il faut dire que j’ai été occupé par le train-train quotidien. À cet instant-ci, je le regrettais. Je devrais passer plus de temps avec elles. Bien sûr, tous les parents pensent cela. Nous vivons tous pour les instants qui comptent, pas pour le temps perdu devant la télé ou au travail. Qui oserait penser le contraire? Pourtant, je n’avais jamais ressenti cette impression d’une manière aussi forte qu'en ce moment, ce qui ajouta une touche d’angoisse, bien dissimulée, derrière mon rire. Ce sentiment devint plus fort que jamais à la fin du repas, lorsqu’un ami de la famille s’est assis par pur hasard à la table à côté de nous.
- Simon! Qu’est-ce que tu fais ici?
C’était Alexandre. Un ami d’enfance. Un camarade de classe. Celui qui m’a présenté Judith, à un party de Cégep organisé dans l’appartement qu’il partageait avec quatre autres colocs. La version officielle auprès des filles était que la rencontre entre leur mère et moi avait eu lieu dans un cours. Un mensonge pas si éloigné de la vérité après tout; la bière, la musique et la débauche en moins.
- Je vis ici, voyons!
En voyant ses yeux s’écarquiller, j’ai raconté le déménagement et nos vies depuis moins d’un an.
- C’est vrai, j’avais oublié! Tu m’en avais parlé sur Facebook. Il faut dire qu’on ne s’est pas vu en vrai depuis un sacré bout de temps.
Depuis les funérailles de Judith. Personne n’osa le mentionner.
Je lui ai ensuite demandé ce qu’il faisait dans le coin. Il visitait une grand-tante qui habitait aussi ce village. Je ne la connaissais pas. Annabelle, oui. La vieille dame qui passait tout le temps le balai dans sa cour. Elle lui parlait parfois.
- Wow! Le monde est si petit!
Mais je ne le pensais pas. L’univers est vaste. C’est nous qui sommes petits.
Nous avons discuté un bon moment avec Alexandre. Tout se déroulait sans bavure, sans malaise, jusqu’à cette question de sa part :
- Simon, j’ai une caisse de bouquins à donner dans ma voiture. Comme je t’ai toujours connu le nez dans les livres, je me demande si ça te dirait de l’avoir?
À cet instant, Annabelle rit. D’un rire amer et sarcastique que je ne lui avais jamais entendu.
- Mon père doit lire environ deux cents livres par an. Je ne pense pas que ça le dérange d’accepter ta boîte.
J’ai souvent ressenti la honte par le passé. J’ai été élevé à ne pas assumer mes défauts, à les cacher comme on refuse de retirer un gant à cause des verrues sur le bout du doigt. Tout le contraire de Judith, en général sans complexes ni pudeurs envers la vie. Seulement, la phrase de ma fille aînée était une nouvelle étape dans mon parcours d’humiliations personnelles. Une étape que je n’avais jamais atteinte jusqu’alors. Car je n’étais plus seulement anxieux à l’idée de passer si peu de temps avec mes enfants. J’en ressentais maintenant de la culpabilité. Et le tout s’étalait en public, sans que je ne puisse rien rattraper.
Je me rappelais avoir dit à Alexandre que ma fille blaguait, bien entendu. Je ne me souvenais plus vraiment du reste. Je savais que nous avions quitté mon ami et le restaurant dans les formes, que j’ai accompagné Annabelle et Charlotte jusqu’à la porte de l’autocar et que je suis rentré. Je le savais, mais je ne m’en souvenais pas autrement qu’avec quelques images sourdes et vaporeuses. Une chose était certaine : je me trouvais là, assis dans mon fauteuil rouge, et je pleurais. Je me rendais compte qu’Annabelle avait dû beaucoup m’observer au cours de la dernière année. Dans ce cas, elle avait aussi dû voir ma souffrance. Je ne le voulais pas. Je devais me montrer fort, devenir une figure héroïque pour mes filles. Et non pas les entraîner avec moi dans mon impasse, dans ma détresse sans fin ni solution.
J’ai pleuré de honte jusqu’à en avoir mal à la tête. J’ai pris des médicaments et me suis étendu sur mon lit sans espoir de sommeil. Une image flottait dans mon esprit depuis plus d’une heure. Le Livre noir. Je le voyais presque au-dessus de moi. Presque. Au bout d’un moment, je suis retourné dans mon bureau dans l’intention de lire ce maudit livre puisque je ne pouvais pas dormir de toute façon. Je me suis assis avec lui dans mon fauteuil. J’ai tourné les pages de garde et j’ai entamé ma lecture.
Au bout de plusieurs paragraphes, je n’avais pas encore réussi à plonger dans mon océan de solitude, ma frontière qui me préservait du monde. De mes proches. D’Annabelle et de Charlotte. J’avais lu sans comprendre les mots. Je me remis alors à pleurer, harcelé par les mots que ma fille avait crachés avec une rudesse qui ne lui appartenait pas. Soudain, je me suis levé en lançant le livre contre le mur. Je l’ai ramassé en constatant qu’il n’était même pas abîmé. Contrairement à moi. Une rage envers cet objet s’éleva dans mon corps. Je le relançai, cette fois de toutes mes forces. Je l’ai piétiné, je l’ai déchiré, j’ai déversé tant d’agressivité sur ce livre que ses pages volaient partout dans mon bureau. Puis, je suis sorti de la pièce, de la maison. J’ai marché vers le Tambour des sorcières. Je suis resté debout sur la plage, sous la lune, les yeux maintenant aussi secs que le sable. J’ai regardé l’absence de vagues jusqu’au point du jour.
***
Je suis rentré à la maison, confus et pas du tout soulagé. Comment de simples mots pouvaient-ils troubler autant un homme adulte? J’étais épuisé. Épuisé de tout.
Je suis remonté à l’étage pour me coucher. Je voulais dormir durant une semaine. Et ne plus pleurer de ma vie. En passant devant mon bureau, je me suis arrêté, surpris. Avais-je bien vu? Il n’y avait plus de pages, plus de livre déchiré sur le sol. J’entrai dans la pièce, et je repérai le Livre noir. À sa place sur le rayon. En parfait état. Comme si personne n’y avait touché. Mais je l’avais fait, non? Je ne me suis pas trompé de bouquin. Je suis certain qu’il s’agissait de cet ouvrage. Celui que j’ai déchiqueté dans une catharsis extrême. Que faisait-il là? J’ai saisi le Livre noir, et je l’ai ouvert. Il était bel et bien intact. J’eus tout d’un coup très peur. Je sentais mes poils se hérisser dans un appel instinctif contre le danger. Je suis monté au grenier en tenant ce document si fort entre mes mains que mes doigts en devinrent engourdis. J’ai ouvert une vieille malle, j’ai vidé son contenu sur le sol, et j’ai jeté le Livre noir tout au fond en refermant le couvercle.
Je n’ai pas pu penser à autre chose de la journée. Même lorsque je me suis endormi. Ma maison était-elle hantée? Ce livre était-il vivant? Avais-je vraiment déchiqueté ses feuilles?
***
Judith.
Je pense que je perds la raison.
J’hallucine que je détruis un livre. Ou j’hallucine que je ne le fais pas. Je ne saurais le dire.
Je fais encore plus de cauchemars qu’à l’ordinaire.
Aide-moi.***
Les journées ont passées. Mais moi, j’étais bloqué au même instant, figé sans chance de répit ou de consolation. J’ai de nouveau pleuré. J’ai rempli une mer de larmes qui deviendrait mon nouvel océan de solitude si je ne réussissais pas bientôt à les arrêter. Je n’arrivais plus à lire. L’effroi m’envahissait quand je restais dans mon bureau. Parce que le Livre noir était revenu. Et plus d’une fois. Il est revenu chaque fois que je l’ai enfermé dans la malle, malgré les chaînes épaisses et le gros cadenas que j’avais acheté à la quincaillerie. J’ai même lancé le livre par la fenêtre et lorsque je suis retourné le chercher, je ne l’ai pas trouvé. Pas avant de regagner mon bureau. Je l’ai alors jeté dans l’océan, mais le livre a réapparu à sa place comme si je ne l’avais pas touché. Ni mouillé. Je l’ai donc enterré dans la forêt, à des heures de route de la maison. J’ai creusé un trou profond comme une tombe, mais en vain, puisque le Livre noir est retourné sur le rayon de la bibliothèque avant même mon retour. Puis, je me suis servi de l’entièreté de ses pages pour allumer un feu dans mon foyer. Une par une pour bien les voir brûler; mais le livre, comme toujours, est revenu.
Plus j’y pensais et plus je croyais que mon esprit malade avait inventé cette histoire. J’ai dû halluciner. Faire une sorte de psychose. En plus de mes problèmes actuels, j’avais désormais peur de mon propre esprit. Je me demandais à quel point une telle chose pourrait dégénérer. Pourrais-je faire du mal à ma petite Charlotte et ma grande Annabelle?
J’ai abandonné l’idée de me débarrasser du Livre noir. S’il était maudit et lié à moi, cela ne servait manifestement à rien de continuer. Et si je perdais l’esprit, cela ne servait à rien non plus. J’ai donc déménagé mon coin lecture au Tambour des sorcières, loin de ce livre et de l’idée de ma démence. C’était maintenant le seul endroit où je me sentais bien. Face à un réel océan, mon eau profonde et intérieure ne se troublait plus. Je pouvais lire sans me déconcentrer et sans m’ennuyer des filles dans une grande maison vide où quelque chose clochait.
***
L’été est passé sans oser altérer ce coin de plage, ce petit paradis que je m’étais créé. Il n’y a pas eu de pluie ou de grands vents durant des semaines. Ce matin, pourtant, il pleuvait à verse. Les filles revenaient aujourd’hui. Je devais aller les chercher à la gare. Et les ramener dans cette foutue maison. J’ai décidé de ne pas leur parler du Livre noir. Après tout, si celui-ci était une manifestation de mon esprit qui déraillait, il serait irresponsable de ma part de les effrayer avec une histoire de roman ensorcelé qui se déplaçait tout seul.
***
Charlotte me regardait avec les yeux écarquillés. Elle trouvait que j’avais beaucoup maigri. Annabelle a adopté une méthode différente : elle a proposé un souper en famille, dans un restaurant de la ville. Tout au long du repas, elle m’a surveillé du coin de l’œil en me poussant subtilement à manger un peu plus.
De retour à la maison, l’inquiétude n’avait plus rien de subtil. Quand les filles ont vu le désordre de la maison — je n’avais pas eu l’énergie nécessaire pour ranger dans les dernières semaines ―, elles se sont regardées. Longuement. En silence. J’ai soudain eu honte. Du désordre. De m’être laissé aller ainsi. Surpris en pleine perte de contrôle de choses que je peux pourtant contrôler. J’ai bafouillé des excuses. Une excuse aussi : comme quoi j’ai passé peu de temps à la maison cet été, que je n’ai pas eu le temps de faire le ménage. Je ne pense pas que les filles m’aient cru. Mais elles n’ont rien dit.
Nous sommes allés nous coucher dans un silence amer.
***
Une musique m’a réveillé. Je suis descendu. Les filles faisaient le ménage en riant, suivant le rythme de la musique à tue-tête, pour oublier la contrariété et l’ennui d’une telle tâche. Je suis remonté en haut sans rien dire.
***
Judith.
Je n’aime pas avoir tant à perdre. Pourtant, je redoute la vie de solitude, de marcher seul, sans famille à mes côtés.
Judith, détourne-moi de ce refuge. Je suis trop rêveur pour m’y complaire sans me blesser.
Comme je déteste ce que je suis devenu depuis ton départ.***
Les cours ont repris. La routine de septembre aussi. Bientôt, il fera trop froid pour lire au Tambour des sorcières. Je devrai revenir à l’intérieur.
***
Je n’étais pas idiot. Bien sûr que je lisais pour ne pas avoir à affronter mes problèmes. Je l’ai toujours su. Mon véritable problème se trouvait ailleurs. Il résidait dans un fait très précis : je n’étais pas un lecteur comme les autres. J’étais beaucoup trop intensif dans mes lectures. J’ai rétréci mon univers pour tenter de diminuer la douleur. Je me suis emmuré vivant, par choix, dans des murs de mots. Je me pensais heureux, loin de la réalité immonde de la vie, parmi ces traits d’encre et ces personnages de papiers. En réalité, je devais faire preuve d’une grande dissonance cognitive. Je lisais pour chasser une pensée de toutes mes forces. Celle que je m’enfermais aussi dans une demeure faustienne très éloignée de ma famille. Je sais que la mort de Judith m’a fait souffrir. Ce que j’ai refusé de m’avouer, c’est qu’elle m’a aussi effrayé. Depuis lors, j’ai peur de perdre Annabelle, Charlotte, mes parents, mes beaux-parents, mes amis. Tous mes proches. J’ai peur de ma propre fin.
Je devais me rappeler de vivre en dehors du papier. Mais j’avais oublié comment faire.
***
Ces temps-ci, je lisais sur le divan du salon. De cette manière, je pouvais rester avec les filles, qui faisaient maintenant leurs devoirs dans cette pièce. Depuis quelques jours, on se parlait un peu plus.
***
À l’étage, en me dirigeant vers la salle de bain pour le rituel du coucher, j’ai vu Charlotte dans mon bureau, assise sur mon fauteuil rouge. Elle tenait le Livre noir dans ses mains et le lisait avec une grande tranquillité. Je crois que mon sang a arrêté de circuler. Je me suis vu blêmir dans le miroir du corridor.
- Charlotte!
Elle sursauta. Elle ne s’attendait pas à voir son père surgir dans la pièce en criant son nom, le visage pâle comme une feuille de papier, les yeux hagards de frayeur, la bouche béante d’indignation.
- Papa! Tu m’as fait peur!
- Qu’est-ce que tu lis?
Je me montrais trop agressif. Je ne voulais pas la terroriser. J’adoucis mon ton.
- Excuse-moi ma chouette. C’est que… C’est que… je pensais que tu dormais. Il est minuit, et tu as de l'école demain.
- Excuse-moi, j’étais prise dans ma lecture. Je n’ai pas vu l’heure passer!
- Je connais ce sentiment…
Je décidai de mentir un peu à ma fille.
- Charlotte, ce livre… je pensais l’avoir jeté. Il est… laid... avec sa couverture mal fichue. Je… voulais m’en débarrasser pour en racheter un autre exemplaire. En meilleur état cette fois-ci.
- Je le trouve joli, moi. Il a du vécu, c’est tout.
Je me suis assis sur le bras du fauteuil. Je tentais de ne pas céder à la panique. Pour Charlotte, je devais cacher mon angoisse.
- Peut-être… Dis-moi, Charlotte, de quoi parle ce livre, exactement?
- Oh! C’est une bonne histoire d’apprentissage, sur un jeune homme qui passe à l’âge adulte. Madame Dionne nous en avait parlé en cours de français. Quand Annabelle m’a dit que tu l’avais dans ta bibliothèque, je te l’ai emprunté. Je suis désolée. Je ne pensais pas que ça te fâcherait.
- Tu es rendu à quel chapitre?
- Au moins au milieu du livre. Je l’ai commencé il y a environ deux semaines.
J’ai dû la faire répéter. Je n’arrivais pas à y croire.
- Et… il ne t’est rien arrivé de bizarre durant ce laps de temps? Pendant tes séances de lecture ou pendant que tu étais à la maison?
- Qu’est-ce que tu veux dire par-là?
Elle a prononcé sa dernière phrase très lentement, en détachant chaque syllabe, comme si je venais de dire une énormité.
- Oh rien, rien… Oublie ça. Je me suis trompé.
Charlotte me regardait avec un air inquiet. Je devais avoir l’air dément en ce moment. Tout d’un coup, une chose que ma fille a dite plus tôt me frappa : Annabelle lui avait appris que je possédais ce livre!
- Ma chouette, sais-tu si ta sœur a aussi lu ce bouquin?
- Oui, pour l’école. L’hiver passé, je crois. Tu sais, elle est papivore elle aussi. Seulement… pas autant que toi.
- Personne ne l’est autant que moi. Merci chérie, tu peux aller te coucher maintenant.
Je reconduisis Charlotte à sa chambre en continuant de cacher mon trouble. Mes filles ont pu lire le Livre noir sans qu’aucun phénomène paranormal se manifeste. Donc, il n’y a qu’une seule conclusion logique à cette histoire : j’étais fou.
***
Je sortis de la maison avec une grande lenteur, pour ne pas réveiller Charlotte et Annabelle. Je marchai jusqu’au Tambour des sorcières, sans amener de livre avec moi. Cette nuit, ce serait une lutte entre moi et mon esprit sur cette plage. Une guerre entre le monde et moi. Là où je ne trouverai personne d’autre que moi à blâmer pour ma fuite hors de la réalité.
Je devais faire le point sur ma vie.
***
Je me suis effondré dans le sable froid, et j’ai hurlé, pleuré, hurlé, pleuré, pleuré… Un deuil qui n’en finissait plus tentait de sortir de mon corps. Je suis resté là un long moment. Peut-être la marée m’attraperait-elle bientôt? Mais je ne souhaitais pas être touché par l’Esprit de cet océan. Je ne voulais que retrouver mon être d’autrefois, celui d’avant la mort de Judith.
Judith.Je la voyais, devant moi. Là. Juste là. Au-dessus des vagues. Elle flottait vers moi.
Le bleu de la nuit m’enveloppait, mais Judith, elle, brillait dans l’obscurité. Le reflet même de son être sur l’eau chassait les ténèbres au point que je voyais tout du monde marin sous ses pieds. Sa présence même transgressait toutes les lois de la physique. Et pourtant, elle était là. Avec moi.
Elle et moi. À nouveau.
J’étais prêt à tout accepter pour ce moment soit vrai. Même la folie.
- Judith! Est-ce réel? Es-tu vraiment là?
Elle était loin et près tout à la fois. Cela n’avait aucun sens.
- Judith… mon amour…
Je tendis la main vers elle. Elle la toucha. J’entendis alors sa voix dans ma tête.
-
Le Tambour des sorcières ne doit pas son nom qu’au grondement de cette immensité d’eau. Ce lieu est bel et bien magique. Il m’a permis d’entendre ton appel. D’entendre ta souffrance. Simon, je ne pourrai pas être ici très longtemps. Tu disposes de très peu de temps.- J’ai tant à te dire!
-
Alors, choisis bien tes mots.- Je t’aime Judith!
-
Je t’aime aussi, Simon.- La vie sans toi m’est insupportable. Et je culpabilise de ne pas être capable de vivre sans ta présence à mes côtés, d’accepter ta mort après une période de deuil! Je devrais être là pour Charlotte et Annabelle, mais j’en suis incapable! J’ai essayé de toutes mes forces, mais en vain! Dis-moi… Dis-moi comment faire pour être capable de vivre à nouveau? D’être un bon père, un homme complet? De bien vivre avec moi-même?
Judith se pencha vers moi, et m’embrassa avec une tendresse sans commune mesure. Ce baiser entre une femme éthérée et un homme de chair, de sang et de larmes fut pourtant le plus humain des baisers. J’étais convaincu que l’univers entier nous observait.
Quand je rouvris les yeux, Judith n’était plus là.
Annabelle se tenait devant moi. Dans ses yeux, je voyais la compassion, l’amour, la vie. Je ressentais la même chose dans mon corps au complet.
Elle me tendait la main.
S’il te plaît, mon trésor, ramène-moi à la maison.***
Je lisais dans mon fauteuil rouge. Le Livre noir m’effrayait encore. Comme la mort. Mais je savais maintenant une chose sur lui qui me permettait de supporter sa présence.
Quand Annabelle m’a trouvé sur la plage, j’étais transi par le froid, par le choc de revoir Judith. Elle pensait que je délirais. Ma fille m’a raccompagné, m’a couché dans mon lit et m’a veillé jusqu’à l’aube. Je crois avoir dormi presque quinze heures. Annabelle n’est pas allée à l’école cette journée-là. Quand je me suis réveillé, elle a insisté pour que nous allions à l’hôpital. Je faisais plus de quarante degrés Celsius de température. Le médecin m’a prescrit des antibiotiques en me parlant d’une infection au poumon droit. J’aurais droit à une convalescence en bonne et due forme. Annabelle a voulu parler au médecin seul à seul. Après cinq minutes passées dans son bureau, ma fille en est ressortie, soulagée. Elle m’invita à y entrer pour discuter à mon tour avec le médecin. Celui-ci voulait discuter de mon état mental, de la possibilité d’obtenir des antidépresseurs ainsi qu’une aide psychologique adéquate. Après une quinte de toux, j’acceptai. Je n’avais plus l’énergie nécessaire pour défendre mon orgueil. Je verrais bien où ça me conduirait.
À notre retour, j’ai fait asseoir Annabelle sur mon lit, à côté de moi. Je lui ai parlé comme je n’avais encore jamais parlé à personne. Je lui ai dit que je les aimais, sa sœur et elle, plus que tout au monde. Je me suis excusé de mon comportement depuis la mort de sa mère. Je me suis excusé de lui faire porter une telle charge émotionnelle. Ce n'était pas son rôle, mais le mien. Je lui ai promis du changement. Je lui ai dit que j’allais mieux. Que nous passerions beaucoup de temps en famille à partir d’aujourd’hui. Que nous formions un bel assortiment d’humains vivant sous le même toit. Le plus merveilleux qui soit.
Je le pensais à ce moment-là. Mais voilà, on ne change pas du jour au lendemain. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire plusieurs ouvrages pendant ma semaine de repos. Cela dit, j’ai bien dormi durant cette période alors que je vivais avec l’insomnie depuis plus d’un an et demi, l’invitant malgré moi à combler la place vide dans mon lit. C’était un bon début.
J’ai beaucoup réfléchi pendant cette période. Une chose que j’évitais de faire depuis que j’avais fermé les yeux de Judith dans son lit d’hôpital.
Auparavant, je lisais par désir d’île. Par envie d’être à la fois chez moi, en sécurité, tout en étant aussi totalement dépaysé par un monde nouveau et entier, dont les frontières s’ouvraient par l’entremise de mots écrits d’une main étrangère.
Depuis la disparition de Judith, je lisais pour oublier ma mortalité, mon statut de grain de poussière dans le cosmos. J’emmagasinais de l’information, le plus de récits possible, pour me sentir vivant. Mais de l'intérieur, j'étais en train de mourir à petit feu. Je lisais aussi pour oublier une image, la plus affolante de toutes. Celle d’un paradis sans bibliothèques. Je souhaitais donc emporter dans l’au-delà le plus grand nombre de livres qu’il m’était possible de le faire.
Aujourd’hui, ce sont des souvenirs que je désire emporter dans la mort.
***
Ce matin, la fenêtre de la cuisine s’ouvrait sur toutes sortes de splendeurs. Un pic-bois esquissait un abri sur un tronc, espérant le percer une bonne fois pour toutes. Des pluies rafraîchissantes déchargeaient l'air de son fardeau. Les arbres se délaissaient de leurs feuilles, recouvrant le sol d’un tapis coloré, en présage d’un sommeil qui viendrait bientôt. La vie passait, mais les regards devant le temps changeaient sans cesse. Celui d’Annabelle n’y faisait pas exception. En quelques années, ses yeux avaient vu défiler plusieurs vies.
Elle buvait un café, debout dans la cuisine, comme le faisait Simon. Elle espérait, en faisant ce geste, se rapprocher de lui. Admirait-il le paysage lorsqu’il regardait par la fenêtre?
Aujourd’hui, la jeune femme de vingt-et-un ans s’était levée sans possibilités de comprendre le monde. Pas encore.
Le chagrin embrumait son cerveau.
Elle n’avait qu’un objectif pour cette journée : vider la maison de son père décédé.
***
Charlotte arrivait dans un nuage de poussière et de boue. Elle avait emprunté un pick-up à un ami du Cégep, avec l’ambition de faire trois voyages le samedi et deux autres le lendemain.
Sa sœur l’a accueilli sur le balcon. Elles s’enlacèrent pour guérir le monde.
***
Charlotte viderait le salon, la cuisine et les salles de bain. Annabelle s’occuperait des chambres, des placards et du bureau. Elles feraient le sous-sol et la cour ensemble.
Cette dernière monta donc à l’étage en trainant des boîtes et des sacs vides. Elle ferait le tri entre les objets à garder, les choses à donner et les cossins à jeter.
En quelques heures, elle a rempli des sacs et des boîtes de serviettes, de débarbouillettes, de couvertures, de chapeaux, de manteaux, d’oreillers, de vêtements divers, de jeux de société, de vieux jouets d’enfants, de vieux travaux d’école, de tableaux, d’albums photo, d’un épais portfolio rempli de dessins d’enfants, de souvenirs de voyage et d’un énorme bric-à-brac qui n’avait de sens que pour Simon. Elle a mis les lampes et les matelas dans un coin. Les bases de lit attendaient que la perceuse électrique soit rechargée.
Annabelle n’avait pas faim pour le dîner. Elle voulait en finir au plus vite avec sa douleur, avec le tri.
Elle entra dans le bureau. En voyant le fauteuil rouge dans le coin, l’aînée arrêta son élan, prise de stupeur. De mauvais souvenirs. Qui flottaient dans la pièce, spécialement autour et sur ce fauteuil.
Annabelle cessa de respirer.
***
Charlotte voulait manger. Une bonne pizza aux légumes. Annabelle voudrait sûrement prendre une pause elle aussi.
La cadette alla chercher sa sœur à l’étage. Elle l’appela. Aucune réponse. Elle vit la porte entrouverte du bureau. Charlotte la poussa.
Elle découvrit Annabelle assise sur le fauteuil rouge, un livre à la couverture noire à la main. Mais son aînée ne le lisait pas, regardant plutôt par la fenêtre, les yeux rougis.
- Anna?
Celle-ci lui répondit d’un « humm » machinal. Puis, elle réalisa que sa petite sœur se tenait dans le cadre de la porte.
- Excuse-moi, Charlie. Je pensais…
Ses yeux redevinrent vagues. Alors, la plus jeune des deux décida de consoler l’autre. En cet instant, ce fut la chose la plus importante de l’univers. Charlotte saisit la chaise du bureau, et le plaça devant le fauteuil rouge. Elle s’assit dessus et prit la main de sa sœur dans la sienne.
- À papa?
- Oui. Et à tout ce temps perdu. Sa vie a été… un gâchis.
- Le temps n’a pas su guérir ses cicatrices, Anna. Ce n’était pas de sa faute.
- Il aurait dû savoir, pourtant, que le temps le tuerait. Ça aurait dû être sa plus grande certitude.
- Il était certain de nous aimer.
- Oui, mais… oh, Anna, ce ne fut pas assez!
- … Je sais.
Charlotte ne savait plus que dire. Ses fortes émotions fermaient à clé les cavités de son esprit. Or, elle avait besoin d’y accéder pour trouver les bons mots. Maintenant.
- Anna… il a vraiment essayé. Ces sept/huit dernières années, il n’était plus lui-même.
- Il était sur le pilote automatique, tu veux dire!
- Anna!
- Mais c’est vrai! Soit il s’enfermait dans son bureau pour lire nuit et jour, soit il faisait toutes ses tâches, bien comme il faut, mais le cœur n’y était pas.
Charlotte se sentait choquée par les propos de sa sœur. Elle les trouvait injustes envers leur père, alors que la dépression le rongeait, le vidait comme une sangsue géante sur une minuscule fourmi. Il a demandé de l’aide. Il a fait tout ce qu’il fallait. Malheureusement, la seule aide qu’il a reçue de la part du système de santé fut des pilules et une écoute condescendante (et un brin méprisante) qui l’a fait se sentir encore plus mal. Rien de suffisant pour l’aider à s’en sortir. Déjà, quand Judith était en vie, elle devait le maintenir à flot. Sinon, il se noyait de l’intérieur. Quand sa compagne n’a plus été là, les digues se sont rompues. Comme Simon n’avait jamais appris à nager par lui-même, il s’est laissé emporter par les vagues. Son père s’est débattu avec courage, mais il ne savait pas comment faire pour remonter à la surface. Il n’avait jamais appris à nager sur la mer de ses propres émotions. Enfant toujours seul, battu quand quelqu’un le trouvait, Simon n’a eu que ses livres comme échappatoire. Son moyen de rester en vie. Sans jamais apprendre à lancer son ancre sur d’autres personnes, malgré son immense désir de s’accrocher à ses proches. Il a fait maintes tentatives sans jamais vraiment y parvenir. Sauf peut-être, avec Judith. Une île flottante où se reposer au milieu de l’eau déchaînée. Mais sa mère ne pouvait pas l’accueillir sur ses rivages pour l’éternité. Elle devait bouger, voyager, sonder les sept mers. L’amour de son mari n’a jamais pu la retenir à la maison. La maladie non plus. Judith Weddell a fait son ultime voyage sur le fleuve de l’après-vie sans avoir réussi à apprendre à Simon comment nager. Bien sûr, ce n’était pas de sa faute. Simon Lacombe n’a pas pu apprendre par lui-même; il a donc dû se reposer sur la force de son épouse. Au lieu de la mer, il a été projeté dans la vallée en redoutant l’inondation qui l’emporterait un jour ou un autre. Hors de question que ses filles subissent le même sort. Charlotte y veillerait.
En pensant à sa sœur, à son désir de la voir naviguer malgré les avaries, elle trouva la clé. Celle qui ouvre les portes de l’esprit. Charlotte avait trouvé les mots. Elle ne pouvait plus les retenir à présent.
- Anna, je sais que tu es en colère contre lui. Et moi aussi, je le suis. Je voudrais l’engueuler comme du poisson pourri, lui faire comprendre qu’il vivait dans ses propres illusions, l’obliger à se reprendre en main sans ses sempiternelles rechutes. Cela me défoulerait, mais ne réglerait rien. Papa vivait avec une maladie mentale. Elle le rongeait comme un cancer. Il ne faut pas lui en vouloir. Il a fait de son mieux.
Annabelle serra plus fort la main de sa sœur, mais ne répondit pas. Elle savait sa colère légitime. Tout comme les arguments de sa cadette. Mais Charlotte avait raison. Leur père avait vraiment essayé de surmonter ses problèmes. En ce moment, Annabelle se sentait égoïste et sale. Une mauvaise personne. Le deuil amplifiait ses émotions, lui faisait oublier ses valeurs les plus profondes. Alors, elle regarda sa chère Charlie dans les yeux. Les mots n’étaient plus nécessaires entre ces deux êtres qui avaient vécu les mêmes épreuves, le même amour filial.
À partir de maintenant, aucune eau n’empêcherait les sœurs de voler dans la brise.
***
Annabelle et Charlotte mangeaient une pizza géante et couverte de légumes. Le soleil de milieu d’après-midi éclairait la table basse du salon et le visage souriant des deux femmes assises sur le divan. Durant les dernières heures, elles avaient partagé beaucoup d’émotions, de frustrations enfouies et de bons souvenirs de famille. En sirotant un thé au jasmin, Charlotte posa une question qu’elle se retenait de poser depuis plusieurs heures : « tout à l’heure, dans le bureau, que faisais-tu sur la chaise de papa? Tu avais un livre, mais ne semblais pas le lire. Tu te contentais de le tenir fermement entre tes mains, au point de blanchir tes jointures ».
L’aînée des Lacombe soupira. Elle demanda d’attendre, se leva, monta à l’étage et en redescendit avec un livre à la couverture sombre.
- Est-ce que tu te souviens de ce livre tout noir qui faisait délirer papa?
- Non!?! C'est quoi cette histoire?
Annabelle adorait surprendre sa cadette qui affichait toujours des expressions de surprise très spontanées. Ces postures faciales savaient redonner le sourire à l’aînée des deux sœurs.
- Papa s’imaginait que ce livre, qu’il surnommait « le Livre noir », était frappé d’un maléfice. Il pensait que ce bouquin se déplaçait tout seul…
- Hein!?!
- Oui, et ce, même sur de longues distances. Et que ce livre aurait même ouvert une malle fermée par des chaînes pour ensuite revenir prendre sa place dans la bibliothèque. Papa disait aussi qu’il avait tenté de le détruire. Seulement ni l’eau ni la violence ni le feu ni rien d’autre ne pouvaient en venir à bout.
- Pas croyable!
- Attends la suite. Il y a pire… Un jour, durant une de ses crises, notre père s’était convaincu que cet objet annoncerait sa mort. Il prétendait voir le titre de ce roman partout depuis son enfance, mais que pris d’un malaise inconscient et inexplicable, il se trouvait toujours une raison de ne pas le choisir pour ses lectures du moment. Papa croyait que cette histoire était destinée à devenir la dernière qu’il lirait au cours de sa vie. Une fois lue, il ne lui resterait plus qu’à mourir, ayant tout accompli, tout lu de sa « liste de lecture ». Une liste prédéterminée, bien entendu, par une force autre que lui-même, et qu’il devait lire en entier avant la fin. Sa fin. En attendant cette heure, il refusait de lire un seul mot de cet ouvrage…
- Voyons donc! Si je me souviens bien, j’ai lu ce roman et toi aussi. À ce que je sache, nous vivons toujours!
- Je lui ai fait remarquer. Il m’a rétorqué que ce livre lui était destiné. À lui et juste à lui. Mais que nous aussi, nous avions notre propre livre de fin de liste. Nous tomberions dessus un jour. Dans son cas, l’achat du roman fut fait trop tôt par rapport à sa ligne de vie. Il était censé attendre, mais la compulsion le poussait à acheter toujours plus de livres que nécessaire.
Ces paroles, longtemps retenues, maintenant délivrées, alourdirent l’atmosphère. Les deux sœurs ne parlaient plus, ne se regardaient plus. Charlotte se disait que leur père s’était vraiment égaré dans ses délires, jusqu’à atteindre à un niveau plus profond qu’elle ne le pensait. Elle comprenait pourquoi Annabelle ne lui en avait pas parlé auparavant. L’inquiétude de Charlotte aurait été trop grande, sinon!
- Charlie, une autre chose me tourmente… La veille de sa mort, papa m’a téléphoné. Il m’a dit que le moment était venu pour lui de lire « le Livre noir ». Comme j’avais l’habitude de ses divagations, je n’ai pas vraiment réagi à ses propos. Du moins, sur le coup. Je lui ai tout de même promis de venir le voir à la fin de la semaine. Oh, Charlie! Lorsque je l’ai trouvé, étendu dans son lit, mort depuis quelques jours déjà, j’ai aussi vu ce livre, tombé sur le sol à côté de son lit. Je pense que papa le tenait encore dans ses mains quand son cœur a arrêté de battre, et qu’il l’a échappé en même temps qu’il rendait son dernier souffle!
Charlotte ne fut pas sidérée, comme sa sœur s’y attendait. Elle ressentit plutôt un frisson de terreur parcourir son échine dorsale, du bas du dos jusqu’à la racine de ses cheveux maintenant hérissés.
Le Tambour des sorcières grondait fort à l’extérieur de la maison. Le vent maritime fit vibrer les fenêtres du salon. Il n’y avait plus de soleil.
***
Charlotte entra dans la bibliothèque municipale. Sa fille se précipita à travers les rayons jusqu’au coin jeunesse, tandis que son fils restait accroché à sa main, en niant une envie de pipi. Après un détour par les toilettes, elle envoya ce dernier rejoindre sa grande sœur et profita de ses prochaines minutes de solitude pour se choisir un bon roman dans la section adulte.
Elle adorait l’odeur des bibliothèques publiques. Ce mélange de papiers neufs ou acides, de colle et d’encre, de métal, de bois et de chaises de lecture imprégnées des parfums des usagers, tout cela lui renvoyait ses souvenirs agréables d’enfance, la rendait heureuse.
Sa main parcourut les rayons comme on caresse une machine de métal vrombissante : dans la douce recherche de sensations périodiques. Puis, ses doigts accrochèrent un livre qui tomba. Elle le ramassa et l’ouvrit en reconnaissant le titre, car elle avait toujours voulu le lire depuis l’enfance, et ce, même quand elle n’avait pas encore le niveau de lecture requis. L’ouvrage comportait des notes de marges écrites par un précédent usager. Des passages entiers apparurent surlignés de jaune, comme si la personne tenant le marqueur ne savait pas cibler comme il faut les mots clés. Au lieu d’être offusqué de la dégradation de ce document de bibliothèque, la jeune mère de famille en fut émue. Le savoir trouvait toujours une façon de se transmettre que l’on suive les règles ou pas. Un fait rassurant.
En voulant remettre ce livre à sa place, Charlotte fut saisie d’un frisson. Le même qu’elle avait ressenti en apprenant la conviction de son père concernant le Livre noir. Une idée lui apparut : ce livre des plus banals lui était-il destiné? Le lire la conduirait-elle à la mort? Charlotte en doutait. En fait, elle n’y croyait pas du tout. Mais juste au cas où, elle reposa le livre sur le rayon, et choisit un document sur la vie maritime du Saint-Laurent à la place.
Son fils l’appela, un peu trop fort à son goût. Il voulait que sa mère lui lise un livre sur un chien explorateur. Charlotte alla le rejoindre.