Le 10 mai 2010, jour de mon anniversaire, Mil la fourbasse me donnait un défi alors que je lui parlais de mes déboires quant à mes révisions d’ancien français. Le défi était le suivant : ernya, je te défie d’écrire un texte de guerre s’intitulant « la chute de la pénultième atone ».
On aurait pu pondre bien d’autres choses avec un tel titre, mais j’ai voulu respecter un minimum le contexte dans lequel ce défi m’a été donné. A tort sûrement. Pour ceux qui n'y connaissent rien en phonétique (rassurez-vous, c'est normal !), je mets un petit résumé des notions pour que je vous puissiez comprendre.
C'est du tout frais et sûrement du bon jogging bien essoufflé à cracher ses poumons à la fin du parcours.
Mil, on se retrouvera le 19 novembre.
le génocide Mien : au latin vulgaire, tous les m finaux chutent
Bouleversement Vocalique : IIIe tous les i brefs passent à e fermé.
palatalisation: c'est un phénomène très compliqué en phonétique qui fait bien suer tout étudiant. En gros on change la prononciation on passe du son [k] au son [ch]. Cela ne touche donc que certaines consonnes. Ce qu'il faut savoir c'est que dans le jargon de la phonétique, il existe des vraies et des fausses palatalisations. L'avancée des point d'articulation est une étape de la palatalisation.
pénultième atone: dernière syllabe/ lettre non accentuée, souvent un e (chute au IIIe s)
voyelle prothétique : c'est une voyelle qu'on rajoute pour faciliter la prononciation. C'est un peu le même principe en espagnol je crois, nous on dit "spectacle", eux disent "espectaculo" .
sonorisation: phénomène qui fait qu'on sonorise, par exemple d va passer à t
spirantisation: phénomène du même type mais imprononçable pour nous, XD
assimilation: c'est quand en gros un phénomène va influer sur l'autre
syncope du i: phénomène qui fait que dans certains cas, le i d'un mot va tomber
La chute de la pénultième atone
Année 314. A peine débarrassés de la domination romaine, voilà que les Français nous tombaient dessus. Ils commencèrent par l’exil puis passèrent à l’extermination stricte et définitive. Après le génocide Mien, le peuple des voyelles venait en premier sur la liste d’attente. Evidemment, nous avons immédiatement pris les mesures nécessaires.
Notre stratégie fut la confusion. Ce genre d’adversaires fonctionne comme des anticorps, ils ne savent reconnaître et détruire qu’un seul ennemi bien déterminé, si on leur met les amis de ces dits ennemis, ils sont perdus et se font massacrer. Ce fut notre stratégie pendant quelques mois, la grande phase du Bouleversement Vocalique : nous, les E, allions relever les I. Effet garanti, pas mal de Langues sont mortes comme ça.
Mais maintenant, le message est rentré, elles ont compris et elles tirent dans le tas, tout y passe. La boucherie est à son apogée et pourtant, nous, les valeureux soldats de la pénultième atone, nous résistons. On pense encore qu’on la gagnera, cette guerre.
Septembre 314. Le commandant en chef nous a dit que les consonnes nous prêtaient main-forte et qu’elles avaient fait de grandes avancées. On récupère des points d’articulation et l’ennemi recule. Pour fêter ça, on a bu. Et rebu. Et rerebu encore et encore. On ressemblait plus à rien.
Le lendemain de la cuite. Réveil très dur. Tout l’alpha-B résonne de cris de rage. Je me lève et tente de dénicher quelques informations ainsi que de quoi faire passer ce mal d’arrête. Les A qui d’habitude se promènent toujours la pointe haute ne la ramènent pas. Mince, ça doit être grave. Ca l’est. Il y a eu une palatalisation en position forte. On n’y réchappe pas à la palatalisation, c’est une attaque sournoise, rapide et radicale. Toutes nos premières lignes ont été décimées. Toutes sans exception. Aucun doute possible, c’est pas une fausse nouvelle alarmiste. Une vraie palatalisation en bonne et due forme.
Les consonnes ont sacrément morflé. C’est ce qu’elles disent, ce qu’elles répètent, elles réclament une bonne solde et un rapatriement. Elles ont payé leur tribut. On ne peut les retenir, nos propos n’ont aucun sens, et ce n’est pas seulement à cause de l’alcool. On les regarde partir, les yeux vides, la tête en carnage.
C’est ce jour-là que j’ai envoyé une lettre à ma douce. Ca n’a pas été facile, j’avais la larme facile et la main qui vrillait sur le papier. Quant à mes pensées, j’avais bien dû mal à les ordonner, on aurait dit un essaim furieux qui tardait à sortir de la ruche. Il m’a bien fallu une heure et cinq feuilles de papier pour y arriver.
Le 30 septembre 314
Régiment de la pénultième atone
Mon égérie,
Ces enfoirées de langues nous emmerdent extrêmement, elles ne nous épargnent rien. Beaucoup des nôtres ont été exterminés. Nous enrageons. Il est essentiel que demain j’emmène mon escouade en première ligne.
L’encre s’éteint mais l’espoir s’endurcit.
Je vous embrasse, toi et l’enfant.
E.
C’est pas beau à voir, la première ligne. Il y a des voyelles prothétiques partout pour venir au secours des S et des K salement amochés. Ils sont incapables de marcher seuls alors des E les prennent sur leurs dos. Petites fourmis trop chargées.
Mi-octobre 314. Nous ne tiendrons pas longtemps. Le moral est au plus bas, la nourriture infecte et leur stratégie inébranlable. Notre perte est assurée en trois étapes : sonorisation, spirantisation, assimilation. D’abord ils nous abrutissent avec un bruit hyper aigu qui non seulement vous pète les tympans en dix minutes top chrono satisfait ou remboursé mais vous fait perdre la boule. Ensuite ils aspirent en vous tout espoir, tout souvenir, faisant de votre mémoire un champ de ruine. Et enfin ils vous assimilent purement et simplement.
Il ne faut pas craquer. A force de les bombarder on va bien finir par faire sauter leur machine. Ce qu’il faut c’est bien garder son casque pour prévenir la sonorisation. Mais on entend quand même. Un léger bruit sifflant qui nous parvient en catimini, doux, mais angoissant comme les voix des fantômes.
Il y en avait un qui errait. De fantôme. Un I blessé. Il s’était caché. Il était tout pâle et raide de peur. Je me suis occupé de lui, il s’est rapidement accroché à moi. Je l’aimais bien, ce type. La guerre l’avait rendu craintif, comme tant d’autres.
Novembre 314. Notre général nous envoie en grande expédition. Nos armes crachent, les leurs nous massacrent. I est derrière moi, comme toujours. On a lancé toute notre batterie, ça pète de partout comme du popcorn. Et puis plus rien. Le silence. Pour la première fois ça ne bourdonne plus dans ma tête. On a réussi !
Je me retourne vers I qui se dresse comme un piquet. La peur le rend tout rigide. Et puis il tombe, syncope, un beau plat dans la terre. Il s’enterre lui-même.
Il ne fut pas le seul à succomber. Je crois bien que j’étais le dernier survivant de notre régiment. Je pensais aux miens pour me donner du courage et un espoir. Ils valaient bien tout ça. C’est ce que je pensais au début, oui. Que ça avait un sens cet horrible carnage, que c’était important que je sois là à cette heure précise, les oreilles bourdonnantes et les yeux gémissants. Mais on finit tous par flancher. Ce fut mon casque le premier.
Le bruit fut atroce. Un crissement de craie sur un tableau noir puissance mille. Je sombrai dans l’inconscience. Quand je revins à moi, je ne savais plus ce que je faisais là. Je regardais, hébété, mon propre vomi. Des femmes s’avancèrent. Des bribes me revinrent en mémoire. Toutes des salopes.
Je courais après mes souvenirs. Envol de plumes noires.
Une des femmes s’avança vers moi, son plus beau sourire fiché aux lèvres. Je déglutis. Elle avait l’air gentille.
Je ne pouvais détacher mon regard d’elle. Ni mon esprit.
Elle avançait lentement, balançant avec soin tout son bazar. Mon cœur se prit pour un cabri.
Et ce fut la chute de la pénultième atone.