Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.
J'étais entré dans la province des jardins statuaires.
(incipit)
(https://le-tripode.net/media/couvertures/les-jardins-statuaires)
C'est marrant, j'ai commencé à lire ce roman il y a sept ans. Vraiment aimé, noté des citations, "tatouages de suie", et d'autres. Puis laissé de côté, valse des livres. Parti en voyage. Adieu le papier, les livres conseillés il y a longtemps. Revenu. Reparti. Rien de statuaire dans le sac. Revenu. Et puis donné en numérique. Et puis enfoui dans la liseuse. Reparti et presque un an plus tard, je sais pas, dans le sud de l'Inde déjà, repris, du début, et relu, et arrêté pendant deux mois sans lecture, et repris, confiné sur la plage, deux heures par jour, soleil liquide, sable brulant, Abeille pétrifié, et fini.
Morceau de résumé wiki :
"Un voyageur anonyme entre dans une contrée mystérieuse où l’on cultive les statues dans des domaines clos. Après l’émerveillement des premiers temps, passés à explorer un pays d’apparence idyllique, il en découvre peu à peu les failles et les aspects troubles."
C'est de la fiction ethnographique... On étudie la civilisation des jardiniers statuaires. Le style est pointilleux, ciselé, les phrases se déploient, c'est de lourdes toges de marbre, on se dit "ok c'est quand même pas n'importe quel livre."
C'est pas un de mes livres préférés (je le trouve un peu inégal, dans sa construction générale, et aussi dans la rédaction de certaines scènes), mais y a de ces trucs, dedans, qui font que je reviendrai y puiser, de temps en temps. Des enseignements relatifs à l'écriture, à cette croisée des livres qu'il trace, cette réflexion sur la fiction, ces supercheries de sciences humaines. C'est tellement judicieux de la part d'Attila (oui, après une première exhumation par Joëlle Losfeld en 2004, c'est les éditions Attila qui ont remis ce texte dans la lumière) d'avoir demandé à Schuiten de travailler sur leur édition, tellement pertinent !
Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d'hiver se dresse soudain de front et qu'on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s'arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l'horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? (incipit du prologue)
Dans ce livre je suis renversé par plein de trucs, inopinément, au détour d'une phrase. Des passages d'une poésie à m'en laisser perplexe, comme cette soudaine définition de la pluie au milieu de cette phrase p. 330 : "En revanche, si vous rêvez un peu à l'heureux hasard de la pluie et reconnaissez qu'elle n'est point cette prison incessamment recommencée de par le monde, mais quelque grand voile divin ployant ses inflexions à travers les chambres du ciel, vous vous apercevrez du merveilleux événement que peut constituer (...)" (p. 330 de l'édition numérique chez Joëlle Losfeld)
Sans doute est-ce un sentiment d'indignité plutôt que la vanité qui parfois me fait ardemment, désespérément, désirer de hausser ma prose jusqu'à une manière de poésie ; je ne sais quoi en moi me laisse croire que j'y trouverais peut-être, sinon le rachat, du moins quelque apaisement.
Parmi les autres trucs qui me renversent inopinément, une fulgurance mélancolique çà et là... "Ce n'est pas vraiment l'alcool qui me manque, ce qui me manque c'est le sillon dans lequel j'étais jusqu'à maintenant. J'ai peine à supporter cette exaltation qui me prend, cette sorte d'espoir qui s'est mis à survoler l'ennui de vivre." (p. 59, même édition)
Tout ça pour dire que c'est une oeuvre vraiment riche, portée par un style incroyablement solide, "écriture de plasticien" a dit semble-t-il Julien Gracq, qui se déploie dans un long récit d'exploration, qui emprunte au compte-rendu ethnographique sans pour autant renoncer ni à la poésie, ni à un certain gout du nihilisme ou de l'intranquillité.
Depuis il est paru en poche (en Folio), c'est cool pour le portemonnaie, même si l'édition Attila (maintenant ça a été inclus dans le catalogue du Tripode) est super-waouh, je veux dire, Schuiten, voilà...
Je pense vraiment que ça peut plaire à plein de gens sur ce forum, pas forcément se taper les 350 pages du livre (qui a dit qu'il était obligatoire de lire toutes les pages d'un livre ?), mais en respirer l'esthétique, l'univers, serait surement apprécié par pas mal de monde ici. Je le verrais bien trainer en meeting (:
J'ai lu ce livre, et comme l'introducteur du topic, Lo, il m'est tombé un jour entre les mains, un beau matin plus rien, jamais fini, revisité, abandonné, jusqu'à finalement le retrouver des années plus tard. Et pourquoi ? Parce que l'illustration de Schuiten et les images fantastiques véhiculées dans ce texte m'avaient profondément marqué.
Ce récit est coriace comme une roche, mais d'une grande profondeur. Il est, à mon sens, à lire et à entendre comme un rêve. Voyage imaginaire d'un homme qui s'invite en étranger dans un monde étriqué où tout est réglementé et où tout ce qui ne peut souffrir cette stricte réglementation relève de la barbarie et s'en trouve exclu.
Personnellement, j'y ai trouvé beaucoup de matière à réflexions.