— Tu es prête ?
Elbereth hocha la tête, les yeux fixés sur le portail qui s’ouvrait face à elle.
Mégrim touillait vigoureusement l’air de sa baguette, et en tâtait la texture et la densité comme il l’eut fait d’une mayonnaise. Elbereth sentit ses muscles se tendre. L’ultime épreuve, celle qui mettrait fin à son apprentissage et la délivrerait enfin des caprices de ce vieux fou se trouvait juste là-derrière… Si seulement elle réussissait son examen et revenait avec une fiole d’Eau du Diable ! Le vieux magicien leva les yeux au ciel, excédé.
— Il lit en moi comme dans un livre, songea-t-elle en rougissant.
— Et j’ai eu des lectures plus édifiantes, je t’assure !
Elbereth voulut protester, mais Mégrim la poussa sans façon de sa main libre vers le portail, qui semblait plus visqueux que jamais.
— Vas-tu te décider à y aller ? Tu as déjà perdu cinq minutes précieuses. Le portail se rouvrira à minuit. Tâche d’être à l’heure si tu ne veux pas rester bloquée jusqu’au prochain alignement des sept constellations, dans cinquante-trois ans.
Il n’en fallut pas plus pour décider la jeune fille à s’élancer au travers du portail. Elle eut d’abord l’impression d’avoir plongé dans un flan de gélatine, tant l’air était gluant autour d’elle, mais cette sensation ne dura qu’un instant, et elle culbuta de l’autre côté sur un sol tiède et friable. Elle inspira profondément et ouvrit les yeux, prête à découvrir le monde dans lequel elle avait atterri. C’est alors qu’une sphère aux poils drus de la taille d’un melon la frappa en pleine figure.
— Mais d’où elle sort celle-là ? Et qu’est-ce qu’elle fout en plein milieu du terrain ? hurla une voix aigrelette.
Les yeux larmoyants de sable d’Elbereth l’empêchaient de rien distinguer.
— Dehors. Point pour moi, grogna une autre voix, si rocailleuse que les mots semblaient se briser les uns contre les autres.
— Ah, non ! L’aranéide a rebondi sur un obstacle. C’est pas réglo !
Abasourdie, Elbereth se redressa, tout en se frottant les yeux pour en faire tomber le sable. Du coin de l’œil elle vit le ballon se déformer et dérouler huit monstrueuses pattes velues avant de se carapater.
— Où… Où suis-je ? Et qui êtes-vous ?
— Nouvelle, hein ? se radoucit la voix aigrelette.
À travers ses larmes, Elbereth vit un nain approcher. Il portait des tresses à sa barbe, comme les guerriers des tribus minières du nord, mais elle se terminaient toutes par des perles aux couleurs de l’arc-en-ciel, assorties à sa chemise. Elbereth crut rêver lorsqu’elle s’aperçut qu’il ne portait rien en dessous, à part des hauts-de-chausse très courts qui laissaient presque entièrement découvertes ses jambes. Autour de sa cheville gauche s’enroulait une chainette ornée de trois pendeloques : une enclume, une pioche et un chaton
kawaii.
Elbereth n’aurait pu rêver paysage plus différent du laboratoire de Mégrim que celui-ci : une étendue infinie de sable, plus blanc et fin que de la farine de riz, bordée de palmiers, que léchaient avec indolence des vagues turquoises.
— Non, ne dis rien et laisse-moi deviner ! reprit le nain en agitant sa main sous son menton. Mort subite, j’en mettrais ma main à couper. En bataille ? Le nain eut une moue dédaigneuse. Mmmh… Non. Tu n’as décidément pas l’air d’une guerrière, ainsi fagotée.
— Graor, tu joues où tu flirtes ? Elbereth tressaillit. La voix caverneuse était toute proche à présent. Elle percevait le souffle de la créature dans son cou. Et sa puanteur. Une charogne en décomposition sur laquelle on eut jeté un seau de parfum à la vanille n’aurait pas dégagé une odeur plus écœurante. La jeune fille se retourna lentement.
— Ozurga, enchantée ! souffla le monstre entre ses crocs. Elbereth leva des yeux étonnés devant l’être en paréo à fleurs qui lui tendait une paluche énorme. Son crâne rugueux luisait d’une épaisse couche d’onguent au travers de laquelle flamboyaient des cloques purulentes. D’énormes lunettes roses en forme de cœur ne parvenaient pas à masquer ses petits yeux jaunes ainsi que les taches verdâtres sur ses joues.
—Vous êtes… ? Euh… vous êtes ? balbutia Elbereth les yeux écarquillés sur le groin sur lequel Ozurga avait dessiné au bâton de rouge le contour de lèvres qu’elle ne possédait pas.
— Une orque, minauda Ozurga.
— Ça te déchiquette un homme comme un bout de pain et ça lui bouffe les entrailles, mais c’est pas fichu d’éviter un coup de soleil, grogna Graor en tendant à l’orque un chapeau de feuilles de palmier. Bienvenue à
Es Paradís Playa, jeune fille. Allez, viens, je t’offre un verre, dit-il en entrainant Elbereth vers un bar paillote tandis qu’Ozurga défonçait méthodiquement son couvre-chef dans la tentative de l’enfiler sur son crâne démesuré. Tu me raconteras tes hauts faits, jeune… ?
— … Elbereth, élève de cinquième niveau de la FAC.MI.
Le nain leva un sourcil interrogateur.
— La Faculté de Magie Internationale, s’empressa d’expliquer la jeune fille.
Graor se tourna vers le comptoir derrière lequel se dressait dans toute sa hauteur un poulpe géant qui jonglait nonchalamment avec un shaker, deux papayes, et ce qui semblait être un bras humain.
— Deux laits de coco, et sans larves de crustacés,
por favor, Kraky ! La bestiole allongea un tentacule jusqu’au sommet d’un des cocotiers qui poussaient non loin du bar, cueillit deux noix de coco, les ouvrit d’un coup sec, y enfila une paille et les tendit à ses deux clients, sans pour autant interrompre la préparation acrobatique d’un smoothie de cadavre aux fruits tropicaux. Le ciel avait pris des teintes flamboyantes de carte postale et sur la mer dansaient des reflets d’étain liquide.
— Merci pour l’invitation, bredouilla Elbereth, les yeux fixés sur l’infect cocktail que le Kraken sirotait de l’autre côté du comptoir. Elle déposa sa noix de coco sur le zinc. « Mais le soir tombe : je n’ai que très peu de temps pour remplir ma mission et repartir. »
— Repartir ? Où ? s’esclaffa Graor. Il se coinça entre les dents une ombrelle de papier qui trainait sur le comptoir et embrassa le paysage d’un geste dramatique. « T’es chur une ile, au beau milieu de rien du tout, gamine ! Y’a pas de chortie ! » Le mini-parasol éclipsa son sourire devant la mine désemparée d’Elbereth.
— Je vois. Tu n’as toujours pas compris, hein ? Je vais te donner un indice. Quel est ton dernier souvenir, celui qui précède ton entrée fracassante sur notre terrain de Beach Volley ? Un coup dans la nuque, une douleur lancinante, un tunnel avec de la lumière au fond ?
— Euh… Un portail interdimensionnel… plutôt glauque.
— Ouais, c’est ce que je voulais dire.
Le nain lui donna une petite tape d’encouragement dans le dos, mais ne réussit qu’à atteindre ses reins. Elbereth plongea ses yeux dans ceux du nain, cherchant désespérément une lueur facétieuse. Elle n’y vit que de la compassion.
— Tu veux dire que je suis… ? Vraiment ?
Le nain hocha la tête. Il semblait désolé.
— Allez, ce n’est pas si terrible que ça ! Tu n’es pas la première à finir dans les oubliettes de l’histoire. Regarde Ozurga : son nom n’apparait dans aucun livre, et pourtant, c’est elle qui a eu l’idée d’utiliser les prisonniers comme projectiles enflammés lors de la bataille d’Elgaroth. Mais tu te plairas ici, tu verras ! Y’a les apéros, les tournois de pétanque… et tu vas a-do-rer les danses de groupe. Elbereth ? Elbereth ? Oh non ! La voilà qui défaille !
Elbereth s’était affaissée sur le sable, les yeux fermés, mais le cerveau en ébullition. Morte ? Qu’avait-il bien pu se passer ? Une anomalie durant la traversée du portail ? Mégrim s’était-il débarrassé d’une apprentie trop impertinente ? Impossible ! Durant toutes ces années d’entrainement, il ne lui avait épargné aucune épreuve sans jamais pourtant douter d’elle. Epreuve… Confiance…
Elbereth ouvrit les yeux et sourit. Le visage préoccupé de Graor, qui occupait tout son champ visuel, se détendit.
— « Vite, il n’y a pas de temps à perdre ! » Elle avait bondi sur ses pieds, inquiète de voir le soleil toujours plus bas à l’horizon. « Il faut que je trouve de l’Eau du Diable de toute urgence. »
— Chuuut, pas si fort ! Graor glissa un regard en biais vers la pieuvre géante et l’entraina vers le rivage. J’ignore comment tu as eu vent de son existence, reprit-il à voix basse, mais ce n’est pas une information à laisser tomber dans toutes les oreilles, surtout celles de Kraky. Elbereth ne put s’empêcher de dévisager la tête ronde et lisse du poulpe.
— Je me demande où tu vois des orei... ?
— « Façon de parler », coupa court le nain. Prend une raquette et renvoie-moi la balle, cela semblera moins suspect, dit-il en ramassant une palette de bois vert fluo et une balle de caoutchouc qui trainait sur le sable mouillé. « L’Eau du Diable est un élixir miraculeux. La recette en est secrète, et tout ce que je sais, c’est qu’elle prévoit l’utilisation de joncs ambroisiers, qui ne poussent que tous les mille ans à
Es Paradìs. À ma connaissance seul Ardamir en possède une réserve. Et je n’ai aucune intention de laisser Kraky poser ses sales ventouses dessus et l’utiliser pour ses infames mixtures. »
— Ardamir ? Tu sais où je peux le rencontrer ? chuchota Elbereth. Le nain effectua un smash parfait et toisa la jeune fille qui pataugeait dans les vagues à la recherche de la balle.
— Laisse tomber, ricana-t-il. Tu n’es pas de taille à affronter Ardamir, le champion absolu de bière-pong, le dompteur de monstres marins, celui-qui-repose-le-jour... et j’en passe.
— Je ne peux pas rentrer bredouille… S’il te plait, implora-t-elle, aide-moi ! Le regard du nain glissa sur la robe mouillée qui adhérait au corps d’Elbereth.
— Mouais... on peut toujours tenter. Mais tu vas avoir besoin d’une tenue de combat. Il fouilla dans ses poches et en sortit successivement un Chupa Chups, deux coquillages, un bâton de glace et un roman rose avant d’en extraire finalement un morceau d’étoffe rouge qu’il lança à Elbereth.
— Tiens, enfile ça ! Il y a une cabine de plage juste derrière toi. Dépêche-toi, Ardamir ne va pas tarder à arriver. C’est bientôt l’heure du tournoi de fléchettes !
La jeune fille tourna et retourna le morceau de lycra avec perplexité.
— Ça ne m’a pas l’air bien rembourré, murmura-t-elle en caressant du doigt un logo rond qui portait l’inscription « Baywatch Lifegard ». J’espère qu’il contient quelque sortilège de protection !
— Je dirais plutôt un enchantement troublant ! gloussa le nain.
Elbereth avait beau être versée dans les arts occultes, la puissance magique qui imprégnait le maillot de bain la prit de court. Dès que le tissu caressa sa peau, elle s’abandonna à l’irréfrénable désir de courir vers la mer, à longues enjambées, en savourant chaque pas si intensément qu’elle semblait avancer au ralenti. Son chignon s’était défait et elle sentait ses cheveux se soulever et retomber sur ses épaules sensuellement à chaque foulée. « Si seulement j’étais blonde ! » se surprit-elle à penser. Il ne lui fallut cependant que quelques secondes pour reprendre le contrôle de son corps.
Le nain émit un petit sifflement admiratif.
— Merci, Graor. Je ne sais pas pourquoi tu fais tout cela pour moi.
Le nain haussa les épaules.
— Tu sais… les jeux de plage, on finit quand même par s’en lasser. Et l’éternité c’est long. Alors un beau duel… et l’infime possibilité de faire mordre le sable à Ardamir…
Au même moment, une silhouette apparut dans le cercle rosé du soleil couchant. Ardamir ! Les pieds bien plantés sur une bouée gonflable en forme de flamand rose, il filait comme le vent, surfant sur les vagues. Il sauta bas de sa monture en proximité du rivage et vint à leur rencontre. Elbereth ne pouvait détacher les yeux de sa peau dorée emperlée d’eau, des arabesques de henné sur ses abdominaux et de ses cheveux relevés en palmier sur le sommet du crâne. Lorsque ses yeux bleu-lagon glissèrent sur elle, elle sentit l’appel impérieux du maillot de bain rouge lui suggérer des manœuvres de bouche-à-bouche.
— Salut ! On se connait ?
— Oublie les préambules, Ardamir, grinça le nain. Elle n’est pas venue pour tes beaux yeux, mais pour te lancer un défi !
— Un défi ? Le sourire d’Ardamir s’élargit plus encore. « Intéressant ! » Il avança vers Elbereth et plongea son regard brulant dans le sien.
— Et qu’est-ce qui bien te pousser à une telle extrémité ?
— L’Eau du Diable.
— Mmmh ! Qu’est-ce qui te fait croire que j’en ai ? Il se tourna vers le nain, qui avait fait deux pas en retrait. « Graor, mon ami, tu as la langue bien longue décidément. Soit, je t’en ferai boire une gorgée si tu me bats. Honnête non ? Et toi ? Qu’as-tu à offrir comme récompense ? »
Elbereth se mordit les lèvres : les règles de l’examen étaient très claires et ne permettaient pas même d’emporter une baguette magique à travers le portail. Elle n’avait rien à miser. Ardamir perçut son trouble et ses yeux se plissèrent.
— Rien du tout ? Dans ce cas, je me contenterai … d’un baiser.
Elbereth allait refuser lorsqu’elle s’entendit répondre d’une voix qu’elle ne se connaissait pas.
— Si je perds tu auras bien plus qu’un baiser, mais si je gagne, je veux une gourde pleine d’Eau du Diable ! Je te laisse le choix des armes et des modalités de combat !
Maudit maillot de bain ! Il venait de la mettre dans un beau pétrin ! Elle sentit le tissu resserrer son étreinte comme pour la rassurer.
— Belle et audacieuse ! J’accepte le défi. Ce sera un vrai plaisir de te vaincre ! Prépare-toi ! - il fit craquer les jointures de ses mains et ferma les poings – au combat à mains nues de Macarena ! Il s’élança en avant avec la rapidité d’une murène, et ses paumes d’acier fouettèrent l’air deux fois. Elbereth avait ondulé de côté, juste assez pour esquiver les coups mortels.
Ardamir écarquilla les yeux, surpris de rencontrer une telle résistance. Elbereth n’en était pas moins étonnée. Le maillot de bain vibra doucement. Il semblait avoir le contrôle de la situation. Elle para la deuxième attaque de ses bras croisés sur les épaules et se prépara à riposter. En position du siesteur de plage, les bras croisés derrière la nuque, elle lança sa poitrine en avant si violemment qu’elle envoya rouler le guerrier sur le sable à une dizaine de mètres. Légèrement sonné, Ardamir planta les coudes sur le sable et se releva d’un bond, mais Elbereth l’attendait de pied ferme et lui décocha un coup à 90 degrés dans la trachée qui le mit définitivement au tapis. Le combat n’avait duré que quelques secondes.
Elbereth, haletante, fit deux pas chancelants en direction du guerrier déconfit et tomba à genoux. Elle se sentait complètement vidée de ses forces. Le maillot de bain avait cessé de pulser. Un catalyseur ! Qu’elle avait été bête de ne l’avoir compris plus tôt ! Le maillot n’avait jamais eu d’énergie à proprement parler, mais avait puisé dans les ressources de son corps sans compter. Ce genre d’objet vampire n’avait de cesse de réaliser le souhait de son propriétaire, indépendamment des conséquences. Elle avait foudroyé Ardamir, certes, mais prolonger le combat de quelques instants aurait pu lui coûter la vie.
Deux bras la ceignirent et la remirent sur pied. Ardamir, le visage tuméfié, la fixait intensément.
— Tu t’es bien battue. Il a bien longtemps que je n’avais trouvé un adversaire à ma taille. Voici ta récompense, comme promis.
Il approcha dangereusement de son visage, les lèvres en avant. Sa peau sentait le monoï et le sel, et Elbereth sentit son cœur chavirer.
— L’Eau du Diable, on avait dit l’Eau du Diable ! grommela la voix de Graor à ses pieds.
Une explosion retentit sur la plage et le portail s’ouvrit, aspirant la jeune fille des bras de son guerrier.
—Elbereth, attrape !
La gourde que lui lança Graor fut la dernière chose qu’Elbereth vit avant de disparaitre.
***
— Eh bien ! On dirait que tu me l’as rapporté, dit Mégrim, en reniflant la liqueur. Mmmh, le meilleur rhum existant pour un mojito paradisiaque !
— J’ai... passé le test ? Je suis magicienne ?
— Le test ? Quel test ? Le vieux sorcier adressa un clin d’œil à son apprentie en maillot de bain. « Moi, j’appelle ça des vacances ! »