8.
Le premier rayon de soleil aérien qu’elle rencontre est donc celui qui s'introduit à travers la fenêtre de sa cellule. Il ne transporte pas la chaleur qu’elle attendait. Sans musique ni paillettes, le jour n’a pas vraiment plus de relief que la nuit. Il a un gout d’impuissance amère. Les restes douloureux de l’alcool pulsent encore dans la tête de Mina, tandis qu’un manque toujours plus prégnant creuse le fond de son estomac : sa peau lui a été enlevée. Elle se trouve probablement dans l’un des bureaux des étages supérieurs. Trop loin.
Trois sirènes moroses partagent sa cellule. L’un d’entre eux porte encore un costume aux armoiries d’un luxueux hôtel du port. Ils paraissent encore plus fatigués que Mina, et certainement pas plus enclins qu’elle à entamer une conversation. Il ne lui reste alors plus que les bribes de celles qu’elle a eue la veille sur la plage. Les mots qu’elle se souvient avoir lâchés se partagent la scène de sa mémoire avec le visage blessé d’Iris, à demi mangé par la pénombre. Les uns comme l’autre la font grincer des dents. Ce qui n’arrange pas son mal de tête.
Lorsqu’un homme en uniforme vert daigne enfin leur rendre visite, elle réussit à obtenir qu’on lui apporte un verre d’eau, mais réclame en vain à en savoir plus sur sa situation. Au cours de sa négociation, elle surprend le regard que lui jette l’une de ses compagnes de cellule, empreint à parts égales de moquerie et de pitié. Le gardien repart, et le silence s’installe à nouveau. Les heures défilent, incertaines. La lumière qui filtre à travers le carreau ne semble pas varier.
On rouvre la porte après un temps indéterminé. L’homme en vert pousse fermement une sirène aux cheveux d’un noir d’encre à l’intérieur, lui ôte ses menottes, puis les laisse sans avoir ouvert la bouche.
— Eh ben ! C’est gai, par ici, dit-elle en se frottant les poignets. Préparez-vous à être encore un peu plus serrés dans pas longtemps, ça m’étonnerait pas qu’une autre cargaison de poissons soit livrée bientôt.
Mina sursaute en entendant le terme injurieux, avant de réaliser qu’il désignait les sirènes de la pièce et pas elle. Son mouvement a cependant attiré l’attention de la nouvelle arrivante. Elle se tourne vers Mina et plisse les yeux.
— Sans vouloir te vexer, mais… j’ai l’impression que ces cellules sont faites pour accueillir les criminels de notre espèce plutôt que des humains. Tu serais pas la fameuse selkie dont on n’arrête pas de parler depuis ce matin ?
Sa question a le mérite de sortir les autres prisonniers de leur torpeur. Des têtes se tournent vers Mina, des sourcils se haussent. L’absence de réponse de l’intéressée tire un rictus à la fille aux cheveux noirs. Elle pose les poings sur ses hanches, dans une posture un peu trop théâtrale au gout de Mina.
— Eh ben ! Joli coup. On peut dire que t’as réussi à toi toute seule à nous voler la vedette. Tu m’étonnes, une selkie qui se fait passer pour une humaine, on n’avait pas attrapé ça depuis au moins vingt ans. J’aimerais bien voir comment tu vas pouvoir te tirer d’affaire, avec le scandale diplomatique que t’es en train de nous monter. J’espère que vous avez de bons avocats, par chez vous les bébés phoques ! Enfin bon, je dis que tu nous as volé la vedette… mais quand même, une grève générale chez les sirènes, ça les emmerde bien, ces ploucs de terriens.
Mina se retient de faire remarquer que le mode de vie des sirènes ressemble de plus en plus, au fil des années, à celui de ces fameux ploucs de terriens. Une grève générale ? La nouvelle renforce son impression que trois mois, au moins, se sont écoulés depuis son arrestation. Comme son interlocutrice semble désormais avoir décidé de l’ignorer pour communiquer uniquement avec ses compatriotes - qui ont par ailleurs retrouvé l’usage de la parole - Mina se laisse aller à un désespoir assourdi. Bons avocats ou non, elle n’est pas sûre que les siens accepteront de la défendre face aux Trois Peuples, ni qu’ils lui pardonneront un jour ses actes. La solitude l’étreint, plus amère que jamais. Elle ferme les yeux. Derrière ses paupières, deux pupilles brillantes lui assènent des reproches silencieux.
*
Le bruit effleure à peine la nuit. Mina se redresse à demi : elle ne dormait pas, son cerveau trop occupé à ressasser des angoisses mal formées. D’autres parmi ses compagnons de cellule - ils sont huit, désormais, à se partager l’exiguïté de la pièce - devaient aussi avoir le sommeil léger, car elle distingue quelques mouvements dans la pénombre. Le bruit se fait à nouveau entendre : discret, à peine un grattement de l’autre côté de la porte. Un silence, puis un léger grincement. Une lumière étouffée pénètre par l'entrebâillement. Cette fois-ci, Mina voit nettement plusieurs personnes se redresser alors qu’elle fait de même. Une silhouette noire se dessine à contrejour de l’éclairage du couloir. Elle chuchote :
— Mina ?
Mina est debout et devant la porte avant d’avoir complètement saisi ce qui se passait. Elle tend les bras et attire Iris contre elle. Pose sa tête sur son épaule tandis que ses mains tâtonnent à la recherche de cheveux bouclés, qui ont été cachés sous une capuche noire. Puis, la situation lui apparait plus nettement. Elle relève la tête.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Shhh. On est venus vous libérer, ça se voit pas ? Allez, tout le monde dehors.
Fébriles mais silencieux, les gardés à vue se mettent en mouvement.
— La sécurité est un peu rustique, ici, chuchote Iris à l’oreille de Mina. Ils ont pas l’habitude de gérer grand-chose de plus que des ivrognes un peu inoffensifs. Deux-trois sortilèges et on en est venus à bout.
Mina détecte soudain un contact chaud contre ses bras. Sa peau ! Elle l’attrape et la serre à s’en blanchir les phalanges, résistant à l’envie de la passer immédiatement sur ses épaules.
Ils sortent par l’arrière du commissariat. Certains des sirènes s’éclipsent immédiatement dans la nuit. Iris et ses acolytes guident les autres à travers le labyrinthe des petites rues résidentielles qui sillonnent la colline. Celles-ci les amènent bientôt en-dehors de la ville, sur une route qui serpente entre des bois de pins clairsemés. Leur odeur est si intense que Mina commence à avoir le tournis : jusque-là, elle n’en avait perçu que quelques effluves, portés jusqu’à la ville par la brise de terre.
Leurs guides bifurquent soudain vers les bois. L’avancée du groupe, parmi les tapis d’épines et les racines, se fait plus bruyante et plus pénible, mais ils pénètrent après quelques minutes de marche dans le halo de lumière discret d’un grand chalet vermoulu. L’éclairage provient d’une série de lucarnes installées au ras du sol : visiblement, le point de rendez-vous est à nouveau une cave. Un escalier en béton y descend directement. La troupe l’emprunte avec divers degrés de méfiance.
L’intérieur est plus spartiate que celui du salon du Lavoir. Une longue table en bois occupe le centre de la pièce, tandis que des livres, des cartons et du matériel hétéroclite s’entassent contre les murs et sur des établis branlants. Une brusque envie de s’effondrer sur un fauteuil défoncé saisit Mina. Elle ne pensait pas que la cave du Lavoir lui inspirerait si tôt de la nostalgie, mais son séjour en cellule semble l’avoir vidée de toute l’énergie qu’elle mettait à rester détachée du groupe qui hante son salon. A défaut de canapé, elle se raccroche au bras d’Iris. Comme si elle n’avait attendu que ce signal, celle-ci l’entraine à l’écart du groupe qui s’est mis à parler bruyamment, les occupants de la maison accueillant avec un enthousiasme fébrile les nouveaux venus. De l’autre côté de la pièce, elles tirent deux chaises vers un coin où elles s’installent, à l’abri de la lumière crue des néons qui baigne la grande table. Mina n’ose pas regarder en face les deux grands yeux qui la fixent. Elle choisit à la place d’observer les murs en parpaings qui l’entourent, mais ne trouve pas pour autant les mots pour aborder leur dispute. Celle-ci est trop fraiche pour que Mina soit prête à simplement se répandre en excuses. Passé le soulagement des retrouvailles, toutes les raisons qu’elle avait d’être sur la défensive lui reviennent. Iris se méprend sur son silence, et leur facilite la tâche en se lançant sur un autre sujet.
— C’est pas aussi grave que tu crois.
Comment peut-elle savoir ce que Mina croit ?
— Comment ça ?
— Le scandale, avec ton arrestation. Qu’est-ce qu’on t’a dit, pendant que t’étais dans la cellule ?
Mina hausse les épaules, toujours tournée vers le mur.
— On m’en a dit que cela avait fait scandale, justement. Et j’imagine que m’être évadée ne va pas arranger la situation.
La main d’Iris se pose sur son bras, incertaine.
— Vraiment, c’est pas aussi grave que ça… si tu me laisses t’expliquer ?
Mina ne lui a jamais entendu ce ton de voix. Comme si elle avait perdu son coffre et son énergie. Le contraste avec sa personnalité habituelle la tire de son apathie. Elle se détourne des murs gris pour faire face à Iris. Sous la tignasse blonde, ses traits sont tirés et son regard inquiet, son visage plus pâle qu’après leurs nuits blanches au Lavoir. C’est probablement ce qui décide Mina à hocher la tête. Elle baisse cependant les yeux avant qu’Iris prenne la parole.
— On a eu le temps de se renseigner, hier, avant de venir te chercher. Grâce à toi, on est rentrés dans le club des gens qui ont vraiment lu le Traité Interespèces. A mon avis y a pas grand monde, dans ce club.
La remarque tire un petit sourire à Mina.
— Ce qu’on a trouvé était très clair : il ont pas le droit de te retenir plus de trois heures en garde à vue, pas sans l’aval de la justice selkie. T’aurais pas dû rester enfermée toute la journée. Donc, on est venus faire appliquer le Traité !
Mina relève la tête et constate qu’Iris arbore un sourire aussi satisfait d’elle-même que sa voix le laissait entendre.
— Mais… comment est-ce que vous pouvez savoir qu’ils ne l’ont pas reçue, cette autorisation de la justice selkie ? Je ne vois pas pourquoi ils iraient me défendre, alors que j’ai violé le traité de mon plein gré et à leur insu.
— A mon avis, personne était au courant qu’il fallait demander cette autorisation. Comme je te disais, on doit pas être nombreux à être allés regarder les petites lignes de l’article vingt-deux. Et on est
certains que la justice de ton peuple a pas été contactée par la police… parce qu’on l’a fait nous-mêmes et qu’ils étaient au courant de rien !
Son sourire s’élargit devant l’étonnement de Mina
— Quoi ? Fallait bien que quelqu’un les prévienne que t’as des problèmes.
— Et qu’est-ce qu’ils ont dit ?
Iris hausse les épaules.
— Qu’ils allaient se concerter. Ils ont pas l’air moins procéduriers sous l’eau qu’au-dessus, je me trompe ?
— Non, c’est vrai. Les lenteurs administratives ne se sont pas arrêtées d’un côté de la surface.
Mina inspire une grande bouffée d’air et pose sa main sur celle d’Iris. Elle est tiède, comme elle l’a laissée la nuit dernière sur la plage. Il lui semble que c’était il y a des jours.
— Attends, c’est pas tout, reprend Iris sans enlever sa main. Les sirènes ont décidé d’une grève générale…
— Ça, j’avais compris, grommelle Mina.
La sirène aux cheveux noirs fait partie de ceux qui les ont suivis jusqu’ici, et Mina l’entend toujours exprimer bruyamment son opinion à l’autre bout de la pièce.
— Attends, attends. Les sirènes ont décidé d’une grève générale
et elles t’ont publiquement soutenue !
— Oh.
Cette dernière annonce achève de déstabiliser Mina. Le stress et la fatigue des deux jours précédents, qui s’étaient terrés dans l’ombre, reviennent s’appuyer de tout leur poids sur elle. Elle n’a plus qu’une envie : dormir. Mais pas avant… Elle serre un peu plus fort la main d’Iris dans la sienne.
— Je suis désolée. Pour… pour tout ce que je t’ai dit sur la plage. Je n’aurais pas dû… enfin, je ne le pensais pas vraiment. Je…
— Et j’aurais pas dû te pousser. T’avais raison, une décision aussi importante appartient qu’à toi. J’ai aucun droit là-dessus.
Mina retient une protestation. Elle prévoyait d’offrir des excuses, pas de les recevoir. Elle se passe la main dans les cheveux. Comment exprimer… ?
— Et si on allait se coucher ? tranche Iris. Je crois qu’on a toutes les deux besoin de dormir.
— Attends. Oui. Mais… Écoute, il va bientôt faire jour, et je…
Les mots se coincent encore dans sa gorge. Pendant quelques secondes, elle les cherche, puis abandonne. A la place, elle prend sa peau et la dépose délicatement sur les genoux d’Iris.
— Il va bientôt faire jour, parvient-elle à reprendre d’une voix rauque. Tu veux bien… la garder pour moi ?
9.
Il faut qu’elle émerge, mais le courant la ramène vers le fond. Ses mouvements sont ralentis, comme si l’eau était devenue trop épaisse. Loin au-dessus d’elle, des silhouettes de phoques s’entrecroisent, projetant sur les profondeurs des ombres ondulantes. Ils essayent de lui parler, mais elle ne les comprend pas.
— Mina. Réveille-toi ! Mina…
L’eau se fait peu à peu coton. Drap tiède. Une main sur son épaule.
— Mina.
Iris est assise au bord du lit, dans les mêmes vêtements, un peu froissés, que la veille. Le soleil se déverse dans la pièce depuis son zénith. Déjà si tard ?
— … Qu’est-ce qui se passe ?
— Les sirènes. Lève-toi, il faut qu’on bouge. Je t’expliquerai en route.
L’adrénaline tire rapidement Mina de sa léthargie.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? répète-t-elle en s’extrayant du lit. Ils ont arrêté leur grève ? On les a arrêtés ?
La prochaine question est sur le bout de ses lèvres : est-ce que leur planque a été découverte ? Est-ce qu’on vient l’arrêter à nouveau ? mais elle réalise peu à peu qu’Iris ne semble pas inquiète. Si le chalet était encerclé par la police, elle ne prendrait probablement pas le temps de refaire le lit. Elle est cependant fébrile tandis qu’elle attrappe leurs affaires et entraine Mina vers l’escalier principal.
— Non, pas d’arrêt de grève. Plutôt l’inverse. Les employeurs…
Elle atteignent le hall d’entrée, où un petit groupe semble les attendre.
— On peut y aller ! Je disais, les employeurs des sirènes se sont concertés et ont décidé de leur faire du chantage. Enfin, pour ceux qui voulaient encore travailler avec.
Elle tend un sweat à capuche noir à Mina.
— Tiens, enfile quand même ça. On voudrait pas que tu attires
trop l’attention. Donc, ils se sont concertés et ils ont décidé de menacer les sirènes de les priver de leurs cachets s’ils reprennent pas le travail.
Mina trébuche sur une racine. Ils marchent probablement vers la route par laquelle ils sont arrivés la veille, mais elle est incapable de s’orienter. Elle répète d’un ton incrédule.
— Leurs cachets… de décaudisation ?
— Oui. Plus de travail, plus de jambes. Ils étaient très fiers de leur idée, seulement ils s’attendaient à ce que les sirènes cèdent immédiatement.
— Et… ?
— Et les sirènes ont pas cédé. Ils sont en train de se rassembler sur le port, en ce moment-même. Les sirènes quittent la ville. Par les eaux.
*
Les curieux ont inondé les rues qui donnent sur le port. Ils se pressent, suants, sous le soleil, dans une étrange imitation de leurs festivités nocturnes. Iris leur fraie un chemin à travers la foule en direction d’un platane dont les branches basses surplombent la marée. Elle s’y hisse, puis aide Mina à la rejoindre. Celle-ci rêve un instant de pouvoir enlever le pull noir qui la déguise : là, enfin, elle comprendrait ce que c’est que d’avoir l’épiderme brûlé par le soleil. Mais elles sont déjà trop en vue, et rapidement, Mina oublie ses désirs de peau nue : sur le port, des centaines de sirènes sont rassemblés, immobiles, silencieux. Ils semblent attendre quelque chose. Comme contaminé, l’attroupement qui les encercle directement est également silencieux, là où Mina se serait attendue aux menaces et aux quolibets. Plus loin, le long des quais, d’autres sirènes continuent d’affluer. Peut-être attendent-ils d’être plus nombreux, afin que leur sortie de la ville soit encore plus spectaculaire ?
Un mouvement brise la première ligne, non loin de l’arbre où elles sont perchées. Une sirène s’agenouille sur le quai et disparait de leur champ de vision. Mina guette la surface de l’eau, à la recherche d’une tête. Quelques instants plus tard, cependant, la sirène réapparait, toujours debout sur le quai. Des murmures s’élèvent autour d’elle, puis quelques cris d’encouragements, des “Allez !” mêlés à des “On est pas des esclaves !”. La sirène lève ses mains, jointes en coupe, au-dessus de sa tête. Le mouvement est légèrement saccadé. Puis elle sépare ses deux mains, et s’effondre sous le hoquet de l’assistance.
Le bruit de son corps heurtant l’eau rompt le charme de silence qui s’étendait sur le port. Des hourras et des sifflets remplacent les encouragements. Peu à peu, les sirènes qui sont au premier rang reproduisent le rituel engagé par la première d’entre eux, s’agenouillent pour se pencher vers la mer, se redressent, lèvent leurs mains jointes au-dessus de leurs têtes, les disjoignent, s’effondrent dans l’eau avec force éclaboussures.
Les quais s’éclaircissent rapidement, et Mina peut enfin voir ce qui se passe. Des bribes de souvenirs sur le peuple Sirène lui reviennent, et tout fait sens : le contact de l’eau marine sur le sommet de leur crâne, là où les nouveaux-nés arborent une fontanelle avant que leurs os ne se soudent, le contact de l’océan sur leur tête est ce qui leur permet de retrouver leur forme d’origine. Sur le bord du quai, les jambes des sirènes vacillent, se brouillent, comme les ampoules d’une guirlande fatiguée, puis reprennent consistance autour de queues écaillées aux couleurs multiples, qui ploient, qui basculent, attirées par la mer.
En quelques minutes, les quais se sont vidés. Une dizaine de sirènes s’attardent à la surface, mais la plupart ont plongé sous les eaux. Les badauds se sont avancés sur le port, puis, déçus peut-être que tout se soit fait si vite et sans heurt, ils s’égaillent peu à peu. Mina suppose qu’ils n’ont pas trouvé, contrairement à elle, que ce spectacle de retour à l’océan était beau à en pleurer. Iris et elle descendent de leur point d’observation, un peu hébétées. Iris lui attrape la main alors qu’elles approchent du quai.
— Tu vas pas décider de plonger aussi, hein ?
Mina secoue la tête. Elle s’apprête à répondre lorsque la surface de l’océan se crève à nouveau. Une, deux, six têtes émergent des flots. Pelages gris, yeux noirs. Des selkies. Mina attire Iris contre elle. Sous ses boucles, elle trouve une oreille et y glisse quelques mots précipités.
— Garde ma peau. Reste en retrait. On se retrouve au Lavoir.
*
Ils ne viennent ni pour l’arrêter, ni pour la ramener de force sous la surface.
— Nous avons pris le temps de discuter de ton cas, et il nous est apparu que, en posant la question qui ne s’était pas posée depuis longtemps de la liberté de circulation entre nos peuples, il mettait en évidence une incohérence marquée entre nos textes de lois et nos convictions actuelles. Nous avons donc décidé de nous déplacer, non seulement pour protester contre la teneur et les modalités de ton arrestation par la police de La Fierta, mais surtout pour déposer auprès de nos confrères des Trois Peuples une requête de renégociation du Traité Interespèces.
Mina réalise qu’elle a côtoyé trop longtemps les amis d’Iris lorsqu’elle se met inconsciemment à chercher, dans le discours de la délégataire selkie, où se cachent les vraies raisons de leur changement de cap politique. Là où elle aurait hoché la tête il y a seulement quelques semaines, elle ne peut retenir un petit sourire en coin qu’elle a dû emprunter à Iris, et ne doute pas qu’il y ait là des enjeux, probablement commerciaux, qui la dépassent.
Elle se contente de suggérer au groupe de diplomates d’inclure dans leur table des négociations le peuple Sirène, avant d’accepter de les accompagner dans leur rendez-vous avec les représentants de La Fierta. Un coup d’oeil en arrière lui apprend qu’une humaine aux cheveux blonds et aux bottes rouges la surveille depuis l’ombre d’un porche.
10.
Les négociations avec les autorités de la commune aboutissent à une autorisation temporaire de circulation pour les selkies, sous réserve qu’ils arborent sur le visage des traits censés évoquer les vibrisses des phoques, en écho à la peau écaillée que conservent les sirènes. La délégation selkie parvient cependant à programmer une rencontre avec des décideurs plus haut placés dans l’échelle hiérarchique des Trois Peuples. Si Mina en croit leurs affirmations, ils se trouvent seulement sur le premier barreau d’une échelle de négociations qu’ils entendent gravir jusqu’à son sommet.
A La Fierta, le départ des sirènes a prématurément vidé les hôtels et les résidences secondaires de leurs habitants. Il semble que les difficultés de la vie sur le continent, finalement, ne sont pas si insurmontables lorsque l’alternative est de ne plus se faire servir à toute heure et en tout lieu. Les rues sont donc anormalement silencieuses lorsque Mina et Iris quittent le Lavoir, accompagnées d’un groupe toujours aussi hétéroclite d’habitués du sous-sol et de sirènes revenus passer quelques heures sur la terre ferme, et prennent la direction de la plage. Ils ont juste le temps de bâtir et d’embraser un feu de camp avant que le soleil plonge derrière l’horizon et que la nuit s’installe. Le foyer s’élève bientôt plus haut que le plus grand des elfes de l’assemblée, projetant sur le sable des étincelles joyeuses. Il enveloppe Mina d’une chaleur féroce, bienvenue dans la fraicheur de la nuit que l’on sent cette fois nettement glisser vers l’automne.
Iris a glissé sa tête sur l’épaule de Mina. Ses cheveux ont une odeur sucrée que Mina n’a rencontrée nulle part ailleurs. Iris lui a expliqué que c’était celle d’un fruit que l’on ne trouve que dans sa région natale, dans les collines à l’ouest de la capitale. Mina se mord la lèvre.
— Peut-être… peut-être que je pourrais t’accompagner quelques temps. Sur le continent. Tu me montrerais l’endroit où tu as grandi.
Iris reste immobile, la chaleur de sa tête contre le cou de Mina.
— Je ne garantis pas que je me conformerais entièrement au Traité Interespèces. Je ne tiens pas vraiment à m’afficher partout avec des moustaches sur les joues. Mais… j’aimerais visiter ton pays. Et puis… qui sait, si les selkies veulent renégocier et rééquilibrer vraiment le Traité Interespèces, il faudra bien qu’ils permettent à vos peuples un jour de venir nous rendre visite sous la surface. Tu viendrais ?
— Découvrir le dessous des océans ? Bien sûr que je viendrais.
Mina l’embrasse - sa peau, elle, est salée - puis se lève en l’entrainant avec elle. Elles vont danser. Il parait que certains ont prévu de faire circuler des bouteilles de
Rocky Goblin, et Mina tient à ne pas rater cette occasion.