Un orage terrifiant s’abattait sur la grande maison. Les vieux murs tremblaient et les chambres semblaient vrombir sous l’assaut de la foudre. Portée par le vent, la pluie hurlante tambourinait sur les portes comme pour en déloger son seul occupant. De l’autre côté des volets mal fermés, un arbre lançait à chaque éclair des ombres de doigts morts et monstrueux à l’assaut des fenêtres.
Les cauchemars de Nabil flottaient juste hors de sa portée, dans un demi-sommeil zébré par le tonnerre. Dans son lit, trempé par la sueur et échaudé par l’insomnie, il hésitait inconsciemment en veille et sommeil, dans une valse équivoque avec un Morphée trompeur. Son corps semblait le piquer, le gratter, sans cesser vouloir se tourner, se retourner, chercher la moindre surface de draps fraîche ; mais tout également son esprit était enfermé dans des délires qui s’étaient pas des rêves et qui ne le reposaient pas.
Quand il put enfin reprendre contrôle de lui, Nabil s’arracha son état second, s’assit au bord de son lit. L’orage semblait encore plus proche, juste au-dessus de lui. S’enveloppant dans sa robe de chambre, il se dirigea vers la cuisine. La maison déployait tout le potentiel lugubre des bibelots divers, rayonnages de livres dans le couloir, escaliers larges et chargés d’objets. Éclairée par de larges portes-fenêtres, la cuisine ressemblait à une pharmacie d’apothicaire démoniaque, avec ses larges flacons et ses récipients divers, agencés en rang au-dessus des armoires. Dehors, le jardin battu par la nuit luisait sous la lumière fade d’un réverbère.
Les chaises du jardin se faisaient renverser par le vent, tandis que sa haie et ses arbres fruitiers dansaient encore. Il remplit la bouilloire et la posa sur la plaque chaude. Il s’assit sur le fauteuil du séjour, et attendit que l’eau soit chaude. Dodelinant de la tête, il considérait le jardin qui chantait sous le vent.
Toujours dans sa robe de chambre gris perle, Nabil marchait. Le soleil était généreux et la plaine collineuse resplendissait. Un étroit chemin de pierres pavées suggérait un chemin entre les herbes, les pâquerettes, les pissenlits. Une paix profonde l’avait saisi, et il lui semblait avoir marché depuis une éternité, pieds nus sur les pierres chaudes, quand il réalisa qu’à sa droite quelqu’un l’accompagnait.
Quand il reconnut son interlocuteur, il pouffa. L’apparition inclina la tête pour signifier son interrogation. Nabil continua son chemin, ignorant son compagnon de route, mais restant à ses côtés. Les couleurs du pré et du ciel le plongeaient dans un calme béat.
Ils marchèrent encore longtemps sans but, absorbés par l’invisible, et ils ne ressentaient ni la faim ni la fatigue. Nabil soupira et mit les mains dans les poches, et ils s’arrêtèrent. Devant eux le chemin continuait, mais il y avait un banc. Et ce banc surplombait un vallon, sous un pommier. Ils s’y installèrent, et captèrent le silence. Sous l’ombre de l’arbre, l’air était aussi satisfaisant que sous l’œil du soleil. Le délassement se prolongea encore, sans interruption.
« C’est calme, dit le compagnon.
– C’est vide, répondit Nabil. »
Comme pour le contredire, juste à l’horizon apparut un jeune chat, noir et blanc, et une petite fille, son amie. Elle lui parlait et sautait et se cachait. Enfin, elle s’assit sur une marche d’escalier et continua de jouer avec le chat.
Autour d’eux, l’environnement changea imperceptiblement, comme les aiguilles d’une montre qui glissent. Bientôt, ils se retrouvèrent dans un espace vert entouré de petites maisons brunes qui se cachent derrière des arbres. Des chemins étroits labyrinthaient entre les maisons et serpentaient vers le vallon. Des badauds traversaient l’espace, en discussion indiscernable qui éclatent en rire.
« Je me souviens de cet endroit, murmura Nabil. J’ai habité ici.
– C’est un lieu calme. Nous voulons une bonne disposition.
– Je dors, reprit Nabil, je rêve. »
Il voulut se lever pour se précipiter dans les airs, mais ne bougea pas. Il restait toujours flâneusement assis sur le banc. Il ne fut pas alarmé, juste un peu surpris, et revint à l’indolence.
« Nous sommes ton ami, n’est-ce pas ? »
Nabil acquiesça. La forme de son interlocuteur était indéfinissable et sa voix désincarnée. Ce n’était pas son ami. C’était un souvenir reconstitué, une ombre sans gestes, un instantané mis en vie. Par les mouvements saccadés, les lèvres sans respiration, le ton monocorde, il semblait être une chimère numérique. Mais rien ne perturbait la placidité de l’humain, son sourire lointain, et le petit chat qui sautait.
« Es-tu dans une bonne disposition ? demanda l’apparition.
– Oui, j’imagine.
– Explique-toi. »
Il pensa à la musique, à la joie, l’allégresse et l’amour. Une mélodie s’éleva comme une odeur pour embaumer l’atmosphère. Elle venait de la fenêtre entrouverte d’un immeuble environnant. Tout à coup, ou tout doucement, ou les deux, ils avaient changé de lieu. Ils étaient toujours sur un banc, dans un parc, mais c’était un rectangle de verdure urbaine. Le soleil était plus paresseux et frais, des nuages coursaient à travers le ciel.
Son suiveur avait changé, c’était une jeune femme dont les traits et l’habit était un peu plus fixés que l’incarnation précédente, mais dont les contours étaient toujours aussi flous. Il la reconnut silencieusement et n’éprouva aucune surprise. Ses pensées sautèrent d’un état à l’autre et malgré son air impassible, il commença à éprouver de la gêne. Il commençait à se débattre intérieurement, comme pour sortir d’un bain visqueux.
« Explique-toi, remarqua-t-elle. Es-tu dans une bonne disposition ?
– Je ne le suis plus, dit Nabil. »
Son corps ne suivit pas ses pensées, il se tenait toujours aussi imperturbable, le regard léger. L’apparition, dont la physionomie était encore flottante, semblait tenir un silence catastrophé et pensif :
« Explique-toi, répéta la présence. Es-tu dans une bonne disposition ?
– C’est fini, c’est mort. Je n’en veux plus. »
La respiration de Nabil se faisait plus lourde, et ses doigts commençaient à répondre à sa volonté. Sous son visage indifférent un grognement jaillit, tandis qu’elle répétait « Explique-toi. Explique-toi. » continuellement. Il ne lui accordait aucune attention et bataillait comme pour s’extirper d’une camisole.
La voix de l’autre serinait la même injonction, jusqu’à ce la phrase devînt une masse informe de sons qui écrasait tout. L’herbe, les passants, les immeubles, le soleil s’écroulaient et un monde vide et froid enveloppait la conscience possédée de Nabil. L’agitation du corps et la fréquence du bruit augmentèrent jusqu’à ce que la phrase soit réduite à un bruit constant et suraigu.
« Quelles sont vos défenses planétaires ? » marmonna Nabil en émergeant subitement du sommeil.
Sur le feu, la bouilloire sifflait.
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