Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Hannahb le 12 Avril 2020 à 18:43:17

Titre: Un indien dans la ville
Posté par: Hannahb le 12 Avril 2020 à 18:43:17
Sur l'asphalte surchauffé depuis des jours par un soleil fracassant, un homme sautille entre les lignes blanches qui séparent les voies d'une bretelle d'autoroute désertée. Lorsqu'il perçoit finalement une voiture vrombir au loin, il franchit la barrière de métal qui le sépare de l'entrée d'une zone non identifiée dont il aperçoit la canopée. Cimetière nouveau de la ville de Neuilly. Sa marche devient douce, naturellement solennelle, au contact des allées de graviers qui se faufilent entre les chapelles abandonnées grisâtres et les milliers de tombeaux auréolés de l'humilité des morts. Les pierres veillissantes règnent en vieux sages face à l'insolence de la grande arche blanche et des tours de verre rutilantes du quartier d'affaire de la Défense qui les dominent de toute leur hauteur, feignant d'ignorer quel camps remportera la victoire à la fin.
A une dizaine de travées de distance, trois hommes couverts de masques chirurgicaux portent à bout de bras un cercueil en ébène noire qu'ils semblent vouloir directement enfourner dans le grand tombeau blanc de l'arche. Sans la force des larmes,des adieux ou des libérations qui les portent d'ordinaire, ces trois là croulent sous le poids des morts depuis quelques semaines.
L'homme s'approche de la scène, les observe un instant, puis extirpe des baillements latéraux de son pantalon trop grand deux bâtons de bois. Une fois l'un d'eux calé sous le menton et déposé sur sa clavicule gauche, il ferme les yeux puis débute un frottement à l'horizontale du second bâton sur le premier, de bas en haut, doucement d'abord. Les trois croque-morts qui viennent d'entreposer le cercueil dans ses soubassements se reposent assis sur le côté, le laissent se gorger une dernière fois de lumière avant de lui imposer sa couverture de marbre et la nuit éternelle. La présence du violonniste les interloque forcément un peu mais ils caressent l'idée fragile et apaisante que sans doute un proche du défunt un peu moins docile a décidé de braver la loi pour venir offrir son dernier hommage. L'homme sue à grosses gouttes sous son chapeau de feutre et interrompt un instant le jeu de son instrument. Il cligne de l'oeil en direction de l'ange trompettiste de la pierre tombale voisine. Sa voix chaude et rauque s'élève alors en une incantation mystique, dans une langue étrangère. Beau duo qui laisse place à un long silence, plus rien ne bouge. Mais la voltige des bâtons reprend, plus furieuse cette fois, les traits du visage basané de l'homme se contractent, les notes aigües imaginaires emplissent l'atmosphère, puis son archet se brise et il tombe à genoux dans un grand cri. C'en est sans doute légèrement trop pour les travailleurs pris d'un remord soudain d'avoir bien voulu se persuader que ce clochard céleste était invité. L'un d'eux s'approche et lui demande doucement s'il connaissait le défunt. L'homme ouvre ses paupières sur des yeux noirs fiévreux et désorientés, puis relance son regard qui s'accroche sur une des tours flamboyantes, percutée de plein fouet par un rayon des plus insistants, et qu'il semble voir pour la première fois. Il sourit au travailleur, réintercale les deux bâtons à leur place et se retire sagement d'un pas encore un peu tremblant. Quittant la nécropole sans lâcher la tour du regard, il réemprunte l'autoroute et court à petite foulée vers celle qui ne fourmille plus, ne tient plus aucun cordon, pleure la loi de l'offre et de la demande qui avait pourtant promis de toujours  la protéger. Il se colle à son propre reflet dans la vitre, c'est chaud et réconfortant. Habituellement, il en aurait sans doute été empêché mais aujourd'hui il peut fusionner sans entrave avec la matière, la chaleur, la mort ou même lui-même. Il poursuit maintenant sa route jusqu'à l'arche, compte ses pas entre les deux pieds de géant du monument puis s'allonge là où il estime sans doute le milieu, ferme les yeux et s'endort. Il est réveillé par deux hommes mi policiers mi médecins, un uniforme associé à un masque chirurgical brouillent l'analyse. On le guide dans une petite camionnette garée non loin de là. Les rues vides de la ville défilent sous ses yeux, jusqu'à ce qu'on le dépose devant un bâtiment blanc où on lui demande d'attendre sur une petite chaise dehors. Face à lui une grande banderole. "LVMH, PSA, BOUIGUES, payez vos impôts. L'hôpital se fout de la charité."
Il attend longtemps, on finit par venir le chercher. Un individu masqué lui parle d'une voix forte ponctuée de gestes. Lui reste interdit, ne comprend pas, voudrait se rendormir un peu. Alors l'individu se défait un instant de son masque pour lui offrir la vue de ses lèvres et surarticuler ce mot : CO-RO-NA.
Titre: Re : Un indien dans la ville
Posté par: Chouc le 12 Avril 2020 à 19:04:18
Bonjour Hannahb et bienvenue  :)

Je poursuis avec toi mon reading challenge d'avril. J'ai pour habitude d'effectuer d'abord un relevé avant de commenter le texte dans son ensemble. C'est parti !

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Sans la force des larmes,des adieux ou des libérations
Il manque un espace après la virgule.

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interloque forcément un peu mais ils caressent
Virgule avant le mais.

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interrompt un instant le jeu de son instrument. Il cligne de l'oeil en direction de l'ange trompettiste de la pierre tombale voisine. Sa voix chaude et rauque s'élève alors en une incantation mystique, dans une langue étrangère. Beau duo qui laisse place à un long silence, plus rien ne bouge.
J'ai deux soucis avec ce passage.
Le premier, c'est que "sa voix" succédant au groupe nominal "l'ange trompettiste de la pierre tombale voisine", on a le sentiment que c'est lui qui commence à chanter. Si c'est bel et bien le cas, ne tient aucun compte de cette remarque. Mais si c'est le violoniste qui chante, alors il faut formuler ta phrase autrement.
Second point, tu parles d'un duo alors le violon a cessé de jouer, du coup je ne comprends pas trop entre qui et qui s'effectue ce duo.

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doute été empêché mais aujourd'hui
Virgule avant "mais". (toujours ou presque)

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BOUIGUES,
Bouygues.



Un très chouette texte, dommage qu'il traite du coronavirus (c'est une appréciation tout ce qu'il y a se subjectif, j'en ai tellement marre d'entendre parler de virus, j'aurais préféré que tu m'emmènes ailleurs  ;))
C'est très bien écrit, bon sens de la formule, c'est doux-amer et vraiment agréable à lire. Il y a juste le passage que j'ai relevé plus haut qui me pose question, je vais sagement attendre ton éclairage  ;)

Merci pour le partage,

Au plaisir !
Titre: Re : Un indien dans la ville
Posté par: Hannahb le 14 Avril 2020 à 00:04:31
Mille merci pour ce retour Chouc !

Effectivement le passage mentionné n’est pas bien clair.
Je pensais au violonniste qui fait un clin d’oeil au trompettiste, signe de départ du duo entre eux d’eux.
Mais je vais revoir tout ça.

Bonne soirée !




Titre: Re : Un indien dans la ville
Posté par: HELLIAN le 14 Avril 2020 à 12:07:32
Évocation  intéressante d'un personnage décalé.2. Votre texte ne manque pas de poésie. Je suis un peu moins adepte de certaines formules ou formulation parfois un peu trop tarabiscotées à mon goût et si je puis me permettre un conseil, ce serait de vous en désencombrer. Mais à l'évidence, vous ne manquez pas de potentiel.

Cordialement
Titre: Re : Un indien dans la ville
Posté par: Hannahb le 14 Avril 2020 à 20:57:18
Merci beaucoup de votre retour  Hellian.
A quelle formule  pensez vous par exemple ?
Bonne journée !