Salut à tous,
Je prends tous types de commentaires pour ce petit texte (fond, forme, style, idées...).
Un petit appel à textes d'une association oeuvrant pour la bonne bouffe :bonpublic: :glou:
J'ai réussi à y parler un peu d'hydromel, alors...
1700 mots, assez rapide à lire donc.
Bonne lecture !
Au paradis mellifère
Rue de la Monnaie, au cœur du Vieux Lille, une échoppe vient d’ouvrir ses portes. Sur son enseigne colorée fraichement peinte, deux abeilles encadrent le nom de ce nouveau magasin : Au paradis mellifère. Les deux insectes arborent un sourire taquin et leurs corps duveteux semblent prêts à se mettre au travail.
Un premier client franchit le seuil du magasin, accueilli par une étrange sonnette en bourdonnement aigu. Poutres anciennes au plafond, pierres apparentes entre les étagères d’acajou, une douce odeur de cire parvient aux narines du vieil homme. Il ôte son chapeau et contemple les trésors disposés harmonieusement dans la boutique : les boîtes emplies de bonbons ambrés, les bocaux de miel hexagonaux rangés en dégradé depuis le blanc nacré au miel presque noir et, enfin, des bougies de cire entourées de rubans.
Derrière le comptoir, une petite porte s’ouvre et un bonhomme sautillant apparaît. Souriant, le crâne dégarni, une chemise blanche à jabot au-dessus d’un pantalon de velours côtelé, le personnage est pittoresque. Il frotte l’une contre l’autre ses courtes mains aux doigts boudinés.
— Bienvenu au Paradis mellifère ! Nos petites amies ont bien travaillé, rien que pour vous ! Que peuvent-elles vous offrir, mon cher Monsieur ?
Le vieil homme lève un sourcil, cligne des yeux et garde le silence, pensif. L’accent de son interlocuteur est indéfinissable. Pourtant, en tant qu’ancien ambassadeur, il en a connu, des accents. On pourrait croire que le boutiquier vient des pays Baltes, mais certaines intonations rocailleuses trahissent des origines orientales. À moins qu’il n’ait appris le français au Japon avec un maître Afghan.
— Hé bien, mon ami, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? demande l’homme derrière son comptoir en élargissant encore son sourire.
— À vrai dire, je suis entré par curiosité… Et je ne suis pas déçu !
— J’ai piqué votre curiosité ? demande le vendeur.
L’ambassadeur retraité sourit.
— Bien souvent, répond-il, j’ai été piqué par des abeilles. La dernière fois, c’était en Estonie. Ils ont des ruches formidables, là-bas.
— À ce qu’il paraît, oui. Malheureusement, je n’ai pas de produit venant de cette région.
— Et du miel du Moyen-Orient ? demande le client enclin à l’enquête.
— J’ai du pollen de Jordanie. Extraordinaire !
Le vieil homme hoche la tête.
— Je veux bien y goûter, et si vous aviez du miel de Thaïlande, je serais un homme comblé.
— J’ai mieux que ça, j’ai une merveille qui vient droit du Japon ! Un miel d’azalée, très rare.
Les yeux de l’ancien ambassadeur brillent, son intuition se confirme. Il est persuadé d’avoir découvert les secrets de l’accent de ce vendeur à jabot. Ce dernier déplace un escabeau à trois marches, bondit prestement dessus et attrape d’un geste gracieux une longue fiole de cristal qu’il pose délicatement sur le comptoir d’acajou. Puis, parcourant la largeur de la boutique en quatre pas énergiques, il ouvre une vitrine et en sort un miel aux éclats cuivrés, presque rouges.
— D’abord, le pollen, dit-il en débouchant le flacon élancé.
Du bout des doigts, il tapote la fiole et trois minuscules grains orangés tombent sur une cuillère dorée.
— Voilà pour vous, fait-il en tendant la cuillère au client.
Dans la bouche du vieil ambassadeur, le pollen libère les parfums subtils et enivrants des fleurs du désert. Comme un printemps aux saveurs arides de renaissance.
— Merveilleux !
— N’est-ce pas !
— On sentirait presque le vent brûlant et la nuit glaciale.
— Monsieur est un connaisseur…
Posant son chapeau sur le comptoir, le vieil homme ferme un instant les yeux. Il revoit les hautes dunes de l’Algérie, les rocailles iraquiennes, les vallées désolées du Yémen. Sans s’enquérir du prix de l’article, il décide aussitôt de l’acheter. Sur son palais et sous sa langue glissent encore quelques arômes délicats qu’il savoure en silence.
— Réellement exquis, dit-il enfin. Puis-je maintenant goûter votre miel japonais ?
— Avec plaisir !
Le boutiquier fouille dans un tiroir du comptoir, en extrait une boîte en bambou de laquelle il sort une spatule du même bois. Il ouvre cérémonieusement le bocal aux couleurs du Japon.
— Voici le vrai soleil levant, dit-il en plongeant le bout de la spatule dans le miel rougeoyant.
Le vieil ambassadeur admire la couleur du miel, en hume le parfum et dépose la spatule sur sa langue. Explosion de saveurs. Notes boisées, balsamiques, avec une légère amertume en fin de bouche.
— Le nectar de l’azalée sauvage… un véritable poème.
— Un haïku incomparable.
— Tout à fait.
— Je vous félicite, vous savez sélectionner des produits exceptionnels. Je prends le pollen et ce pot de miel magnifique.
— Vous m’en voyez ravi.
Le boutiquier range le flacon de pollen et le miel dans un sac de tissu fin, brodé des deux abeilles de l’enseigne. Le vieil ambassadeur replace une mèche de cheveux argentés sur son crâne, plonge la main à l’intérieur de sa veste et pose sur le comptoir un portefeuille en cuir martelé.
— Voilà un article de maroquinerie de haute facture, dit le boutiquier avec emphase.
L’ambassadeur ne répond pas, saisit un billet et le tend au vendeur à jabot.
— Ce portefeuille vient d’Irak, n’est-ce pas ?
Là encore, l’ambassadeur reste silencieux. Méfiant, il dévisage le vendeur au crâne dégarni, son billet plié coincé entre l’index et le majeur. Le petit homme se balance d’un pied sur l’autre, les deux mains à plat sur l’acajou luisant.
— Les artisans de Samarra travaillent remarquablement le cuir. Du moins le faisaient-ils par le passé.
Le vieil ambassadeur se raidit. Comment ce boutiquier peut-il connaître la provenance de son portefeuille ? Un objet qu’il a acquis trente ans plus tôt sur les rives du Tigre. Derrière son comptoir, le petit homme sourit.
— Monsieur l’ambassadeur, puis-je vous appeler Monsieur Dumortier ? Vous avez deviné les origines de mon accent, je vous en félicite. Laissez-moi vous offrir ce pollen et ce miel. J’y ajoute une bouteille d’hydromel.
Immobile dans son costume trois pièces, le vieil homme reste abasourdi. Personne de l’a appelé en utilisant son vrai nom depuis une éternité.
— Cet hydromel est réellement une boisson divine. Le miel a été récolté à la fin du siècle dernier, en Irak, non loin de votre résidence secondaire, à quelques dizaines de kilomètres, au nord de Bagdad.
Dans la tête de l’ambassadeur Dumortier, les méninges s’activent. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à se souvenir d’avoir déjà rencontré cet homme. Un rapide calcul l’informe qu’il a quitté l’Irak il y a plus de trente ans, avant la première guerre du Golfe. L’homme face à lui devait être un jeune adulte. Il essaie de l’imaginer plus svelte, plus chevelu… Rien ne sort de sa mémoire.
— Cet hydromel a été fabriqué par mon père, lorsque nous sommes arrivés en France, en 1989, à partir du miel qu’il avait réussi à ramener. Depuis, il a vieilli dans un fût de chêne, dans une cave de notre bonne capitale des Flandres.
— Comment connaissez-vous mon nom ? demande Dumortier.
— Comment oublier le patronyme de celui qui a changé votre vie ?
L’ambassadeur fouille à nouveau dans son passé, sans plus de succès.
— Certainement que vous ne vous souvenez pas de cette histoire. Quant à moi, vous n’avez jamais vu mon visage, c’est à mon père que vous aviez eu à faire.
— Je suis désolé… Vous devez faire erreur…
Le rire du boutiquier éclate et résonne dans l’échoppe.
— Faire erreur ? Vous auriez dû voir votre tête lorsque je vous ai appelé par votre vrai nom !
— Il n’empêche…
— Rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal. Bien au contraire. On peut même dire que j’ai ouvert cette boutique spécialement à votre attention.
— Vous délirez !
Dumortier s’apprête à tourner les talons, mais la curiosité est plus forte. Et puis, à son âge, il n’a plus rien à craindre. Ses agissements en Irak sont bien loin maintenant. Le boutiquier reprend :
— Mon père m’a tout raconté, bien des années après que nous ayons immigré en France.
— Et ?
— Après le conflit contre l’Iran, vous saviez, je ne sais comment, que la guerre du Golfe allait éclater. Vous avez délivré des visas à de nombreuses familles hostiles au gouvernement de Saddam Hussein. Si je suis en vie aujourd’hui, c’est sans aucun doute grâce à vous.
— N’importe quel ambassadeur en aurait fait autant.
— C’est faux, et vous le savez. Vous avez agi contre les directives de l’État français.
L’ancien ambassadeur hoche la tête. Bien sûr, il se souvient des visas signés à la pelle, non retranscrits sur les registres, souvent accordés à des familles porteuses de faux papiers grossiers.
— Si j’ai pu vous être utile, j’en suis heureux…
— Vous êtes bien trop modeste. Prenez cette bouteille d’hydromel. Et si vous souhaitez gouter les meilleurs produits offerts par les abeilles, voici ma carte. La boutique ne restera peut-être pas ouverte très longtemps.
Dumortier soulève la bouteille, la place dans la lumière et admire la couleur du liquide précieux.
— Cette boutique…
— Oui ?
— Vous dites que vous l’avez ouverte à mon intention ?
— Oui. Mon père m’a dit un jour que vous étiez le plus grand spécialiste du miel qu’il n’ait jamais rencontré. Et c’était un fameux apiculteur, croyez-moi. C’était mon seul indice, avec votre ville d’origine : Lille.
Dumortier déglutit avec difficulté, les larmes perlent au coin de ses yeux.
— Je vous remercie pour ces cadeaux. Je ne sais que vous dire.
— Alors ne dites rien. Acceptez mes remerciements et ma sincère reconnaissance.
L’ambassadeur saisit le sac sur le comptoir, admire une dernière fois les étagères vernies, les pots de miel, les bougies de cire. Il s’incline face au boutiquier et se dirige vers la porte, ému.
En posant la main sur la clinche, il se retourne.
— J’aurais juste une question avant de vous quitter : d’où vient votre accent singulier ?
Le boutiquier sourit.
— Lorsque mon père est mort, j’avais acquis la nationalité française depuis bien longtemps. Et nous avions plutôt bien réussi dans la vie. Alors, j’ai décidé de voyager à travers le monde. J’ai rencontré ma femme au Japon où j’ai vécu dix ans avant de revenir ici.
— Je comprends mieux…
— Gardez ma carte, j’espère que nous aurons l’occasion de partager les délices du miel en privé.
Au-dessus de la rue de la Monnaie, le ciel s’est dégagé. L’ambassadeur Dumortier foule le pavé, le cœur léger. Derrière lui, le rideau de la boutique se baisse lentement.