Avant-propos (technologique) et profession de foi de l'auteur
La porte tambour est une porte fonctionnant selon le principe du tourniquet. Celle-ci fut brevetée en 1888 par l'honorable ingénieur new-yorkais, Theophilus Van Kannel. Notons que ce type d'ouverture est souvent constitué de trois ou quatre ailes vitrées (cf. illustration Wikipédia intitulée « Porte tambour à Kopavogur (Islande) »). Le sens de rotation (au sein d'une cellule cylindrique circulaire) d'une telle porte est, dans la plupart des cas observés, contraire au sens des aiguilles d'une montre. Mais enfin, pas toujours. Dans les centres commerciaux utilisant ce système, les accidents impliquant des chariots à roulette ont aujourd'hui quasiment disparu.
« L'homme (affirme Houellebecq dans La possibilité d'une île) avait décidément été un mammifère ingénieux »
Une nouvelle fois, il faut bien l'admettre : Michel « la mine » Houellebecq expédie une grosse praline en pleine lucarne.
Fort de ce constat, l'auteur (moi, pas Michel), au moment où il valide les épreuves de son manuscrit, est convaincu qu'un vaccin fiable et un traitement efficace contre le Covid-19 seront disponibles sur le marché d'ici l'hiver prochain (début mars 2021, grand maximum). Si l'homme, cet ingénieux mammifère, s'est montré capable d'endiguer les collisions entre chariots à roulettes, il triomphera immanquablement de cette guerre sans merci contre une bête infection virale.
Cette foi inaltérable en l’ingéniosité humaine a été le phare et la bouée de l'auteur, tout au long de la rédaction du texte de fiction qui suit.
REVOLVING DOORS
Partie 1
« Ce qu'on appelle la vie est simplement un chaos d'existences qui se désagrègent à chaque instant »
Le marin rejeté par la mer, Yukio Mishima
25/04/20-07h15
La scène se déroule dans une salle de réunion sans fenêtres, 36 rue du Bastion, Paris, au troisième étage des locaux de la Direction Régionale de la Police Judiciaire.
La pièce est presque vide, à l'exception d'une antique console audio-vidéo qu'on a roulé jusqu'ici, de deux chaises et d'un bureau sur lequel on trouve quelques feuillets épars et du petit matériel.
Sébastien Wendling, 47 ans, non infecté, commissaire divisionnaire à la direction des services actifs, est assis face à la console. Son interlocuteur, Nicolas Saulnier de Salvaris, 32 ans, employé à la D.G.S.I, non infecté, se tient debout, dos au mur. Il porte un masque FFP2 et un costume impeccable. Wendling, de son côté, est habillé comme s'il vivait depuis trois semaines dans sa voiture avec une prostituée mexicaine sur la banquette arrière et une mouffette crevée dans le vide poche. Le moniteur diffuse les images du système de vidéosurveillance d'une grande surface. Les deux hommes ont les yeux rivés sur l'écran. Saulnier de Salvaris parle le premier :
- Expliquez-moi ce que je suis en train de regarder, Wendling.
- L'entrée du Auchan. Hier après-midi. Il est précisément 15h27 quand le suspect passe la porte-tambour du magasin. Attendez... Maintenant. Juste là... Comme vous le voyez, il ne pousse pas de caddie, ne traîne pas de cabas, ne porte aucun sac de courses sous le bras et se promène, en gros, les mains dans les poches.
- Ce type ? demande Saulnier de Salvaris en pointant l'écran du doigt.
- Celui-là, oui. Avec le costume noir et les claquettes de piscine. Ce sont des claquettes de piscine Arena, je sais pas si vous voyez, celles avec les picots qui vous massent la voûte plantaire. J'ai porté moi-même ce genre de claquettes et ce sont de très bonnes claquettes. Par ailleurs, si vous permettez, je voudrais juste apporter une petite précision avant d'entamer le débrief...
- Accouchez.
- Saviez-vous que les portes-tambour ont été inventées au début du siècle par le même type qui a conçu le Witching Waves ?
- Bordel, mais de quoi parlez-vous...
- Du Witching Waves. Un manège qu'on pouvait trouver à Long Island, en 1907. Une piste ovale, avec des voiturettes capables de s'élever et descendre, commandées par les usagers. On déplore quelques accidents sur cette attraction, à l'époque...
- Wendling ?
- Monsieur ?
- Je ne sais pas si vous êtes en train de jouer au con, d'essayer de gagner du temps ou quoi mais laissez-moi à mon tour vous dire une chose. Je suis venu recueillir, analyser et exploiter les informations en votre possession. Alors, ne me faites pas chier, par pitié, avec vos détails historiques hors de propos et encore moins avec vos saloperies de claquettes de beaufs Arena à picots. Je vous préviens ! Ce n'est pas pertinent.
- Mise en garde bien reçue, Monsieur.
- J'ai une vraie situation de merde sur les bras. J'ai un confinement qui vole en éclat depuis hier soir, des rues pleines d'abrutis qui veulent tout brûler, des rumeurs de coup d'état militaire, le syndicat du personnel hospitalier qui invite ses adhérents à s'immoler, et la guilde des auteurs-compositeurs en panique totale. Plusieurs artistes de chanson française ont été pris à partie. Jean jacques Goldmann est introuvable, à l'heure où on parle. Si on perd Jean jacques Goldmann, on bascule directement dans l'anarchie.Vous l'entendez, ça ?
- Haut et clair.
- Dans ce cas, ne digressez plus jamais. Sinon je vous ferai fusiller.
- Fusillé. Entendu.
- Poursuivez, dans ce cas.
- Le suspect, comme vous pouvez le voir sur les images que nous avons accélérées, passe environ une heure à arpenter les allées du magasin de long en large, sans jamais s'arrêter, sans jamais ôter les mains de ses poches, sans jamais ralentir. Rien. On dirait... un rat de laboratoire. On dirait un rat de laboratoire qui ne sait même pas s'il cherche la sortie du labyrinthe ou un morceau de fromage planqué quelque part. Pour moi, c'est la partie de la vidéo que je trouve la plus déstabilisante. Je veux dire... Qu'est-ce qui peut bien passer par la tête de ce type pendant tout ce temps ?
- Wendling, je vous assure que tout le monde se tape de vos impressions postmodernes à la con. Le suspect se promène et il ne se passe strictement rien. OK. C'est passionnant. Abrégez.
- Il s'arrête net, à 16h42. Juste là. Au milieu du rayon petit-déjeuner. Vous voyez ? Il a le nez sur les boites de céréales et il ne bougera plus d'un pouce pendant 14 longues minutes.
- Et ?
- Rien. Pendant un quart d'heure.
- Vous cultivez le suspens ou vous comptez embrayer un jour sur quelque chose d'exploitable?
- 14 minutes plus tard, le suspect sort un dictaphone de la poche de son pantalon de costume.
- Et donc ?
- Et donc on le voit dire quelque chose.
- On a l'audio ? On sait au moins ce qu'il raconte ?
- Pas d'audio sur les bandes du supermarché.
- Évidemment...
- Mais on a mieux que ça.
- C'est à dire ?
- On a le dictaphone. Un livreur U.P.S s'est pointé à l’accueil et nous a apporté l'appareil. Une histoire de fou. En trente ans de carrière, j'ai jamais...
- Attendez. Êtes-vous certain qu'il s'agit bien du même dictaphone du même type qu'on voit ne rien faire sur cet enregistrement ?
- Tout à fait certain. Regardez... Les bandes de vidéosurveillance indiquent 16h56 quand le suspect enregistre sa première déclaration officielle. Oui ? Et voici ce que nous avons trouvé sur l'appareil qu'on nous a remis. Entrée audio enregistrée à la même date, à 16h56 précisément.Vous êtes prêt ?
- Balancez.
Sébastien Wendling appuie sur le bouton PLAY du dictaphone. Une voix métallique s'échappe de l'appareil. On entend :
Message à tous les capitaines d'industrie : Vos efforts constants pour décliner à l'infini les variétés de céréales petit-déjeuner n'auront finalement jamais suffit à me convaincre de la pertinence de votre Empire. Bande d'enculés.
Wendling presse STOP. Sans un regard pour son collègue, complètement fasciné, il dit :
- Vous ne trouvez pas ça incroyable ?
- Oh, si. Rassurez-vous. Je trouve ça incroyablement con. Est-ce qu'on a autre chose ?
- On a la suite. Je veux dire, toute la suite. J'ai calé les enregistrements audio sur l'horaire des images de la surveillance. De cette façon, dès que nous verrons le suspect s'adresser à son dictaphone, on saura ce qu'il raconte.
- J'en crève d'impatience.
Sur le moniteur, on aperçoit « le suspect » saisir tour à tour plusieurs paquets de céréales, les secouer près de son oreille, puis les reposer avec minutie à leur place initiale au sein de l'immense rayonnage. Il enregistre :
Message à tous les logiciens : il existe forcément une relation de cause à effet entre la quantité ABSURDE de références en céréales petit-déjeuner disponibles sur le marché et le fait que, quelque part à l'autre bout de la planète, d'innocentes chauve-souris soient contraintes de cohabiter avec l'Homme.
Le suspect finit par choisir un paquet en particulier, peut-être pour ses qualités acoustiques, puis quitte le rayon en semblant parcourir le tableau des apports journaliers, au dos du carton. Il finit par déclarer, à 16h59 :
Message à tous les consommateurs : pour chaque bol de Special K, vous ne facilitez pas uniquement votre transit intestinal. Vous favorisez aussi l'apparition de zoonoses d'origine virale. Félicitations. C'est un peu comme si, au fond, vous baisiez un pangolin.
- Alors ? demande Wendling.
- Alors quoi ?
- Je sais pas... C'est le truc le plus étrange que j'aie entendu dire dans un magasin d'alimentation, moi.
- Simple délire psychotique. Après, que se passe-t-il ?
- Rien pendant environ trente minutes, explique Wendling en visionnant les images en avance rapide. Voyez vous même... Le suspect empoche son dictaphone et se remet à marcher au hasard des rayons. Vous avez remarqué comme il s'arrête juste quelques secondes, de temps à autres.
- Qu'est-ce qu'il fait ?
- Il tousse.
- Infecté ?
- Sans doute. Il s'arrête, se plie en deux et crache ses poumons pendant un petit moment. Puis, il s'essuie la bouche et c'est reparti. Marche nordique, marche nordique, marche nordique. Jusque... Là ! Rayon charcuterie/traiteur. 17H35. Il s'arrête et dégaine de nouveau le dictaphone. Vous le voyez ?
- On peut pas le rater. L'audio ?
- Nouvelle entrée, 17h35...