Ce texte est la version de ma fille Nina, faisant suite au texte "Journal d'une disparition" postée dans les "Textes mi-longs".
Journal de Nina - Jour 1
Aujourd'hui, je n'irais pas au lycée.
Je rentre à l'hôpital.
Je pèse 36 kg. C'est pas beaucoup. Je vois mes os saillants au niveau de mon bassin, de ma colonne vertébrale. Je fais le tour de ma cuisse avec mes mains. Je pèse 36 kg. C'est encore trop ! J'aurais préféré qu'on attende encore un peu. Encore un tout petit peu. Que je ne pèse plus que 30 kg. Voire 25.
Mais tout s'est décidé très vite finalement. Mon médecin a fait une demande d'hospitalisation. J'ai même rédigé une lettre de motivation. On m'avait dit que ça pouvait prendre des mois avant d'avoir une place. Mais il y a deux jours, la secrétaire du service psychiatrique pour adolescents m'a annoncé par téléphone que l'équipe soignante avait "retenu mon dossier" et que mon admission était prévue pour le lendemain. C'était comme si j'avais réussi à entrer dans une grande école. J'avais le bon profil ! Mon médecin semblait satisfait : tu as de la chance, tu sais ! Beaucoup de filles ne sont jamais prises en charge.
D'accord, j'ai de la chance. C'est fou comme j'ai de la chance. Seulement, je ne suis plus sûre de vouloir guérir ! En tout cas, pas tout de suite. Plus tard peut-être. On m'avait parlé de plusieurs mois d'attente et j'ai seulement deux jours pour me faire à l'idée ! Deux jours pour préparer une petite valise, pour dire au revoir à mes amies. Je ne sais même pas quand je les reverrais. On se quitte autour d'un café à "La Place Verte", rue Oberkampf. J'ai 17 ans. Je suis en terminale. C'est l'année du bac. Il fait beau. Et pourtant, tout est d'une tristesse affligeante. Mes amies pleurent et les voir pleurer me déchire le cœur. Je m'entends leur dire : je pars pour mieux revenir ! Mais qu'est-ce que je raconte ? N'importe quoi ! En fait, j'ai pas envie de partir et j'ai pas envie de revenir non plus. Alors pourquoi je dis ça ? Je suis complètement paumée. Je ne sais plus où est ma place. Ma mère aurait voulu que je tienne le coup cette année, que je passe mon bac. Mais je ne vais pas pouvoir maman. Je tombe dans les couloirs du lycée. Tout le monde me regarde comme une bête curieuse. Je n'arrive plus à me concentrer. Je n'entends même plus ce que disent les profs. Je suis à bout. Je me sens si seule.
Ce matin, maman est anéantie. Elle a pleuré toute la nuit. C'est à cause de moi. Tout le monde pleure à cause de moi. Je détruis les gens qui m'aiment à force de me détruire. Je culpabilise, ça me fait du mal et pourtant je ne veux pas que ça change. Il y a une partie de moi qui aime bien ça, en fait. C'est comme s'il fallait que je disparaisse pour que tout le monde sache que j'existe. Tout le monde pleure et moi, je ne pleure pas. Je ne pleure plus. Je crois que je suis en train de devenir insensible. Froide.
Et puis, vient le moment de partir pour l'hôpital. Mon père conduit. Ma mère est à côté. Et moi, à l'arrière de la voiture, j'ai le cœur serré. J'arrive à peine à respirer. Je fais le tour de ma cuisse avec mes mains. C'est la seule chose qui puisse me rassurer. Ce rituel stupide et incessant de vérifier encore et encore que je n'ai pas grossi. Ni mes parents ni moi ne parlons. Il y a du monde Porte de Bagnolet, comme toujours. Mais mon père ne râle pas. En temps normal, il aurait maudit Paris, les bagnoles et ce foutu périph. Mais là, pas un mot. Seul un CD de Benjamin Clementine tourne dans le lecteur rendant la situation encore plus dramatique qu'elle ne l'est déjà. Je crois que je ne pourrai plus jamais écouter cet artiste à la voix pourtant si lumineuse et si gracieuse.
Nous arrivons à l'Institut Mutualiste Montsouris. Nous traversons un grand hall blanc, très haut de plafond, avec une cafétéria et un restaurant en mezzanine. Il y a des plantes vertes et des canapés un peu partout. Des couloirs et des ascenseurs mènent aux différents services de cet hôpital qui a l'air flambant neuf. Nous suivons le panneau "psychiatrie" qui nous fait quitter le bâtiment principal pour nous retrouver dehors avant de rejoindre un autre bâtiment, situé en retrait, et entièrement consacré aux adolescents. Il y a un escalier en colimaçon qui monte vers un premier étage, celui des consultations, puis un second étage, celui des hospitalisations. Mes parents et moi patientons au premier. Nous attendons mon équipe "référente", celle qui va me suivre tout au long de mon séjour. Ça y est, soudainement, tout devient concret. C'est allé si vite que je n'ai pas eu le temps de me rendre compte mais je ressens à cet instant une terrible appréhension.
Avec un peu de retard, juste le temps de faire monter mon angoisse, le médecin psychiatre, l'infirmière et une interne viennent nous accueillir et nous proposent de les suivre. Ils nous font entrer dans un bureau et nous nous asseyons tous, face à face, mes parents et moi d'un côté, les soignants de l'autre. La consultation va durer environ deux heures au cours desquelles je raconte mon parcours. Ce qui m'a mené là. La chute de mes kilos et ses conséquences. L'interne note tout ce que je dis dans un cahier. Le psychiatre lui ne note rien. Il me regarde. Il m'écoute. Au moment fatidique du contrat de poids, c'est-à-dire le poids que je m'engage à atteindre pour pouvoir quitter l'hôpital, il sort son téléphone. Il me demande ma taille. Je comprends alors qu'il est en train de calculer mon IMC sur son portable, c'est à dire mon Indice de Masse Corporelle. Il calcule un poids acceptable pour me laisser partir. Un poids acceptable pour reprendre le cours de ma vie. Le chiffre tombe bientôt. Le contrat de poids est fixé à 48 kilos. Je vois maman qui panique. Les larmes lui montent aux yeux. Nous nous étions préparé à cela mais nous pensions que l'hôpital m'aiderait à remonter la pente, tout en douceur, par petites étapes progressives. Qu'il me mettrait sur les rails de la remontada. 3, 4, 5 kilos grand maximum, et puis à moi la sortie. Mais non, pas du tout ! Ils veulent que j'atteigne un poids d'éléphanteau !! 12 kilos à prendre ! Mais combien de temps je vais rester ici ? Ce n'est pas possible ! C'est un traquenard. Je me suis fait avoir. Nous nous sommes faits avoir.
L'atmosphère de cette petite pièce devient soudain étouffante. Oppressante. J'ai l'impression que mon esprit s'est dissocié de mon corps. Je ne sais pas si c'est la lumière qui est trop forte mais je commence à voir trouble. Je crois que je vais m'évanouir. Je ne sais plus où regarder. Je n'ai plus envie de voir qui que ce soit. Je ne veux plus croiser le regard de personne. Surtout pas des cinq qui sont là. Ni le regard de mes parents. Ni celui des médecins. Ils sont en train de vouloir que je perde le contrôle, moi qui ai tant souffert pour en arriver là. Je regarde mes cuisses. D'un coup, je n'ose plus en faire le tour avec mes mains. Le psychiatre doit connaître le truc par cœur. Mais je les regarde bien, mes cuisses, pour ne pas oublier que le plus important c'est de ne pas grossir. Je vois que je flotte toujours dans mon jean taille 34, celui qui me serrait il n'y a pas si longtemps et que j'enfile aujourd'hui sans même le déboutonner. Pourtant, ça ne me rassure qu'à moitié. Pendant ce temps, maman est en train de négocier. Elle demande 47 kg au psychiatre qui reste un temps intraitable quant à sa supplique puis cède finalement devant sa détresse. Adjugé vendu ! Je sortirai d'ici avec 11 kilos de plus. Autant dire jamais !
Et ce n'est pas tout. Il reste un dernier point à aborder. C'est celui de la «période de séparation». J'en avais vaguement entendu parlé. Ça concerne les adolescents en unité psychiatrique. L'équipe soignante considère que la guérison d'un trouble mental doit s'accompagner d'un isolement du malade d'avec son entourage. Soit. Mais là où la situation se complique encore un peu plus pour moi, c'est lorsque le psychiatre nous explique que pour les anorexiques, la levée de séparation n'a lieu que quand un certain poids est atteint. C'est une sorte de chantage affectif : «Mange, sinon tu ne reverras pas ta famille». Pour moi, ce sera 40 kilos ! Soit 4 kilos à prendre. 4 kilos avant de revoir mes parents, avant de les entendre au téléphone, avant de recevoir une lettre d'eux. C'est énorme. Combien de temps ça peut prendre ? Des semaines, des mois, toute une vie. Je n'en ai aucune idée. Maman conclut l'entretien d'un triste : on est pas prêts de la revoir !
Le médecin nous propose ensuite de monter à l'étage pour visiter le service. Dans l'escalier en colimaçon, j'ai l'impression que mes dernières forces m'abandonnent, que je vais tomber. La porte qui mène aux hospitalisations de longue durée ferme à clef. Le médecin l'ouvre et nous entrons dans la pièce principale. Des filles très maigres avec une sonde dans le nez vont et viennent. Quelques unes s'approchent un peu de nous tout en gardant une certaine distance. Elles me regardent de haut en bas. Semblent m'évaluer. Je me demande ce que je fais là. Et pourtant, je ne me vois pas ailleurs qu'ici. Le médecin et l'interne prennent congé de nous. Nous suivons l'infirmière dans un couloir dont les murs sont décorés de peintures de couleur. Elle nous conduit jusqu'à ma chambre. C'est tout petit. Il y a un lit, un bureau et une chaise. Puis elle nous laisse tous les trois, pour que l'on puisse se dire au revoir tranquillement. Quelques minutes. Pas plus. Elle referme la porte. J'ai le cœur brisé. A ce moment précis, j'ai honte de moi. Mon père me serre longuement dans ses bras. Je comprends que c'est un peu de sa force qu'il me donne. Ma mère vient se blottir entre nous deux. Et soudain, j'ouvre les vannes. Je pleure. Je n'arrête plus de pleurer. Toutes ces larmes contenues depuis des semaines coulent enfin, n'en finissent plus de couler. L'infirmière revient déjà. C'est le moment de la séparation. Mes parents vont partir. Une dernière étreinte devant la porte d'entrée du service et c'est fini.
L'infirmière me reconduit jusqu'à ma chambre et fouille aussitôt mon sac et ma valise. Elle me confisque mes chewing-gum, mes clopes et mon téléphone portable. Je me dis que me séparer de mon portable ne peut me faire que du bien. Ce n'est pas un gros problème. Mes chewing-gum et mes clopes par contre, j'ai plus de mal... C'étaient les seuls plaisirs que je m'accordais ces derniers temps. Après la confiscation de mes biens les plus précieux, l'infirmière, au demeurant douce et empathique, me propose de rejoindre les "autres" au salon pour ne pas rester seule. Je n'ai pas envie. Mais j'obéis.
Il y a pas mal de monde dans le salon à cette heure de l'après-midi. Beaucoup de filles, quelques garçons, des soignants. Un petit groupe s'est rassemblé autour d'un jeu de société. Il y en a qui lisent. D'autres qui ne font rien. Je ne m'approche pas. J'observe de loin. Il y a visiblement une majorité d'anorexiques mais pas seulement. Qu'est-ce qu'ils ont les autres ? Qui sont toutes ces nouvelles têtes ? Peut-être de futurs amis ? Ça m'étonnerait. Plutôt de bons camarades d'infortune avec lesquels il me faudra être solidaire. Comme à la guerre. Mon père m'a dit d'aller vers les plus combattantes. Mais comment reconnaît-on les bons petits soldats ? Les filles sont toutes tellement maigres. Je ne peux pas m'empêcher de me comparer à elles. Je les envie. Certaines filles qui ne faisait rien viennent gentiment me voir pour me demander mon poids. L'une d'elles me dit qu'elle pèse 36 kg, comme moi ! 36 kg et elle me paraît tellement plus maigre que moi qui suis énorme. Une autre me raconte qu'elle est là depuis un an et qu'elle sort dans quelques jours. Un an ?! Mon Dieu.
Et puis vient l'heure du dîner. Il n'est que 18h45. J'ai vraiment l'impression d'être en maison de retraite. Je m'installe à table. Certaines doivent être nouvelles comme moi. D'autres au contraire se connaissent depuis longtemps. Ça se voit. Elles rigolent ensemble ! Ça me paraît incroyable. Qu'est-ce qui peut être drôle quand on est ici ? J'ai le sentiment, moi, que plus jamais je ne pourrais rire. Je me dis que celles qui s'amusent comme ça vont peut-être bientôt sortir comme la fille qui est là depuis un an !! Ou bien peut-être qu'au bout d'un moment, on est heureux ici ! Peut-être qu'au bout d'un an, on ne se souvient même plus de sa vie d'avant !
On dépose devant moi un plateau repas. Je mange un peu. Une cuillère d'épinard, un bout de steak haché et une demie poire. Une fille me dit que le mercredi, c'est soirée cinéma. Ça veut dire qu'on peut regarder un film au salon. Elle me demande si je compte venir. Je fais oui de la tête. Mais je n'irai pas. En fait, je me sens très mal ici. Ça ne va pas le faire. Je ne vais pas pouvoir rester des semaines et des semaines.
De retour dans ma chambre, je fonds en larmes. Le lit est minuscule alors que j'ai un grand lit deux places à la maison. Tout est moche. Je ne peux même pas ouvrir la fenêtre. Elle est condamnée pour pas que je me foute en l'air. Je réalise peu à peu où je suis et ça me fait peur. Je suis très angoissée. Je reste assise par terre pendant plus d'une heure sans bouger, à fixer le sol. Un peu comme quand j'étais petite et que je restais longtemps prostrée dans un coin, à sucer mon pouce et à tirer sur mon oreille.
L'infirmière vient m'informer que le jeudi matin, c'est le jour de la pesée. Et que demain, justement, c'est jeudi. Elle me met aussitôt en garde. Ici pas moyen de tricher avant de monter sur la balance. Comme de boire un litre d'eau avant la pesée par exemple. Je sais que beaucoup de filles cherchent des stratagèmes pour gagner quelques centaines de grammes et sortir plus vite. Mais moi non. Ça n'arrivera pas. J'ai beaucoup trop peur de grossir. En fait, j'ai beaucoup plus peur de peser 40 kilos que d'en peser 30. Et pourtant, c'est à 40 kilos que je pourrais revoir mes parents. Mais je ne peux pas rester ici. Et je ne veux pas grossir. Alors comment je vais faire ? Qu'est-ce que je vais devenir ? Il faut que j'arrête de penser. Ça devient invivable. Je suis tiraillée entre un millier d'idées contradictoires. Et chaque idée me donne un coup de poing ! Ça va finir par me rendre folle.
Au moment du coucher, une autre infirmière, celle du service de nuit vient prendre mes constantes. C'est à dire le nombre de pulsations des battements de mon cœur à la minute. Et ce n'est pas bon. Mon cœur bat trop lentement. J'ai honte de l'écrire, j'ai même honte de le penser mais ça me fait plaisir. Je ne sais pas pourquoi. Je ferme les yeux pour trouver le sommeil et c'est comme si je flottais entre la vie et la mort. Je me berce avec l'image d'un cœur qui bat, qui bat tout doucement, de mon cœur qui bat, qui bat tout doucement, tout doucement.
Et je m'endors, finalement plus vite que je ne l'aurais imaginé.