Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Jryber le 27 Mai 2020 à 13:55:00
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Bonjour tout le monde !
J'espère que vous apprécierez le texte suivant :). Merci pour vos retours.
Lundi 06 mai 2019 à 8 h 37.
Depuis mon entrée dans l’adolescence, il y a maintenant deux bonnes décennies, il m’est impossible de ne pas détester les inconnus que je n’arrive pas à cerner. La femme assise en face de moi en fait clairement partie. En règle générale, lorsqu’une personne voyage seule dans le métro, je peux deviner si elle est dans une bonne période de sa vie, si elle est gagnée par l’ennui, si elle est sur les nerfs, bref, au minimum comment elle se sent à cet instant précis. Moi, Oliver, j’ai toujours été bon à cet exercice et c’est certainement pour ça que l’on m’a recruté à la direction des finances publiques. J’anticipe très facilement les réactions des gens. On peut toujours trouver un bon indice, dans l’expression du visage, dans le regard, la façon de se mouvoir sur le siège, la respiration, beaucoup de ce que l’on appelle le langage corporel. Mais avec cette femme-là, impossible de déceler le moindre indicateur. Je me sens comme un voleur face à un coffre-fort inviolable. Le regard est fixe sans être pensif, le visage sans expression et le corps ne bouge pas d’un iota, mais ce dernier ne semble pourtant pas être ni en proie au stress ni au calme complet. Je déteste ces gens-là, comment savoir si dans une situation de conflit elle va vous sauter à la gorge ou prendre ses jambes à son cou ? Je me sens totalement démuni et un malaise s’installe en moi.
Je tente de me calmer en regardant ailleurs, mais cette idée m’obsède et s’accroche comme une trace de vin rouge sur un beau pantalon neuf. Heureusement, ma destination se rapproche et ma station est maintenant à moins d’une minute. Mon cerveau change de fixette et réfléchit maintenant au parcours optimal pour sortir de la rame le plus rapidement et le plus sereinement possible. La porte à ma gauche semble remporter le combat à l’intérieur de ma tête : pas de poussette, pas de bourré, pas de personne âgée, rien que des gens dans les starting-blocks, prêts à foncer dès son ouverture. Je me lève donc et me place sur le départ de la course. Dans le coin droit de mon champ de vision, j’aperçois toujours cette statue vivante qui a monopolisé inutilement mon attention pendant au moins 8 minutes. Elle est restée assise et n’a visiblement pas prévu de me hanter sur le chemin, tant mieux !
La porte s’ouvre, aujourd’hui je décide de ne pas pousser mon prochain. Je me permets tout juste un coup de coude discret à un impatient qui tente de rentrer avant la fin de la marée descendante.
Mon choix était le bon, je peux filer à toute vitesse vers l’escalator et le monter en trottant sans rencontrer trop de résistance. Le bureau est tellement bien placé qu’en 30 secondes je suis à la porte, chronomètre en main, à peine le temps pour réciter un haïku.
Ma journée de boulot commence et s’achève comme de nombreuses autres. Je gère le paiement des amendes et adapte mon discours en fonction de l’humeur que je décèle chez mes chers usagers. Les cours de gestion de conflits que j’ai pris il y a 3 ans me sont plus qu’utiles. Je me délecte particulièrement d’embrouiller ceux qui arrivent les nerfs à vif, prêts à casser cette petite feignasse de fonctionnaire que ses impôts entretiennent. J’arrive à les retourner complètement et ils repartent en m’abreuvant de formules de politesse, presque heureux d’avoir payé ce qu’ils devaient à l’État. Mes collègues m’envient ce super pouvoir qui me permet de finir le sourire aux lèvres et non la larme à l’œil.
Fin de journée, je remballe mes affaires et c’est reparti en direction de la bouche de métro.
Lundi 06 mai 2019 à 17 h 34.
Quelle sensation horrible et étrange, comme une impression d’être sorti de mon corps pendant une fraction de seconde alors que ce dernier continuait à avancer ! J’ai pu brièvement m’observer de l’extérieur. J’ai déjà lu des témoignages de ce genre-là dans un magazine à la con, sûrement dans la salle d’attente de mon médecin. Mais la personne qui parlait avait été à l’article de la mort, dans une salle d’opération et entourée de chirurgiens. C’est ce que l’on appelle une expérience de mort imminente si mes souvenirs ne me jouent pas des tours.
Je m’aperçois que je ne suis pas le seul à m’être arrêté en plein milieu des escaliers de la station de métro. Ceux autour de moi semblent tout aussi déboussolés. Cette fois, pas besoin d’une expertise particulière pour comprendre qu’ils ont dû vivre la même chose que moi. Je décide de tenter une concertation groupée.
— Rassurez-moi, vu la tête que vous faites tous en ce moment même et le fait que l’on soit comme des cons à rester le pied entre deux marches, vous avez dû ressentir la même chose que moi ?
— Mon corps, je l’ai quitté pendant un très court instant me répond un homme assez âgé à ma gauche, j’ai bien cru que j’étais en train de mourir.
— C’est horrible, je n’ose même plus bouger d’un pouce de peur que mon âme reste en en arrière dit une belle blonde en contrebas, d’une voix chevrotante.
— Oh non.... J’y crois pas, c’est pas possible ! Regardez par ici, s’exclame une voix derrière moi.
Nous nous retournons tous comme un seul homme et regardons dans la direction pointée du doigt par celui qui vient de crier, blanc comme un linge. Et c’est là que je comprends la raison de la peur qui vient de le prendre aux tripes. Devant nous, une affiche publicitaire se dégrade à vue d’œil. Déjà complètement jaunie, elle commence à se fissurer en de nombreux endroits. Le dessin ne se voit quasiment plus. En moins de 5 secondes elle finit par littéralement se transformer en poussière. Sans voix, chacun commence à lancer des regards affolés autour de lui. Des cris retentissent alors que le bois des rampes se met à pourrir et que les marches de l’escalator se colorent de rouille. Un petit morceau de pierre me tombe sur la tête et mon cerveau réagit enfin. Peu importe le délire que l’on est en train de vivre, il faut vite que je remonte en surface ou tout va s’effondrer sur moi.
Je me lance alors, bousculant sans vergogne les personnes encore absorbées par ce qui se déroule sous leurs yeux. Quelques insultes fusent et les esprits s’échauffent mais le temps de l’inaction est terminé. Je vois les pierres et le carrelage des murs se fissurer également et tomber par morceaux de plus en plus imposants sur le sol. Pas le temps de lambiner ici. Je cours comme jamais auparavant, et pas question d’aider ceux que je croise, le mode héros au grand cœur je le laisse à d’autres.
Il semble que j’ai amorcé le mouvement car de nouveaux cris commencent à se faire entendre et des jambes à s’activer. Heureusement pour moi, je n’étais pas descendu très loin dans les méandres des tunnels. J’arrive rapidement à la dernière montée avant la sortie et prends l’escalier en pierre alors que j’observe des gens passer au travers des marches de l’escalator, complètement pourries par la rouille. Les pauvres ne parviennent pas à s’en sortir et tombent dans le mécanisme, qui les engouffrent entièrement. Une cohue s’est formée à la sortie et je dois jouer des coudes pour avancer alors qu’un gros bloc se détache du plafond et assomme celui à ma droite. Je parviens à me glisser suffisamment rapidement pour m’extraire de cet enfer alors même que j’entends des hurlements puissants venant de l’intérieur, mêlés à un bruit sourd qui n’annonce rien de bon.
Lundi 06 mai 2019 à 17 h 42.
Quelle horreur ! Un massacre se déroule juste devant mes yeux, du genre qui décroche un petit commentaire désabusé quand on le regarde à travers le petit écran. Celui qui nous attriste, mais qui dans le même temps nous fait soupirer de soulagement de ne pas l’avoir subi en tant que victime. Tous ces appels à l’aide déchirants, ces cris de douleurs presque entièrement couverts par le bruit d’éboulement réussissent à m’arracher une larme. Mon cœur s’agite et, malgré tout, mon regard se refuse à fuir cette scène atroce. En une fraction de seconde tout s’arrête, le tunnel est maintenant entièrement bouché. Plus aucune trace des marches, des rampes ou tout autre signe de la présence humaine. J’ai devant moi une caverne nue, comme on en trouve lors de randonnées en montagne.
Des bruits assourdissants finissent par me faire lever la tête. Je me retourne alors et découvre que le cauchemar n’est pas près de s’arrêter. Tout autour de moi le chaos se déchaîne, le métro n’est pas le seul atteint par cette folie incompréhensible. Les bâtiments se fissurent, les routes se creusent, les réverbères se fendent en deux et disparaissent petit à petit dans une poussière rouge. Le groupe de personnes stationné avec moi sur la grande place assiste au spectacle bouche bée. Impossible de sortir le moindre mot, la scène coupe la parole même aux plus bavards d’entre nous. Je jette un regard plus loin et devine que ce phénomène se déplace. Les bâtiments que j’aperçois à la limite de mon champ de vision sont encore intacts mais finissent par être également touchés petit à petit. Un caillou a été jeté dans la marre et l’onde se propage, détruisant tout sur son passage.
Je remarque ça et là les premiers pillards qui profitent de la confusion pour entrer dans les magasins et emporter ce qu’ils peuvent. Le butin se désagrège dans leurs bras alors qu’ils s’échappent en courant. Bien tenté, mais l’effort semble vain.
Ça y est ! Histoire d’ajouter à la confusion, voilà que je me rends compte maintenant que mes propres vêtements ont disparu. Je n’y ai même pas prêté attention jusqu’alors. Je rougis d’un seul coup et cherche à me cacher les parties intimes alors que je suis dans le plus simple appareil. Une réaction que je trouve aussitôt futile. En effet, un coup d’œil à mes compagnons d’infortune me confirme que je suis loin d’être le seul. Et puis franchement, l’idée de se rincer l’œil à cet instant précis ne pourrait venir que d’un esprit dérangé. Je m’écarte tout de même du groupe en vitesse.
La panique me gagne alors que je suis de nouveau éjecté de mon corps. Je suis maintenant à plus de trois mètres de mon enveloppe qui continue de bouger, marionnette pourtant dépourvue de son manipulateur. Quelle vision cauchemardesque et ridicule qu’est mon être nu et désemparé qui se tient à quelques pas ! Heureusement que mon cœur est à bonne distance sinon je pense que la crise cardiaque me guettait. Je me sens aspiré en direction de ma chair. Mes mouvements sont calqués sur ceux de cette dernière et je ne maîtrise absolument rien.
Le souffle coupé, je mets du temps à m’en remettre. Je n’aime vraiment pas cette sensation et je me mets à croiser les doigts dans une sorte de prière pour ne jamais avoir à ressentir cela encore une fois. Je lève de nouveau mon regard et constate les effets de cette nouvelle onde. Cette fois, les édifices tombent en miette en moins d’une minute. Les fenêtres d’abord, puis les gouttières, les portes d’entrée et enfin les murs, tout se désintègre et s’écroule. On se croirait dans un pays du Moyen-Orient en guerre, de ceux que l’on nous montre après des semaines de bombardements. Sauf que la destruction constatée ici est plus qu’étrange. Il semblerait que le temps s’accélère pour tous ces objets. Le métal rouille, les pierres s’effritent, le papier se décompose et le tout finit en poussière, emporté par le vent. Chacune de ces choses réagit comme ci des mois, des décennies voir des centaines d’années étaient passées par là.
Je reprends mes esprits. Il est temps de réfléchir et d’arrêter de subir sinon je ne m’en sortirai jamais. La panique commence à gagner les esprits et Dieu seul sait ce qui va se passer ensuite. Je dois m’éloigner le plus possible de la ville et me réfugier dans le calme et la quasi-solitude. L’humain est une créature vulnérable et les pires instincts se réveillent quand la nature le pousse à survivre. La preuve en est des pillages qui ont vite essaimé. Je prends donc mes jambes à mon cou en me couvrant la bouche et le nez avec la main pour ne pas aspirer trop de poussières, uniques restes des bâtiments autour de moi. Je ne reconnais plus rien. Là où l’horizon se limitait à des immeubles à quelques mètres seulement, on voyait maintenant à des kilomètres à la ronde. Les arbres sont les uniques survivants visibles, sans compter bien entendu la masse humaine qui se meut dans tous les sens.
Mardi 21 mai 2019 à 21 h 45.
J’ai fait le compte dans ma tête, voilà plus de deux semaines que l’évènement a eu lieu, et tout semble depuis d’un calme inquiétant. Enfin, tout cela si on exclut bien sûr les récents phénomènes temporels aléatoires, comme la durée changeante d’une journée ou d’une nuit ou alors le temps de croissance d’une plante. On dirait que la nature a pris sa revanche sur l’homme en lui soutirant toutes ses belles créations et en multipliant les tentatives pour le rendre fou. Je ne croise plus aucune route, maison, voiture ou tout autre objet fabriqué de la main de l’homme. Et bon courage pour tenter d’en faire de nouveau, rien qu’un simple outil comme une pierre taillée relève du domaine de l’impossible. Au premier coup porté sur sa surface, elle se fissure, s’érode et se transforme en poussière. Nos mains sont devenues maudites, incapables de reproduire les prouesses qu’elles nous avaient permis de réaliser jusque là. Le temps s’est accéléré pour nos créations, nous faisant nous même remonter les époques jusqu’aux premiers humains. Mis à part la cueillette, aucune source de nourriture ne nous est accessible. J’ai bien tenté de manger un lapin dans les mauvais jours, mais avaler des poils et de la viande crue à pleine bouche ne vaut vraiment pas l’effort fourni pour en attraper un.
Je me limite donc maintenant aux fruits et légumes qui croisent ma route. De ce côté-là, c’est bien moins compliqué. En effet, d’une manière curieuse les plantations faites par l’homme ne sont pas aussi atteintes que le reste de nos créations. On retrouve donc facilement les jardins privés ou partagés, perdus au milieu de nulle part. Mais ce qui est le plus intéressant, le saint Graal de l’affamé, ce sont les anciens vergers et les terrains agricoles. Et qui dit aubaine et repas facile en abondance, dit aussi groupes organisés et territoires. Je suis justement en train d’observer un regroupement de gens qui contrôle une bonne trentaine de lignes de pommiers, chacune contenant une cinquantaine de ces arbres fruitiers. Généralement, je change de coin, mais là, une occasion unique me tend les bras. Un malheureux, qui a dû passer avant moi, se trouve encerclé par les mafieux du coin, en train de se faire tabasser à coups de poings et de pieds. C’est barbare, mais quand on veut s’en prendre à quelqu’un on a plus vraiment le choix.
Je me glisse vers le premier pommier à ma portée, éloigné de la mise à mort, profitant de l’obscurité pour passer discrètement. Bien entendu, je ne dispose d’aucun sac ou autre contenant, je mets donc dans mes bras ce que je cueille.
C’est alors que le soleil fait son apparition, chassant en moins de deux secondes la nuit et l’obscurité qui me protégeait. Le temps se détraque encore une fois. À peine le temps de tourner la tête que je sens une forte poussée au niveau de mon épaule, je chute au sol et mes belles pommes s’éparpillent dans une série de bruits étouffés.
Devant moi se tient une femme grande et un peu forte qui me lance un regard assassin. Malgré l’urgence de la situation — elle appartient sûrement au groupe — je ne peux m’empêcher de dériver mon regard vers ses formes généreuses. Quelle grossière erreur de ma part !
— Encore un rat qui traîne dans nos vergers. Et en plus tu te permets de me mater alors que je viens de te surprendre en train de voler, espèce de salopard, me cria-t-elle. Eh les filles ! Finissez l’autre et venez par ici, apparemment il était pas seul.
Il n’en fallait pas moins pour me remettre le cerveau en place, je me relève en vitesse et fais travailler mes muscles pour m’enfuir. Mais un bon vieux croc-en-jambe me fait chuter de nouveau, et cette fois les renforts sont arrivés et m’encerclent à mon tour, il va falloir la jouer fine.
— Prépare-toi à déguster, on n’aime vraiment pas les voleurs ici reprend ma chère amie du début.
Si je veux m’en sortir, je vais devoir mettre en œuvre tout le talent acquis depuis ma jeunesse et éprouvé par des années d’usagers mécontents. Premier indice sur la situation, pas un seul homme n’est visible dans la dizaine de personnes autour de moi. Uniquement des femmes, et pour la plupart, prêtes à en découdre si besoin. Il faut que mes excuses soient valables, et mon corps doit refléter mon intention. Je me mets à genoux, en posture de pardon. Toujours parler à la première personne et éviter de juger l’autre directement.
— Permettez-moi de m’expliquer avant et vous ferez ce que vous voulez ensuite. Cela fait deux jours que j’arpente les alentours à la recherche de nourriture et je pensais vraiment que ce terrain était inoccupé. Je n’ai entendu ni vu personne et j’ai cru bêtement que cette parcelle était libre. Je me suis trompé et je m’en excuse. Et je suis également désolé pour le regard déplacé tout à l’heure, c’était vraiment idiot de ma part. Je parcours la campagne seul et je ne me suis pas encore habitué au fait de ne plus avoir de vêtements. Je conçois parfaitement que vous vous soyez réunies justement pour éviter ce genre d’hommes et les comportements qui vont avec. Puis-je me permettre de vous demander pour quelles raisons exactement vous en êtes arrivés là ? J’ai fui la ville aussi vite que possible et depuis je n’ai eu de discussions qu’avec moi-même.
Toujours poser des questions ouvertes pour valider sa compréhension et impliquer l’autre dans son raisonnement. Cependant, la fatigue, la faim et la mort qui m’attend à la moindre parole de travers ne me permettent pas de gérer ce conflit avec ma tranquillité habituelle. Mais je ferai au mieux en espérant que ça passe, sinon je suis cuit.
— Rien de surprenant, me répondit l’une d’elles dans mon dos avec un rire qui débordait d’ironie. Bien évidemment certains hommes ont pensé qu’ils pouvaient se servir comme ils le voulaient. Après tout, vu la régression que nous avons tous subie d’un coup, autant rappeler à la femme son rôle d’antan. Eh bien ils n’ont pas été déçus du voyage, on n’a pas sorti la tête hors de l’eau pour y être replongées à la moindre occasion. On s’est battues pour nos droits et on continuera la bataille même s’il faut émasculer tous ces salopards. Et ne pense pas que tes lamentables excuses suffiront à te sortir du pétrin dans lequel tu t’es mis.
Je me retourne vers elle et remarque aussitôt son assurance, autant dans le discours qu’elle vient de me faire que dans sa posture. Je décide de tout miser sur celle qui à des allures de chef de la communauté.
— Si je comprends bien, vous vous isolez pour éviter les agressions et les comportements néandertaliens de certains des hommes que vous avez croisés. Du coup selon vous, seule une partie des hommes agit ainsi. Arrêtez-moi si je me trompe mais pour quelle raison voulez-vous me tuer si vous n’avez aucune certitude sur mon comportement vis-à-vis de la gent féminine.
— Principe de préservation, mieux vaut prévenir que guérir comme on dit.
Je hoche la tête pour montrer que je comprends.
— Je vois. Écoutez, je suis conscient que je n’ai aucune preuve réelle de bonne foi. Je suis sûr cependant que l’on peut trouver une solution à ce problème sans en venir à la violence. Que deviendra notre vie si on se met à s’entre-tuer et à agir comme des animaux ? Ce que vous semblez d’ailleurs vouloir éviter en vous regroupant ainsi, si j’ai bien compris.
Je ne suis pas sûr d’avoir convaincu leur chef mais je devine du coin de l’œil que certaines ne sont pas pressées de me passer à tabac.
— Julia ! L’interpelle l’une d’entre elles. Il n’a pas tort, j’en ai marre d’avoir du sang sur les mains. En voulant se protéger à tout prix on finit par devenir ce que l’on cherche à éviter.
— Le problème c’est que si on commence à avoir de la pitié, on se fera bouffer répondit l’intéressée, c’est ce que tu veux ?
Ne voyant pas de réponse arriver je profite de la brèche pour enchaîner.
— Je pense savoir comment on peut faire. Regardez ! Vous êtes au moins quinze et je suis tout seul. Vous semblez toutes athlétiques alors que j’ai le corps du quarantenaire moyen. À l’évidence je ne pourrais pas vous faire de mal et si jamais j’osais m’en prendre à l’une de vous je me ferai poursuivre et tuer par les autres, ce qui n’est pas dans mon intérêt. Le seul risque étant que je m’échappe et alerte du monde, je propose que vous me fassiez surveiller le temps que je vous prouve ma bonne foi. Je participerai évidemment à la cueillette ou autres tâches que vous souhaiteriez me confier.
Julia n’est visiblement pas très convaincue, mais le regard pressant des autres la fait craquer.
— Bon ! D’accord ! Si c’est ce que vous souhaitez les filles, allons-y, jouons-la fleur bleue. Mais le jour où il montrera sa vraie nature, ne venez pas vous plaindre. Vous comprendrez alors que j’avais raison et on reprendra nos bonnes vieilles méthodes, ça aura au moins servi à ça.
Dimanche 26 mai 2019 à 15 h 30.
Comment diable peut-on baser son alimentation uniquement sur des pommes ? Mon cerveau m’intime déjà l’ordre de passer à autre chose alors que je ne suis là que depuis 5 jours, plus ou moins longs. Rien que la vue de l’un de ces fruits m’horripile désormais. Julia, que j’avais bien identifiée comme étant la chef de groupe, interdit aux autres de sortir de ce territoire restreint pour éviter les mauvaises rencontres et rameuter le moins de monde possible.
Elles sont toutes constamment sur leurs gardes, stressées et en proie à une peur constante de voir débarquer des pillards, ou pires. Elles cherchent des moyens pour lutter contre cette angoisse et elles en ont trouvé au moins un. Julia était enseignante d’arts martiaux vietnamiens avant les évènements. Elle leur donne donc des cours tous les jours afin que chacune puisse se défendre efficacement en cas d’attaque. De plus, le fait d’avoir cet entraînement en tête leur apporte un certain calme.
Quant à moi, je suis sous surveillance constante et on observe attentivement mes moindres faits et gestes. C’est pour cette raison que j’ai décidé de rester tranquille pour le moment, en attendant de trouver l’instant propice pour m’échapper. Et puis, il faut dire aussi que ce n’est pas désagréable de faire partie d’un groupe par les temps qui courent. Je ne sais pas ce qu’aurait donné ma stratégie solitaire si j’avais continué comme ça.
Certaines sont méfiantes envers moi, d’autres sont heureuses de cette tentative. Si cette dernière est un succès, elles pourront reproduire l’expérience avec d’autres et pourquoi pas rééquilibrer un peu leur communauté.
En attendant, je suis dans le verger, à cueillir ces maudites pommes qui nous permettent de nous maintenir en vie. Celle qui me surveille en ce moment s’appelle Lydia, celle-là même qui m’a découvert et arrêté le soir où j’ai pénétré dans leur petit État. Pas très commode, elle me laisse à peine un peu d’intimité quand j’ai des besoins urgents. À sa façon d’être en ma présence, je peux facilement deviner que si je fais le moindre mouvement suspect, je finis en bouillie, le visage écrasé par ses poings impressionnants. Elle ne me porte clairement pas dans son cœur et je dois admettre que moi non plus. Pour être très clair, disons simplement, et sans complexe que la voir mourir dans d’atroces souffrances ne me décrocherait pas une seule larme. Elle passe ses journées à m’insulter et à m’assigner des tâches toutes plus inutiles que dégradantes, jusqu’au nettoyage de leur petit bout de caverne. Autant dire que, sans outils, j’étais forcé de ramasser la poussière à la main ou de souffler dessus comme un idiot jusqu’à l’entrée.
La cueillette de pommes m’insupporte, mais au moins je me sens utile. J’agrippe le fruit, je le fais basculer vers le haut jusqu’à ce que ça lâche et je le mets avec les autres sur mon bras. J’agrippe le suivant, je le fais basculer vers le haut et je le range. J’agrippe un autre de ces fruits, je le bascule et aussitôt il se met à rétrécir. M’attendant à son pourrissement accéléré, je remarque que son soudain changement de taille vient du fait qu’il s’est retransformé en bourgeon. Il disparaît d’un coup de ma main et vient se raccrocher à l’arbre, lui-même ayant rétréci et perdu ses belles pommes. Je reste fixé sur ma main, le regard dans le vide et la bouche ouverte. Ces changements temporels ne nous laissent aucun répit et peuvent maintenant faire un retour arrière.
Je n’ai même pas le temps de réfléchir aux implications de cette nouveauté effrayante que des bruits commencent à se faire entendre pas loin d’ici. Et ces derniers n’annoncent rien de bon.
Des gens commencent à s’engueuler très fort, si fort que Lydia trépigne à côté de moi. Ses yeux se mettent à effectuer un aller-retour constant entre la source de l’affrontement verbal et moi-même. Je la vois serrer les poings en fermant les yeux, décrochant une grimace digne d’un oscar. Elle les rouvre, inspire un grand coup et s’approche de moi.
— Si jamais tu as disparu à mon retour, ordres de Julia ou pas je te pourchasserai et te tuerai de mes propres mains.
Afin d’illustrer ses propos, elle me décoche un violent coup de pied dans le sternum. Je m’écroule au sol, le souffle coupé. Elle s’éloigne alors en direction de l’altercation.
Je me relève avec difficulté, le temps de reprendre mon souffle. Il est grand temps de fausser compagnie à cette petite troupe. Je me mets à courir pour sortir du verger. Je risque juste un petit coup d’œil en arrière après en être sorti. Ce que je vois me confirme que le moment est venu de m’en aller. Un groupe de personnes est en train de se battre avec Julia et ses amies. Curieuse vision que celle d’une trentaine d’hommes et de femmes en train de s’affronter au corps à corps, entièrement nus.
Mon regard s’oriente de nouveau vers mon objectif de fuite. Et là, un sentiment de panique totale s’empare de moi alors que j’aperçois mon corps, de nouveau séparé de moi-même. Il s’échappe à toute vitesse, cinq mètres devant moi. Mais ce qui me met au bord de l’évanouissement, c’est que des signes de vieillissement apparaissent partout sur lui. Sa peau, autrefois objet de toutes mes attentions, commence à flétrir. Ses cheveux se mettent à blanchir et à pousser jusqu’aux épaules. Son dos se voûte de plus en plus jusqu’à le faire chuter.
Mon enveloppe gît au sol, sans aucun signe de vie. Je reste coi face à ce qui se déroule devant mes yeux. Quel dieu, quel destin peut m’imposer cette vision d’horreur ! Je suis littéralement en train de voir mourir mon corps, tout en sachant que je vais y retourner sous peu. Mes sentiments ne font même pas réagir le je ne sais quoi qui me sert de transport à cet instant, mon âme ? Mon moi présent, observant son futur ? L’abdomen de ce dernier gonfle et l’ensemble se décompose jusqu’à devenir entièrement squelettique. Puis le tout s’effondre sous forme de poussière.
C’est à ce moment-là que mon âme — je ne sais comment l’appeler autrement — s’avance vers l’emplacement où mon corps s’est décomposé deux secondes auparavant. Mes mouvements sont calqués sur mon moi futur. Je m’avance, me voûte puis tombe au sol en direction du dernier emplacement de la dépouille. Les sentiments que j’expérimente ne sont même pas traduits par mon corps actuel. Pas de cœur qui s’emballe malgré la panique, les yeux normalement ouverts sans être exorbités… Pourquoi ? Que vais-je devenir ? Vais je mourir comme ça ? Vais-je me réveiller dans mon lit ? Vais-je aller au paradis ? Vais-je ...
Lundi 27 mai 2019 à 8 h 37.
Depuis mon entrée dans l’adolescence, il y a maintenant deux bonnes décennies, il m’est impossible de ne pas détester les inconnus que je n’arrive pas à cerner. La femme assise en face de moi en fait clairement partie. Décrocher mon regard, ou même juste mon cerveau, de cet amas inerte et sans âme m’est impossible. Ça me trouble plus que de raison, je le reconnais. Les passagers de la rame autour de moi ne semblent pas impactés le moins du monde. Tant pis, je profite des portes qui se sont ouvertes pour m’échapper de ce malaise. Ce n’est pas encore ma station mais il fait beau et marcher jusqu’aux bureaux me fera du bien pour une fois. J’ai l’impression d’avoir pris 20 ans de plus, sûrement à cause du manque d’exercice.
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Bonjour Jryber,
Merci pour ce partage, je voulais venir commenter plus tôt mais n'en ai pas eu l'occasion.
J'aime bien le thème du dérèglement temporel, les passages qui décrivent le vieillissement accéléré du mobilier urbain ou des pommes sont prenants. On s'y retrouve bien, visuellement ;)
J'aime aussi la boucle temporelle. Ce n'est peut être pas novateur mais cela fonctionne.
Ce que tu peux améliorer (de mon point de vue !) : simplifier l'expression pour aller à l'essentiel. On rentrera mieux dans le récit. Il y a parfois des expressions un peu toutes faites que tu peux enlever, ça ne sert pas ton propos. J'ai parfois eu l'impression que ton personnage se promène au milieu du chaos sans se sentir réellement angoissé, affamé, apeuré. C'est surtout au début du paragraphe 21 mai que j'ai remarqué ça. Ton narrateur n'a rien à manger : il a l'estomac qui brûle, est affaibli, se traîne, ne peut plus dormir ou autre ?
Je n'ai pas tellement accroché à l'idée du groupe de "féministes" si l'on peut dire. Je pense que cela vient du fait que jusque là, on a pas tellement de se retrouver dans un chaos total au point que les femmes ont du se regrouper pour se défendre. Donc cela ne m'a pas semblé essentiel par rapport à l'idée beaucoup plus intéressante de revanche de la nature et de régression de l'humanité.
Depuis mon entrée dans l’adolescence, il y a maintenant deux bonnes décennies, il m’est impossible de ne pas détester les inconnus que je n’arrive pas à cerner.
On comprend qu'il est adolescent depuis deux décennies. Et ça fait beaucoup de négations. Proposition => Dans mon adolescence, j'ai développé une détestation des inconnus que je n'arrive pas à cerner. Vingt ans plus tard, je n'ai pas réussi à m'en défaire (ou qqch dans l'idée)
C’est ce que l’on appelle une expérience de mort imminente si mes souvenirs ne me jouent pas des tours.
On dirait une expérience de mort imminente suffirait : "si mes souvenirs ne me jouent pas des tours" serait plus utile pour quelque chose dont on a vraiment, vraiment du mal à se rappeler.
Je décide de tenter une concertation groupée.
Dans un contexte de panique, après une expérience de mort imminente, on ne tente pas une concertation groupée : on essaie comme on peut de se raccrocher à sa voisin pour être rassuré ;)
— Rassurez-moi, vu la tête que vous faites tous en ce moment même et le fait que l’on soit comme des cons à rester le pied entre deux marches, vous avez dû ressentir la même chose que moi ?
Oui, mais en plus court : "vous avez senti, vous aussi ?"
Les pauvres ne parviennent pas à s’en sortir et tombent dans le mécanisme, qui les engouffrent entièrement.
Paraît se rapporter aux marches et pas aux gens
engouffre
Lundi 06 mai 2019 à 17 h 42.
Pourquoi diviser ici : c'est le même jour et la suite des événements ?
Je remarque ça et là les premiers pillards qui profitent de la confusion pour entrer dans les magasins et emporter ce qu’ils peuvent. Le butin se désagrège dans leurs bras alors qu’ils s’échappent en courant. Bien tenté, mais l’effort semble vain.
J'aime beaucoup !! j'enlèverais le bien tenté, qui donne l'impression qu'on cautionne le pillage
Je reprends mes esprits. Il est temps de réfléchir et d’arrêter de subir sinon je ne m’en sortirai jamais.
Ca, c'est vraiment trop peu naturel. Le monde est en train de s'effondrer donc oui, il panique et c'est normal ! Par contre, dans une semi lucidité, il pourrait se décider à suivre les gens qui s'enfuient, par exemple.
L’humain est une créature vulnérable et les pires instincts se réveillent quand la nature le pousse à survivre. La preuve en est des pillages qui ont vite essaimé.
Tu peux supprimer ça ou alors clairement montrer ce que font les humains. La preuve en est : discours trop raisonné ici, vu le contexte
Je ne croise plus aucune route, maison, voiture ou tout autre objet fabriqué de la main de l’homme. Et bon courage pour tenter d’en faire de nouveau, rien qu’un simple outil comme une pierre taillée relève du domaine de l’impossible. Au premier coup porté sur sa surface, elle se fissure, s’érode et se transforme en poussière. Nos mains sont devenues maudites, incapables de reproduire les prouesses qu’elles nous avaient permis de réaliser jusque là. Le temps s’est accéléré pour nos créations, nous faisant nous même remonter les époques jusqu’aux premiers humains.
Ca c'est vraiment l'idée essentielle !
Mis à part la cueillette, aucune source de nourriture ne nous est accessible. J’ai bien tenté de manger un lapin dans les mauvais jours, mais avaler des poils et de la viande crue à pleine bouche ne vaut vraiment pas l’effort fourni pour en attraper un.
Il a faim, donc... dans quel état est-il ?
— Permettez-moi de m’expliquer avant et vous ferez ce que vous voulez ensuite. Cela fait deux jours que j’arpente les alentours à la recherche de nourriture et je pensais vraiment que ce terrain était inoccupé. Je n’ai entendu ni vu personne et j’ai cru bêtement que cette parcelle était libre. Je me suis trompé et je m’en excuse. Et je suis également désolé pour le regard déplacé tout à l’heure, c’était vraiment idiot de ma part. Je parcours la campagne seul et je ne me suis pas encore habitué au fait de ne plus avoir de vêtements. Je conçois parfaitement que vous vous soyez réunies justement pour éviter ce genre d’hommes et les comportements qui vont avec. Puis-je me permettre de vous demander pour quelles raisons exactement vous en êtes arrivés là ? J’ai fui la ville aussi vite que possible et depuis je n’ai eu de discussions qu’avec moi-même.
Il s'exprime un peu trop à l'oral comme à l'écrit ;). Il bosse aux finances publiques, mais ça n'explique pas tout !
Pour la suite, il y a quelques longueurs, je pense que tu peux tout dire en moins de phrases.
La fin s'enchaîne très bien, par contre.
J'espère que cela te sera utile, au plaisir de te (re)lire.
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Bonjour. J'ai pris plaisir et intérêt à ce récit qui décrit le chaos de la régression et cette ambiance de survie.