« Le bruit du bleu. »
« Les couleurs sont bruyantes, oui. Un mélange harmonieux de sons que
le cerveau a appris à ignorer. Tantôt discrets, tantôt tonitruants, ces sons peuvent
nous surprendre ou passer totalement inaperçus. Intégralement ignorés par nos
oreilles charnelles. Dans les deux cas, il est nécessaire d’apprendre à les entendre.
A les écouter. Pas avec les oreilles du corps, mais celles de l’esprit, de l’inconscient…
Placez-moi un morceau de tissus turquoise sous les yeux, et j’entendrai le bruit de
l’eau. Oh, pas n’importe laquelle ! Celle qui dort au fond d’une grotte, entre les parois
d’une galerie minérale, bercée par l’écho de gouttes généreuses qui clapotent quelque part
en résonnant. C’est le son du turquoise. Celui que peut entendre les oreilles de mon âme.
Des gouttes d’eau entonnant une multitude de notes douces.
Tic… Tac… Clic… Ploc… Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’on m’ôte le tissu.
Chaque ton, chaque nuance a son propre bruit, sonnant différemment d’une oreille
invisible à une autre. Du vert de vessie me ferait entendre le bruissement capricieux
d’un feuillage touffu. Une tâche d’aigue-marine et me voilà assourdi par le cancanage
des perroquets et le croassement des mouettes, mêlés au grondement des vagues sur
les rives d’une île tropicale. Ajoutez-y un pinceau de blanc et je pourrais entendre le
bourdonnement du vent qui accompagne le déplacement silencieux des nuages. Ceux
que l’on contemple pour y deviner des visages. Je pourrais entendre le fracas continu
d’une cascade, se déversant furieusement dans son bassin en libérant un crachin opaque…
Il suffit d’écouter. D’entendre avec les oreilles de l’âme.
Il existe néanmoins une couleur muette, tu sais ? Le noir, oui !
Car si l’on ferme les yeux, le bruit des couleurs se matérialise en une multitude d’images,
de rêves fantasmagoriques, de formes abstraites et délirantes et, parfois, de souvenirs.
Peu importe la manière dont nous est imposé l’obscurité, les répercussions du turquoise,
du vert de vessie et de l’aigue-marine résonneront dans notre âme de telle sorte à ce qu’il
nous soit impossible de visualiser le noir.
Entendre des couleurs, voir des sons… C’est ainsi que l’âme nous préserve de l’obscurité et de l’oubli.
C’est ainsi que mon âme conçoit le bruit du bleu. »
Extrait de « La Fracture – Chapitre 26 : Le bruit du bleu. » (Monologue d'Uriah Kade).