Comme chaque soir, après que sa mère l’eût bordé, puis embrassé, et que son père soit venu réciter les quelques phrases amusantes qui annonçaient la nuit, il demandait à ses parents de ne pas fermer la porte de sa chambre. Le tout était de laisser entrouvert, pas de beaucoup, seulement pour laisser passer un peu de lumière. Petit garçon qu’il était, l’obscurité totale avait de quoi lui faire peur. Mais il n’en était rien. Il se tournait, ses yeux verts fixés sur un carré de lino éclairé par la lampe halogène du salon. Puis il attendait, pas longtemps. Alors elle arrivait, se faufilant comme une ombre, la chatte noire de la maison qui se glissait immédiatement sous les draps. Aussi étonnant que cela puisse paraître, elle s’allongeait à ses côtés, posant sa tête sur l’oreiller. A les regarder tous deux, ils n’étaient pas si différents. A vrai dire, il ne la trouvait pas bien différente. Après tout, elle aussi vivait ici depuis toujours. Côte à côte, ils s’endormaient.
Or cela faisait plusieurs jours que ses parents ne laissaient plus la porte ouverte. Il avait bien essayé de les convaincre, usant d’une argumentation solide ! Sans lumière, franchement, comment pourrait-il trouver le sommeil ? Mais rien n’y faisait. Et il ne dormait pas, il ne le pouvait pas. Alors, il se décida. Prenant son courage à deux mains, il pivota hors de son lit et avança, lentement. Il ne devait pas faire de bruit, sous peine d’attirer l’attention. Il tâtonna devant lui, saisit la poignée et l’actionna. Elle était bien là, depuis tout ce temps, allongée sur le carrelage du couloir, à l’attendre. Mais elle n’entrait pas. Il la souleva, avec la tendresse d’un enfant, et s’empressa de retourner se coucher. Elle était de retour, la nuit était douce.
Au matin, elle n’était plus là, bien que la porte soit toujours fermée. Se dirigeant vers la cuisine, il la vit allongée sur le vieux clic-clac vert du salon. Elle se reposait. Il savait ce qui l’attendait. Sa mère lui avait bien expliqué ; le chat est malade, il ne marche plus, il ne faut pas dormir avec, ce n’est pas propre. Mais enfin, lorsqu’il était malade, lui, il avait bien le droit à des câlins. Même que on ne disait pas au chat que c’était sale qu’ils dorment ensemble ! C’était injuste, c’était stupide. Mais il avait été pris sur le fait. A moins qu’elle n’eût trouvé un moyen de sortir de sa chambre par elle-même ! C’était peu probable. Pourtant, à son grand étonnement, sa mère l’embrassa comme si de rien n’était et de toute la journée, il ne se fit pas gronder. Pas même une remarque, rien. Il était stupéfait. « Elle est vraiment extraordinaire », se disait-il. Jamais il ne l’avait vu se servir d’une poignée. Faisait-elle semblant de ne plus pouvoir marcher ?
La nuit venue, il n’essaya même pas de convaincre son père de ne pas fermer la porte. Il était prêt, il resterait éveillé des heures s’il le fallait, mais il la verrait entrer sur ses pattes arrière, tel le chat botté, pour venir le rejoindre. Passèrent quelques dizaines de minutes, des heures songeait-il, et malgré tout, rien ne se produisit. Il devait se faire une raison : elle ne comptait pas se laisser surprendre. Alors plutôt que de rester seul, il alla la chercher, dans le couloir, et ils revinrent tous deux partager le même oreiller.
Ils avaient signé un contrat. Le soir, il était chargé de mener les opérations. Au petit matin, elle se débrouillait pour rejoindre le salon, incognito. C’était plus fou que n’importe quelle histoire, plus excitant que n’importe quel jeu. Quelle chance qu’elle vive ici. Y en avait-il seulement d’autres ? Il ne le croyait pas. Elle avait à ses yeux toujours été spéciale, il comprenait maintenant pourquoi.
Passa une semaine avant qu’on ne l’envoie chez les voisins pour l’après-midi. C’étaient des gens âgés, très gentils, qui faisaient très bien la soupe et lui offraient régulièrement du chocolat. Une fois, ils lui avaient même fait goûter du vin ! Ses parents devaient prendre la voiture, il ne pouvait pas venir. Peu lui importait, la journée s’annonçait bonne. Au programme, visite du grenier, câlins odeur Kubor, télé-canapé et allumage de cheminée. Une journée comme il les aimait. Il fut quand même heureux de retrouver ses parents, sortant de la voiture garée sur le trottoir. Après s’être embrassés, ils rentrèrent tous trois chez eux.
Elle avait disparu.
Il avait beau la chercher, il ne la trouvait pas. Ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni même sous les coussins qui servaient d’accoudoir au vieux clic-clac vert du salon ; rien. Elle était partie. Il allait l’attendre, mais peut-être n’allait-elle jamais revenir.
Il était tard, et malgré tous ses efforts pour rester éveillé, le sommeil s’installait. Il tentait de fixer de ses yeux verts un carré de lino éclairé par la lune. Il l’attendait. Alors elle arriva, se faufilant comme une ombre, la chatte noire de la maison qui se glissa immédiatement sous les draps. Aussi étonnant que cela puisse paraître, elle s’allongea à ses côtés, posant sa tête sur l’oreiller. A les regarder tous deux, ils n’étaient pas si différents. A vrai dire, il ne la trouvait pas bien différente. Après tout, elle vivait ici pour toujours.