Sable laid
L’aube glaciale de novembre contemple les rives trop fraiches de la mer de feu. Plage triste, désertée par les touristes de tous horizons.
Au pied de la falaise, la mer goulue lèche le sable à grands coups de langue râpeuse et salée. Le chant des coquilles roses et parme se mêle au fracas des vagues. En prêtant l’oreille, on perçoit le ressac susurrer des promesses de naufrage. Là-haut, le château du Lord Greymee veille, la haute tour du donjon pourpre dressée vers le ciel.
Au niveau de la laisse, entre les débris de filet, de bois flotté, de carcasse d’oiseaux putréfiés, une forme arrondie dépasse, couverte de bouclettes noires. Sous les cheveux frisés, une paire de sourcils broussailleux surmonte deux yeux furieux, un nez épaté et une bouche gueularde.
— Y a quelqu’un ? Sortez-moi de là !
L’écume aux lèvres, Varlok beugle au milieu de la plage déserte. La marée monte et les flots se font menaçants. Varlok a déjà imaginé bien des façons de trépasser : overdose de vin au jasmin, surconsommation de beignets de poulpes, cancer de l’estomac… il est gourmand. Dans ses cauchemars, il s’est vu dévoré par une vipère géante, vendu à des esclavagistes, torturé par des Trolls… il a de mauvaises fréquentations. À vrai dire, ce qu’il aurait dû craindre par dessus tout, c’est de recevoir un coup de massue sur le crâne : il est trop souvent taquin.
Mais mourir noyé ! Jamais cette éventualité désagréable ne lui était venue à l’esprit. Plus il essaie de se remémorer ses frasques de la veille et plus ses souvenirs restent brumeux. Seul le mal de crâne brûle de netteté, résonne amèrement derrière ses orbites. Avec qui a-t-il bu hier soir ? Lequel de ses ennemis préférés lui a donc joué ce tour de pendard ?
Le vent lui souffle au visage des grains de sables agressifs. Varlok plisse les yeux et appelle à l’aide à nouveau, de sa voix rocailleuse abimée par trop de chansons paillardes braillées sur les comptoirs. Une bourrasque lui répond, violente et siliceuse. Varlok tousse, grogne, crache. Un crabe violet s’approche, sa queue de scorpion dressée. « S’il me pique, c’en est fini », se dit le nain. Mais la bestiole s’éloigne, chassée par l’haleine chargée du fêtard ensablé.
Enfin, alors que l’écume s’approche de sa barbe à moitié enfouie dans le sable, une silhouette émerge peu à peu de l’eau bouillonnante. À cause des rafales qui lui cinglent le visage, Varlok ne distingue pas bien ce sauveur providentiel venu de l’onde.
— Ici ! Ici ! Sortez-moi de là ! crie-t-il de toutes ses forces.
La femme s’approche – sans aucun doute, ses formes quoiqu’anguleuses sont féminines. À quelques mètres de lui, dégoulinante d’eau salée, ses habits en lambeaux, elle s’arrête, immergée jusqu’aux cuisses. Ses yeux enfoncés profondément dans des orbites noires le fixent sans ciller. Le vent fait danser les pans de sa veste déchirée, plaque des mèches de cheveux filasse sur son visage osseux. Et Varlok constate qu’il voit au travers des côtes de la femme qui se remet en mouvement. Elle sautille maintenant, et le nain découvre avec dégoût que la créature se déplace sur une arête décharnée. Quand elle se penche sur lui, son odeur de poisson pourri le prend aux tripes. À deux doigts de vomir, il réussit néanmoins à s’exprimer de sa voix la plus douce.
— Bonjour mademoiselle, je suis quelque peu en difficulté. Auriez-vous l’obligeance de m’aider à m’extirper de ce trou ?
Les lèvres déchirées de la sirène morte-vivante s’écartent et découvrent une rangée de dents effilée, grises comme l’argile.
— Mademoiselle ? Ça fait bien longtemps qu’on ne me l’avait plus faite, celle-là !
Sa bouche s’ouvre plus grand encore et l’ignoble créature se penche.
— Écoutez, madame, aidez-moi et je vous en serai redevable.
— Redevable ? Moi, ce que je vois, c’est un casse-croute appétissant.
Varlok déglutit. Finalement, la noyade semble préférable.
— Attendez !
— Attendre quoi ? Je préfère la nourriture vivante. Et je suis persuadée que tes yeux sont bien juteux et ton cerveau bien laiteux.
— Mon cerveau est pourri !
— Mal foutu, je n’en doute pas, mais gouteux quand même !
Les doigts crochus de la sirène enveloppent le crâne du pauvre nain, elle se lèche les babines de sa langue bifide et s’apprête à planter ses crocs.
— Dans mon sac, là, à côté ! J’ai quelque chose pour vous.
La sirène desserre son étreinte, se relève et saisit le sac de Varlok.
— Le pot en verre !
Elle sort de la besace ledit pot de verre, en ôte le couvercle et renifle l’odeur de la substance blanchâtre. Varlok a gagné quelques secondes, mais les vagues viennent maintenant mourir contre son menton.
— Vite ! Libérez-moi, avec cet onguent, je peux vous aider.
La sirène lève sur son arcade un morceau de chair qui fut jadis un sourcil.
— Tais-toi, je goute !
Joignant le geste à la parole, la sirène trempe un doigt dans le bocal, le glisse dans sa bouche et grimace.
— Non ! s’écrie Varlok. C’est du lait de coco, ça se met sur la peau.
La sirène lâche un petit rire pointu de silex écaillés.
— Sur la peau ? C’est une sauce parfaite pour te dévorer mon ami !
La morte-vivante plonge son index dans la lotion et le lèche goulument. Sous les boucles noires, ça carbure sévère. Il s’agirait de trouver une solution dans les dernières secondes qu’il me reste, se dit Varlok. Les vagues se brisent de plus en plus près et les éclaboussures entrent dans les narines du nain.
— J’ai une solution pour vous rendre votre apparence initiale, dit-il.
— Mon apparence initiale ?
— Je peux vous rendre votre chair, votre peau, vos écailles, votre belle nageoire…
La sirène réfléchit, le pot de lait de coco dans la main, un doigt dans la bouche.
— Et je n’aurai plus ces petits vers qui se tortillent entre mes organes et m’empêchent de dormir ?
— Non. Promis.
— On va voir ça, alors.
De ses bras décharnés, la sirène morte-vivante dégage le sable autour de la tête du nain. Elle creuse encore un peu et Varlok réussit à dégager une de ses mains avec laquelle il entreprend de se libérer aussitôt.
La mer monte encore et le nain boit la tasse à plusieurs reprises avant de réussir enfin à s’extirper de sa prison. Il titube, fait quelques pas en arrière avant de s’étaler sur le dos, haletant. Dans les flots bleus, après la barrière de vagues, l’aileron d’un orque s’enfonce sous la surface. Ce n’est pas aujourd’hui que le gourmand goutera de la chair de nain marinée au vin.
Le respect de la parole donnée n’est pas la qualité première de Varlok, mais malgré le dégoût que lui inspire la peau faisandée de la sirène, il se met à la tartiner de lait de coco.
En un instant, elle se transforme en magnifique poisson à tête humaine qui frétille sur le sable en suffocant. Vite, le nain la prend dans ses bras et la jette à l’eau.
Depuis ce jour, Varlok boit toujours autant, partage son temps avec des créatures toutes plus infréquentables et cherche trop souvent la bagarre. Mais plus jamais il ne mange de poisson.
Bonjour,
Merci pour ce partage ! J'ai beaucoup aimé. Le texte est drôle et agréable à lire, comme une mésaventure qu'on se raconterait au bord d'une bière...
Une écriture fluide et imagée, dès la première ligne. De belles images d'ailleurs (qui parfois vont peut être un peu loin ?) et puis, la sirène zombie, il fallait y penser.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Bonne journée