Sarah tient avec fermeté une petite balle rebondissante qu’elle a peinte de vert quelques heures auparavant, à la sortie de l’école. C’est une tradition bien installée qu’elle entretient avec son fils. Sitôt le goûter avalé, elle plonge sa main dans le bocal à activités manuelles, en retire une nouvelle idée chaque jour, et tous deux s’y attèlent. Les devoirs viennent ensuite, un peu moins attractifs, portant en eux le risque de voir la colère succéder aux sourires appliqués. Ce soir-là, le post-it portait la mention ‘’mettre un peu de couleur’’. Mal inspiré, Théo lançait régulièrement sa balle contre le mur de béton qui surplombait le lit. « On pourrait peindre le mur » a-t-il proposé, « on va plutôt peindre la balle » lui a répondu Sarah. Ils la rendirent d’un vert semblable à la pelouse, dans l’ignorance naïve des futures heures passées à ratisser le jardin pour la retrouver.
La peinture s’écaille quelque peu et incruste le pli de ses doigts. Dans le calme relatif du hall de la piscine Jean Jaurès, elle regarde son fils s’approcher craintif du grand bassin, les brassières solidement attachées en haut de ses bras. Simon, le maître-nageur à l’allure de bodybuilder, encourage Théo en souriant. Le vacarme se heurte à l’épaisse baie vitrée qui sépare les parents des baigneurs. C’est un spectacle originel, comme un film muet : les gouttes volent, les bouches s’ouvrent largement mais aucun bruit ne s’échappe. Le monde hurle derrière le verre sans qu’elle puisse l’entendre.
Sa solitude n’est troublée que par l’arrivée d’une autre mère patiente. Lamia s’excuse aussitôt de sa présence, consciente du léger sursaut qu’elle avait provoqué. Sarah bafouille quelques mots inintelligibles habillés d’un sourire franc. Elle regarde cette femme de manière soutenue, attirée par ses yeux cernés qu’aucun maquillage ne tente de dissimuler. Lamia retire le voile discret qui cernait sa chevelure couleur ébène puis se surprend elle aussi à poser ses yeux dans ceux de ma sœur. Il est difficile de saisir la teneur exacte de ce contact tant les deux femmes paraissent à la fois captivées et absentes. La grande vitre phonique s’est étendue à leurs esprits et sans qu’aucune d’elles ne le décide, les regards se dispersent vers les eaux chlorées.
Plusieurs minutes s’écoulent sans affecter l’obsession. Sarah se lève et propose un thé à cette dame sans savoir si elle lui est étrangère ou une amie familière. Elle ressent un besoin suspect de se confier, de laisser traîner un indice sur les formes de sa peine, convaincue qu’elle s’adresse à un marin du même genre qu’elle. Elle tend le gobelet brûlant à Lamia qui l’accueille au cœur de ses paumes, puis ajoute l’air distraite : « c’est la même machine à café qu’à l’hôpital, le thé n’est pas terrible ».
Inconsciemment, Lamia porte l’une de ses mains au bas de son cou, pour toucher de sa peau la petite lettre S qui se balance au bout de son collier. Elle demande « Vous avez beaucoup bu de thé là-bas ? » et se reproche aussitôt ce brusque accès de curiosité. Sarah hoche lentement la tête, satisfaite que Lamia ait saisi la perche. « Deux par heure depuis la première opération jusqu’à son dernier souffle. »
La discussion s’engage sur un terrain plus convenu. Lamia raconte son travail de masseuse au sein d’un institut de détente tandis que Sarah livre ses meilleures anecdotes sur son métier d’aide-médico-psy. Quelques rires s’échappent ici et là à mesure que la complicité s’installe. Théo s’élance d’un plongeoir un peu haut, déçu que sa mère ne le regarde plus et indifférent aux félicitations de Simon. Lamia décèle rapidement le point d’arrivée du chemin discursif emprunté par ma sœur. Avant que la sentence ne s’abatte entre elles, elle murmure avec pudeur : « Vous aussi, vous portez le deuil d’un enfant ? ». Sarah s’interrompt avec stupeur, arrachée à sa stratégie par la lourde révélation incluse dans la formule. Son regard se pose enfin sur le bijou de Lamia. Elle s’explique aussitôt cet attrait qui ne lui ressemble pas, son début de confession mieux formulé que jamais. « Elle s’appelait Margaux, morte d’un cancer au crépuscule de sa première année. » Une première larme s’échoue sur le sol. « Elle s’appelait Sama, emportée par le souffle d’une bombe au cinquantième jour de sa vie, au cinquantième jour du siège d’Alep. » Une seconde larme s’abat en écho à la première.
« Le soir de Noël, on a remarqué une grosseur en bas de son ventre. Elle a commencé à vomir tout ce qu’on lui donnait, si bien qu’on l’a accompagnée à l’hôpital sur les conseils de ma sœur. Je pensais à une gastro, mais elle pressentait quelque chose de bien pire. Aujourd’hui encore, je m’en veux de ne pas avoir su repérer la mort qui s’emparait de ma propre fille. Puis les diagnostics se sont enchaînés, amenant chacun leur tour une nouvelle dose de mauvaises nouvelles. Les nuits rythmées par ses pleurs sont devenues un quotidien. Je regardais les tubes et les seringues, toutes ces choses artificielles qui la maintenaient en vie. Une fois éveillée, c’était une enfant joyeuse. Les infirmières disaient qu’elle avait le sourire des anges, et j’ai compris bien plus tard qu’elles devinaient déjà une issue fatale à ce combat. La lutte a duré un peu plus de cinq mois. Au début de juin, son petit corps a été plongé dans le comas pour lui épargner les dernières souffrances de la maladie. Elle s’est en aller le 10 juin, en plein cœur de la nuit et depuis, j’attends d’être capable de plonger ma peine dans un comas semblable. »
Un grand mouchoir cache le visage de Lamia. Elle se reconnaît avec effroi dans la froideur du récit, dans la fausse distance que l’on tente de mettre entre les mots et la réalité. La douleur s’acharne dans des mutations sans cesse renouvelées, tantôt éclats de sanglots tantôt indifférence agressive. On ignore jamais le poids de sa propre histoire, on essaie simplement de se préserver du costume de héros dans les yeux des autres.
« Je ne pensais pas que l’être humain puisse être capable de s’habituer au bruit des bombes. J’ai conçu la vie dans Alep révoltée et Sama est née dans Alep opprimée. Les enfants de là-bas grandissent dans la peur, il n’est pas de voile susceptible de détourner leurs regards, leurs odorats et leurs oreilles. Chaque jour, le grondement des avions annonçait la mort au hasard des rues. Quand l’obus est tombé ce soir-là, j’étais à la cuisine en train d’écouter le journal radio d’un groupe rebelle. Le souffle m’a projeté à terre dans une violence soudaine. J’ai rampé aussi vite que j’ai pu vers la chambre mais quand je suis arrivée, son visage recouvert de sang et de gravats ne laissait déjà plus échapper le moindre signe de vie. J’ai pleuré toute la nuit ce morceau de moi que l’on m’arrachait, dans la suite de tous les cris de la guerre. Sama repose à jamais au milieu des crimes d’une guerre qui était tout son monde. Elle n’a jamais su qu’une autre vie était possible. C’est sans aucun doute mon plus grand regret. »
Théo surgit les cheveux encore trempés et le tee-shirt à l’envers. Lamia voit son sanglot se confondre avec un rire nerveux. Ma sœur pose sa main encore tremblante sur le crâne de son fils puis le serre contre elle. « Bachir ne va pas tarder » ajoute Lamia avant de remettre son voile. La vitre semble s’être brisée tant le vacarme s'est soudain imposé. Les paroles s’envolent au-dessus de leurs têtes, plongent vers leurs cœurs mal cicatrisés et inondent de chaleur, pour un temps au moins, leurs corps meurtris par les mêmes plaies.