La barque s’approche lentement du ponton, fendant les eaux translucides. Dessus, cinq humains émerveillés contemplent les bicoques et les serviettes qui tachent la plage de couleurs bigarrées. Ils sont cinq, élus par les plus Grands, pour une mission épique : défendre les couleurs humaines sur les sables impitoyables du
Jeu de Volley-Goule, en binôme, avec une balle-tête parlante.
C’est en Pays Monstrueux que se situe l’atoll “paradisiaque” de BORG-I-MATI, léger anneau de cocotiers entourant un lagon clair et calme. Leur comité d’accueil attend déjà sur la jetée, sous un soleil matinal et généreux : un vieux mage humain, une liche altière, un troll guindé, un triton à pieds, et suiveurs.
Les rameurs fournissent les derniers efforts pour arriver au ponton. BÈDE, le Prince-Barde, saute gracieusement sur les planches trempées et rongées par le sel. Il tend d’abord la main à la capitaine du groupe, TOMIKO. Celle-ci monte adroitement sur les planches glissantes après avoir seulement touché la main de son barde. SORAYA la sorceleuse, entravée de bijoux d’or, monte aidée par son amant, JORDI le Géomancien tête-en-l’air. Le médic MEHDI, un Impérial du Sud, quitte la barque en dernier.
Tomiko lance l’ordre silencieux de se tenir convenablement ; les humains se tiennent en rang derrière elle. Les deux délégations se saluent.
Une brève cérémonie s’ensuit. Il y a des échanges de cadeaux, des colliers de fleurs empoisonnées, des dons d’huile de monoï et de lait de coco. Les humains donnent de l’alcool distillé et des tissus précieux. Le reste attend dans leur vaisseau, amarré au large, dont la cotisation
au Jeu (plusieurs centaines de pièces d’or, des esclaves, des fourrures…).
La cheffe serre chaleureusement la main du vieux mage qui les a accueillis, constituant l’acte d’émancipation des autres humains. Bède le Barde se saisit de Mehdi et ils quittent le ponton en se débarrassant furieusement de leurs bottes. Bède pose son genou sur le sable tiède mais pas encore brûlant : « Ah, mon ami ! La Fortune te sourit si elle t’a donné si noble Compagnie ! Trois fois de suite, nous avons été choisis pour cette épreuve. Jamais nous n’avons déçu l’ambition de nos frères. Cet endroit, c’est l’Élysée, c’est le Tartare, mais avant tout, c’est une compétition…
dantesque ! »
Mehdi, jeune impressionnable, gobe les paroles de son binôme cabotin. Il n’était jamais vraiment sorti de chez lui avant d’être poussé à l’aventure. Son ami Bède, lui, semble jeune mais ne l’est pas. D’une lignée sainte et princière, svelte et athlétique, il est conçu pour l’exploit.
« Tu es telle que je t’ai quittée, île d’amour ! C’est moi, c’est ton serviteur ! Gloire suprême d’être à nouveau prétendants à ta chaleur ! Rends toi à moi comme tu le fis jadis, et nous te défendrons contre ces THÉRIANTHROPES, faux humains perfides ! »
Le Prince crache au nom des thérianthropes. La sorceleuse les approche, son sari voletant dans le vent faible, tenant une main devant ses yeux pour ne pas être aveuglée. Elle le moque : « Fais attention, tu fais comme le mien. »
Elle désigne son amant qui, dans la même position que Bède, fait face à l’océan. Il déclamait des vers anciens et chargés de noirceur : « Ô Vieil Océan, aux vagues de cristal, tu déroules un sombre mystère sur toute ta surface sublime ; et tu rappelles au souvenir de tes amants les rudes commencements de l’humain, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan ! »
Bède prend la mouche. Il rétorque que son but à lui, loin de plaire à des divinités à l’amour capricieux, n’est pas moins que la défense des humains et du Bien. Abolir le Royaume des Ombres, tordre le cou de la vermine et de la pestilence. Perpétuer un combat sans âge contre tous les humanoïdes qui foulent les terres libres et maudites, jusqu’à l’extinction. Il l’appelle sa mission sacrée, en foulant aux pieds les confessions chthoniennes d’un cacochyme devant l’Océan. La sorceleuse sourit et livre à Mehdi : « Sa “Quête” se réduisant à ne pas perdre
au Jeu ; à l’entendre sa Maison serait brisée, le nom de ses ancêtres donné aux chiens et aux esclaves, son pays réduit par les striges et son sang dispersé par les guerres et l’exil. »
Frappé au cœur, brisé par la vue de ses proches dans les fers, Bède pâlit, raidi par une vision des ruines de sa cité qui le torture un instant d’éternité. Épuisé par l’ordalie, il s’éloigne de quelques pas, s’agenouille dans le sable et ne bouge plus. Soraya éclate de rire, puis revient à Mehdi : « Oublie cette histoire de salut de l’Humanité ; mais il est persuadé, donc à quoi bon ? Cette astuce toujours était utile, quand nous étions ensemble. Amuse-toi ; y a du soleil et des ayas ; ne pense pas
au Jeu ! »
Mehdi n’ose pas contredire la sorceleuse ; elle adore un panthéon étrange et sait invoquer des animaux terrifiants. Soraya s’excuse avec un dernier sourire pour rejoindre son chéri en pleines génuflexions. Le médic se penche vers Bède, qui n’a pipé mot. Il lui susurre quelques mots d’encouragements et complète par une tape à l’épaule. Enfin, hésitant, il se redresse pour affronter l’île fabuleuse de Borg-i-mati.
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Sous la paillote du bar, à l’ombre des palmiers, un petit nombre de tabourets en rotin accueille les clients qui ne boivent pas au transat. Mehdi y trouve Tomiko, sa cheffe, en discussion animée avec le vieux mage, Damian le Magestique. Elle présente fièrement son nouveau membre au Maître derrière le comptoir.
« Bienvenue, jeune homme, dit-il.
— Merci, ô sage… barman, balbutie Mehdi, troublé par le poste du Mage.
— Confierais-tu cette tâche à un gobelin ? Ah ! Moins non plus. Et puis, ça donne l’occasion de discuter. »
D.M. prépare un cocktail sans attendre et l’offre au médic, qui s’étonne : « Un gobelin voudrait ma mort !? Je pensais que le Mal étaient neutralisé sur l’île.
— Pas exactement, prévient Tomiko. Les appels du Seigneur Sombre sont tus, mais ses serviteurs sont présents et ses plans exécutés par ses plus loyaux larbins. Reste sur tes gardes.
— Nous œuvrons pour l’accueil de tou·te·s sur cet atoll, redresse Damian. Par exemple, illustre-t-il, les Céphalopoïdes sont ici, en paix. »
Tomiko accueille l’observation avec un petit rire entendu, et jette un œil pétillant au Mage. Suivant le regarde de Damian, Mehdi étudie les quatre Céphalopodes humanoïdes traverser la plage. Deux grands toisaient les autres monstres avec sévérité, deux chenapans goguenards à leurs pieds.
« Kraren, la mère-éledone. Davy Jones, le père-seiche ; et leur “engeance”. Certainement les plus chaotiques de tous, remarque le Magestique. Peut-être même plus torturés que les entités corrompues. »
Bède, le Prince-Barde, arrive sur ses entrefaites. Totalement remis, il s’assied avec panache sur le dernier tabouret et commande une boisson. Damian le sert et le Barde fait remarquer que la présence des Octopodes trouble déjà la plage, « comme la dernière fois ». Un D. M. exaspéré tente de défendre les octopodes.
Le Barde soupire et emporte Mehdi hors du troquet, sous le regard glacé du rabat-joie. Il l’emmène vers le rivage en exprimant son dégoût pour les « entités monstrueuses », s’assied sur une bande de sable proche de l’eau.
Le soleil touche au zénith ; l’air embaume la noix de coco, caressant une eau bleu-curaçao et un sable délicieusement brûlant. C’est le moment où le royaume des ombres est le plus faible, au point que même les liches agitent des doigts invitants vers eux.
« Combien de soldats du Bien ont péri sous ces doigts ?, sermonne Bède. » Il les ignore et se laisse hâler.
Mehdi a abandonné l’idée de chasser le sable de ses habits. Bède, lui, retire son top sans manches mauve pour exhiber son torse à la plage. Il retourne à son daïquiri.
« À ce premier jour, toaste-t-il. » Ils boivent et un moment de tranquillité s’installe avant que Bède ne reprenne la leçon :
« Les premiers jours de cette semaine ne seront que démonstrations de force. Tout le monde cherche à se montrer le plus performant. Le premier jour, celui qu’on retient. Et ta partenaire de ce soir sera la jauge de ta stature.
— Partenaire… ?
— Il faut taper haut, fort, loin, dévoile Bède. Le plus possible. Ton jeu de séduction sera la mesure de ton succès au
Jeu. Donc, quoi que tu aies tenté à l’époque, ne fais pas comme à Archet.
— Mon sort avait échoué, marmonne Mehdi. Et puis, quel rapport entre gagner au Jeu et les gens que je fréquenterai ce soir ?
— Oh, tu y es aveugle mais la Vérité ne se remet pas en doute. Rares sont ceux qui peuvent saisir l’instant et assurer leur primauté. »
Medhi choisit de ne pas répondre ; Bède sirote son cocktail, un nuage passe sous le soleil et sa peau huilée perd de son éclat. N’étant plus aveuglé par les rayons, il chasse du regard.
« Je ne touche pas aux monstres. Furies, harpies, tout ce qui porte des écailles, des plumes, de la fourrure. Je ne prends que les formes humaines propres, elfes, nymphes et huldres, sylves, gorgones s’il y en a… Toi aussi, élis ta cible. »
Mehdi ne répond pas ; il se déshabille et va piquer une tête dans l’eau translucide. Bède se lève et décide de faire connaissance avec les autres hôtes de l’île.
Une petite course le long de la plage, les pieds éclaboussant pour attirer l’attention. Déployant son corps et ses mouvements, scrutant chaque petit reflet dans tous les regards, seuls ou accompagnés. Il ramasse les balles et les relance adroitement ; s’excuse auprès de demoiselles pour le dérangement qu’il a causé sciemment ; propose à d’autre de les oindre d’huile parfumée. Puis s’assied sur une souche à l’écart, se donne l’air le plus magnétique et désinvolte, et se donne à voir.
Une fois qu’il en a assez, il retourne à la buvette pour se désaltérer. Soraya est assise au comptoir, seule. Elle le nargue encore :
« Alors, en pleine chasse ? Ça mord ?
— Le public est assez peu propice, je dois dire. Mais quelques noms ressortent.
— Déjà des noms ? Ça ne se passe pas si mal !
— Qu’as-tu fait de ton copain, tu l’as laissé aller lécher des pierres ?, s’énerve-t-il.
— Profite du soleil, repose-toi un peu. Et va te faire foutre, conclut-elle après un silence acide. »
Elle saute sur ses pieds et lui confie son sari. Bède ne se retourne pas pour voir le corps qu’il a jadis aimé rouler dans son bikini. Il tâche de se composer une image sereine.
Il n’a pas eu le temps de finir son verre que Mehdi l’interpelle. Il se retourne : une commotion s’agite autour de l’hydre. Celle-ci conspue les deux jeunes octopodes, hurlant qu’elle avait assez de crème solaire dans le dos. Elle s’est saisie de Kraren qui défend ses rejetons bec et ventouses. Chacune des têtes exaspérées de l’hydre lutte avec les tentacules de la pieuvre. Un reptile s’interpose, mais Kraren le repousse en exigeant de parler « avec leur prédateur ». Une petite scène s’est formée et le public est trop heureux de voir la confrontation. Autour d’elles, les deux jeunes mollusques provoquent la foule.
Bède la remarque tout de suite, en retrait, à l’affût. Grande, majestueuse, son maillot une pièce bichrome dessinant des formes claires sur sa peau noir d’encre. Il reconnaît que quelque chose va se passer. Il attire l’attention de Mehdi pour lui montrer l’orque qui se prépare. Le médic va réagir quand elle fond sur Kraren et l’envoie voltiger avec une force extraordinaire, hurlant « C’est assez ! »
Une exclamation parcourt la foule tandis que les poulpes abasourdis se dispersent. La matriarche amerrit dans le lagon et prend sa forme monstrueuse. Des ondes, un grondement s’élève comme une mélopée funeste, faisant vibrer a plage d’un appel des profondeurs. Il suffit que l’autre amorce un mouvement pour que Kraren s’enfuie, suivie de son équipe.
Bède, comme toute la plage, était surexcité. Il exulte, en criant à Mehdi « C’est comme ça qu’il faut faire ! ».
Sous les cris triomphaux de « Apex ! Apex ! », l’orque est emportée par la foule vers la buvette ; d’un geste elle renvoie tous les monstres à distance. Barde jubilant rallie l’estaminet, assuré que la belle accueillerait un humain.
Sous la paillote, un D.M chagriné offrait un verre à l’héroïne. Désinvolte, Bède s’assied près d’elle et la complimente sur son exploit avec un sourire brillant. Elle lui répond, flattée. Le visage de Bède se crispe. Il saisit la boisson qu’il vient de se faire servir pour la saluer silencieusement et tourner les talons. Quand il arrive à hauteur Mehdi, il relâche enfin son souffle, glisse « Elle est toute à toi » avant de s’éloigner.
Mehdi, interdit, se sent obligé de s’avancer. Il se traîne jusqu’au tabouret à aux côtés de l’orque, penaud.
« Laissez-moi deviner, dit-elle. Votre Prince n’a jamais fréquenté de sirène ?
— Ah ça, faut supporter l’odeur du vieux poisson, plaisanta D.M en versant quelque chose au médic. Les sirènes, le néophyte succombe à leur chant, mais aussi à leur haleine. »
Conforté par l’intervention du Mage, Mehdi s’approche du comptoir, prend sa boisson, s’assied sur le tabouret.
« L’élédone l’a bien cherché, c’était bien joué, complimente-t-il.
— Merci ! Je suis satisfaite de cet envoi. Spectaculaire n’est-ce pas, maître Damian ?
— Magistral, ma chère Paula, fait un Damian irrité. Excusez-moi… »
Le mage délace son tablier et va rattraper les céphalopodes. PAULA l’épaulard penche la tête avec un attendrissement feint : « Je vous adore, les humains. Vous êtes si chous, chétifs. Vous aimez peut-être trop les animaux. »
Ils reprennent leur discussion, bien plus détendus. Après un instant, elle secoue son verre vide avec un regard interrogateur. Mehdi n’hésite pas pour prendre le rôle du barman et remplace Damian.
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Le grand dîner est le prélude de la soirée au feu de camp. Bède a déjà remarqué des couples formés. Il a parlé à plusieurs prospectives partenaires, mais reste bredouille. Les ombres allongées semblaient danser sous le rythme de son avertissement : assurer sa domination dès le début, ou perdre
au Jeu. Ce premier jour est-il l’annonciateur d’un échec cuisant ? Devant le coucher de soleil aux couleurs invraisemblables, le ciel tournait au rose, violet, diffracté par des nuages légers. Il a appris à aimer ce moment si doux et puissant, mais ce soir-ci lui évoque la couleur du sang et des blessures. Même le bleu cristallin de la mer semblait une référence à des trésors brisés.
Paralysé par ces pensées, il sent les premières griffes de la strige, doigts immenses et crochus, déchirer comme un voile ses entrailles tendres et faibles. Il la voit même rôder, par-là, juste à la périphérie de son champ de vision. Le lagon clair s’allonge pour devenir le puits sans fond des rêves profanés. « Je ne veux pas perdre
au Jeu, implore-t-il intérieurement »
Un tambour orc de la Horde l’arrache de ses réflexions pour lui faire comprendre qu’il lui confiait le service musical de toute la soirée. Bède lui sourit et le remercie, mais au fond de lui, l’abysse se tend : la nuit l’attend.
La nuit est tombée et autour du feu qui commence à poindre, un mage habile fait nager des poissons des profondeurs, lumineux et étranges, dans l’air tiède et pur de l’île. Ici des méduses paresseuses, là des poissons colorés, une faune irréelle autour d’un bûcher d’aquarium.
Bède se prépare à entretenir l’assemblée pour la nuit, vérifie que son public est disposé, et pince ses cordes.
Dès les premières notes, les couples se serrent. Les autres continuent de discuter, converser, ou juste d’écouter rêveusement les sons de l’instrument. Tomiko et son
“sensei” Damian restent inséparables, discourant de questions de chefs, gestion de quêtes et d’achat de commerce quand les aventures seront finies. Parmi les thérianthropes, Paula, saisit un poisson tout frétillant, et le propose à Mehdi en riant. Jordi et Soraya s’éloignent déjà du feu, main dans la main.
La soirée avançant, les couples prennent leur congé pour poursuivre la nuit dans l’intimité. Après « Mur des Merveilles », Bède remarque que la plupart des gens encore présents sont seuls ou en groupe. Il a la pensée amère que ceux qui sont encore là sont soit in-intéressés, soit in-intéressants. Son registre sombre dans une mélancolie méditative et douce-amère.
Minuit est loin quand il donne son dernier chant « Les petites heures du matin ». Le feu s’est réduit jusqu’à s’éteindre. Les braises et la fumée donnent un goût de cendre à la nuit. Une silhouette s’est levée dans l’obscurité en même temps que lui. Après une légère hésitation, il lance
“Nightcap?”, la figure s’avance. Il offre le bras à l’apparition, qui le saisit avec une main palmée.
La plage s’endort.
Les loup-garous se réveillent.