Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: estherilisez le 10 Avril 2020 à 01:03:28

Titre: Mes yeux au sel
Posté par: estherilisez le 10 Avril 2020 à 01:03:28
Avant j'avais une vie, une vraie vie, j'y prenais des douches, je sortais les poubelles, j'ouvrais le frigo et la bouche en forme de sourire. Avec ma vraie vie nous faisions des tas de choses d'amoureux, nous nous embrassions dans le miroir dont la surface à l'infinie profondeur nous répétait, avec de folles variations, des perspectives surprenantes : vous êtes en vie mon garçon ! Maintenant, je fais partie du décor ; au même titre que le carrelage et le robinet. Et comme le robinet ne respire que pour pleurer, ma vie ne ressemble en rien à une vie, d'ailleurs je ne peux même pas pleurer - même le robinet est plus humain que moi. Quand je pense que ma vie était avant, que l'avant pour toujours restera relégué au rang de souvenir et que le maintenant est déjà délimité dans son après, que ma vie ne s'avancera plus autrement qu'avec l'inertie des roues faussement libres, en toute logique il me vient l'idée que je dois être mort, et que bientôt je cesserai d'avoir de telles idées. J'en souris. Pas sur les lèvres, je n'en ai pas.
Toute la journée des gens défilent au-dessus de moi, des médecins, des infirmiers, des ménagers, des notaires, le directeur de l'opéra d'arles et je ne sais quels autres mannequins... Histoire de hanter leurs monde et de voir le monde, j'essaye, sans succès, de mettre mes yeux dans leurs poches. Le soir vient le tour de ma femme. Elle me raconte sa journée en essayant d'instaurer un semblant de dialogue dont je ne vois pas, pour le moment l'intérêt. Depuis l'accident je prend un malin plaisir à lui faire croire que tétraplégie rime avec trisomie. Borné à oublier les codes de communication qu'elle a tant de fois tenté de me faire retenir, je lèche les larmes qui gracient ses sécheresses. Aujourd'hui il me reste deux mots pour lui dire ce que j'en pense, de ses collègues et de sa mère chiante. A droite oui, à gauche non.
-Comment est-ce que tu te sens aujourd'hui mon amour ?
-Oui.
-J'ai croisé Fabrice qui...
-Oui.
-Je me suis permise de lui donner ta réponse en avance, j'étais sûre que tu...
-Oui.
-Tu écoutes ce que je te dis ?
-Oui.
-Réponds non mon amour si tu me comprend...
-Oui.
Ce jour là il y avait un oiseau sur le bord de la fenêtre, nonchalant je lui jetais mes coups d'oeil me servant de ses plumes comme prétexte tandis que ma femme achevait d'insulter notre amour, notre grand amour d'intelligence et de raffinement, s'ingéniant, ingénue et têtue, à me traiter comme un enfant. Elle a été en vie avant que je décide de faire bande à part avec ma vie, et avant que ma vie ne trahisse nos dialogues. Je l'ai aimée et je l'aime moins depuis qu'elle n'invente plus de rêves et de grimaces pour m'enchanter, depuis qu'elle ne se maquille plus pour m'émerveiller, qu'elle n'apprend plus les fins de vers qui terminaient les citations que je déclamais, en bout de table de notre parfait dîner d'amoureux. Hier elle m'a avoué, en larmes et les joues rouges de honte qu'elle voyait quelqu'un. Les enfants m'ont dit que j'étais devenu gros et qu'un filet de bave continuellement tombait sur mon cou. Ils deviennent drôles depuis que je ne suis plus intelligent, j'aurais du y songer avant, à vivre moins pour mieux les voir.
Un jour il faudrait peut-être que je leur dise que je les entends, avant que l'euthanasie ne soit légalisée. Ce serait passer à côté du chef-d'oeuvre que je concocte soigneusement depuis quelques temps, depuis l'accident, dans ma petite tête de mort-vivant. Une sorte d'évangile en langue archaïque ; je ferais croire à un miracle venu des anges pour me sanctifier tel, ma salive sera une auréole et un parfum à la mode
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: HELLIAN le 10 Avril 2020 à 01:57:50
très beau texte et d'une rare violence !
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: Krapoutchniek le 10 Avril 2020 à 10:03:30
Salut,

J'aime bien le fond (sauf le dernier paragraphe, je ne vois pas où tu veux en venir ?), malgré qu'on comprend beaucoup trop vite qu'on n'a pas affaire à un homme en bonne condition. Pour tout dire je pensais que ça partait sur un animal au début  ^^ Mais peut-être qu'introduire le handicap avec un peu plus de subtilité aurait été bienvenue.

Par contre j'ai un problème avec la forme. Les nombreuses répétitions m'ont fait sortir du texte plusieurs fois ("Elle a été en vie avant que je décide de faire bande à part avec ma vie, et avant que ma vie(...)" par exemple). Quelques tournures maladroites également ("je lui jetais mes coups d'oeil me servant de ses plumes comme prétexte" : prétexte de quoi (même si on comprend que c'est pour ne pas écouter sa femme)).

Bref il y a de l'idée mais je pense que le texte mériterait une petite révision  ^^
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: Botrac de Saint-Estimini le 10 Avril 2020 à 23:04:04
Narration originale et effet percutant, c'est vrai. Quelques petites fautes d'orthographes et un phrasé un peu trop facile pour moi. J'y trouve de l'intérêt, mais pas une assez grande qualité littéraire (dont on se dit qu'elle peut rivaliser avec celle de Jean de Lafontaine :-)). Je mettrais entre 11/20 et 13/20 au global si j'avais à donner une note, cela vous va ?
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: estherilisez le 11 Avril 2020 à 02:29:33
Merci à vous trois pour vos retours (et si j'ai lu certains de vos textes il me faudrait maintenant m'atteler à écrire des retours)

Effectivement Krapoutchniek comme vous l'avez bien vu ce texte est un premier jet qui mériterait (bien grand mot) d'être retravaillé. Je retournerais à votre commentaire y puiser de la distance et de la lucidité sitôt que la fatigue ne me fera plus confondre les mots et les poils

Au risque de vous déçevoir Botrac, je n'ai pas pour dessein de devenir "Papillon du Parnasse" (tel que la fontaine se définit dans le discours à madame de la sablière) ni de pétrifier Psyché devant les mirifiques statues d'un palais (les amours de psyché et cupidon, toujours de La Fontaine) N'oublions pas que les ornements du "Cerf se voyant dans l'eau" lui portent préjudice, à lui (et à ses bois)
Et parce-que je suis la Cigale esclave des simplicités comme a pu l'être Esope le prix fixé sur ma tête me convient parfaitement

Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: Alan Tréard le 11 Avril 2020 à 13:26:06
Bonjour estherliez,


Tu abordes là un sujet bien complexe dont il est difficile de tirer de rapides conclusions.

J'ai essayé de saisir la portée du texte, comme pour comprendre si tu souhaitais te servir d'un personnage dans une situation difficile pour faire passer tes propres priorités, ou si tu souhaitais au contraire donner à ce narrateur une place importante, significative, dénuée de connotations ou de jugements moraux. J'ai plutôt eu le sentiment que tu recherchais un certain réalisme, loin d'une forme de romance ou de fantasme confortable, l'exacerbation que tu donnes à lire de cette souffrance m'a semblé plus proche d'une certaine forme d'esprit de véracité.


Malheureusement, bien souvent, les plus grandes souffrances sont muettes, ce qui incombe naturellement à l'écrit : faire entendre une forme de détresse silencieuse qui n'aurait pas de mots de vocabulaire pour être exprimée tant son immensité dépasse nos faibles mots. Ici, j'ai eu le sentiment que tu souhaitais trop donner le sentiment que la souffrance pouvait s'exprimer dans une espèce de délibération continue, tel monologue de l'isolement qui correspondrait au plus près à une réalité exacte. Je me demande si, pour encourager l'empathie, inviter la réflexion, faire comprendre l'ineffable, tu n'aurais pas pu trouver une situation moins brève que ce court dialogue de couple, trouver donc un récit qui donne déjà plus à voir de difficultés d'expression dans leur diversité la plus douloureuse avec ses non-dits et ses obstacles.

Bien sûr, l'idée que j'expose ici ne correspondra pas nécessairement à ta démarche d'écriture, et, ne te connaissant pas suffisamment, il est possible que mon impression de lecture s'éloigne de tes propres préoccupations ; auquel cas, je peux au moins dire que j'y trouve une thématique qui me semble tout à fait importante et sensée, que j'ai lu ce texte avec une grande attention.


Au plaisir de te lire de nouveau bientôt, je te remercie pour cette lecture. ^^
Titre: Re : Re : Mes yeux au sel
Posté par: HELLIAN le 11 Avril 2020 à 14:20:50
Bonjour estherliez,


Tu abordes là un sujet bien complexe dont il est difficile de tirer de rapides conclusions.

J'ai essayé de saisir la portée du texte, comme pour comprendre si tu souhaitais te servir d'un personnage dans une situation difficile pour faire passer tes propres priorités, ou si tu souhaitais au contraire donner à ce narrateur une place importante, significative, dénuée de connotations ou de jugements moraux. J'ai plutôt eu le sentiment que tu recherchais un certain réalisme, loin d'une forme de romance ou de fantasme confortable, l'exacerbation que tu donnes à lire de cette souffrance m'a semblé plus proche d'une certaine forme d'esprit de véracité.


Malheureusement, bien souvent, les plus grandes souffrances sont muettes, ce qui incombe naturellement à l'écrit : faire entendre une forme de détresse silencieuse qui n'aurait pas de mots de vocabulaire pour être exprimée tant son immensité dépasse nos faibles mots. Ici, j'ai eu le sentiment que tu souhaitais trop donner le sentiment que la souffrance pouvait s'exprimer dans une espèce de délibération continue, tel monologue de l'isolement qui correspondrait au plus près à une réalité exacte. Je me demande si, pour encourager l'empathie, inviter la réflexion, faire comprendre l'ineffable, tu n'aurais pas pu trouver une situation moins brève que ce court dialogue de couple, trouver donc un récit qui donne déjà plus à voir de difficultés d'expression dans leur diversité la plus douloureuse avec ses non-dits et ses obstacles.

Bien sûr, l'idée que j'expose ici ne correspondra pas nécessairement à ta démarche d'écriture, et, ne te connaissant pas suffisamment, il est possible que mon impression de lecture s'éloigne de tes propres préoccupations ; auquel cas, je peux au moins dire que j'y trouve une thématique qui me semble tout à fait importante et sensée, que j'ai lu ce texte avec une grande attention.


Au plaisir de te lire de nouveau bientôt, je te remercie pour cette lecture. ^^


ça va  ?
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: True Duc le 11 Avril 2020 à 22:57:12
Bonsoir estherilisez,

De belles phrases/images que j'aurais aimé écrire. Exemple :
j'ouvrais le frigo et la bouche en forme de sourire; le robinet ne respire que pour pleurer ;  je l'aime moins depuis qu'elle n'invente plus de rêves et de grimaces pour m'enchanter ; Ils deviennent drôles depuis que je ne suis plus intelligent

J'aime beaucoup ce monologue intérieur. J'aime ce style oral, je le trouve bien foutu, j'étais dedans sa tête. Les répétitions je les trouve crédibles et légitimes. 
Quelques maladresses, quelques phrases "tégévé" il est vrai....mais, dans la bouche de ce patient, le lecteur embarqué que je suis le pardonne.

J'ai pas pigé la référence au directeur de l'Opéra d'Arles. Mais là je suis peut être indiscret.

Je déteste la dernière phrase par contre. Je ne la comprends pas. Elle sabre le truc trop rapidement. Si on me demandait "hé True, tu voudrais un dernier paragraphe mi-cynique mi-larmoyant pour remplacer cette chute angélique ?" mes yeux pointeraient à droite  :o

Merci pour cette lecture. J'y vois du scaphandre. J'y vois du papillon.
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: estherilisez le 12 Avril 2020 à 00:09:53
Alan Tréard, je te réponds avec des tirets si tu es d'accord
-merci tout d'abord pour ta lecture attentive
-si par réalisme tu entends lucidité et décalage ce fut bien mon dessein. Mais les "fantasmes" et la "romance" ne sont pas bien loin, j'ai essayé de rendre le regard "confortable" et admis dans la continuité de l'idiosyncrasie et de la substance phénoménologique (mmh à vrai dire je ne suis pas bien sûre d'avoir compris la logique de votre premier paragraphe)
-pour ce qui est de la souffrance, je vous rejoins sur le couple absolu/silence (le tout n'a pas besoin d'un morceau de mot). Cependant mon personnage n'est pas (de ce que j'ai écris du moins, mais il y a sans doute des émotions qui bougent entre les lignes) en situation de souffrance. Il s'amuse d'ailleurs beaucoup de déroger à sa loi, en étendant la vie qu'il a perdu dans une étoffe de rire et de cynisme

Hellian : oui et toi ? quoi de neuf ?

True : si vous pardonnez mes maladresses je m'excuse tout de même pour elles. Et en profite pour remercier votre italique.
Je crois qu'il n'y a pas d'opéra à Arles (en tout cas je n'y suis jamais allé) La référence est une surenchère au service de la folie (des grandeurs ?)
J'ai relu ma dernière phrase et moi je l'aime bien. On dirait que la dernière prépositions a été collé avec du scotch mais le parfum rattrape le déséquilibre (non?) Rooh et puis la chute n'est pas angélique elle est EVANGELIQUE et hypocrite. Mais si vous parlez du dernier paragraphe entier c'est vrai que ça fait blague pour blague. J'avais dû voir johnny got his gun
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: VictorLerku le 12 Avril 2020 à 11:36:55
Personnellement j'ai adoré te lire, alors oui, quelques "réglages" par si par là seraient bienvenus.
J'ai trouvé ton texte plein de fraîcheur et j'ai aimé les passages du début amusés/bruts, c'est simple mais sophistiqué, dur et vrai sans chis-chis.
Un texte sur un quelconque handicap nécessite du recul et un peu de cran pour être prit au sérieux, et ton texte est sérieux et très juste.
Bref j'ai beaucoup aimé ton texte hâte de voir la version finale si tu nous en fait part.
Chapeau.   
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: Botrac de Saint-Estimini le 13 Avril 2020 à 14:45:52
Ah mais dame, Estherilisez, je vous complimentais !  :(  La mention de Jean de Lafontaine était en effet peut-être un peu superflue.

Tout au moins en tout cas j'ai bien aimé votre écrit (quand même !) et vous me renvoyez dans les cordes d'un ring que je n'ai pas demandé, ce n'est pas très gentil.
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: estherilisez le 13 Avril 2020 à 17:50:44
Merci VictorLerku pour votre commentaire. Pas de version finale en perspective (pour le moment) (j'ai encore bien dû mal à reconnaître les pierres à polir, ou peut-être est-ce une question de volonté) mais je vous la dédicacerais si vous voulez

Oh Botrac pardon ! Ma réponse est effectivement très acerbe et j'en suis toute confuse.. certaines paroles (surtout la nuit) oublient qu'elles ont des conséquences ; si vous avez un bleu sur l’œil je vous applique une pommade. Et tenez pour me faire pardonner je vais de ce pas lire vos écrits
Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: Manu le 17 Avril 2020 à 12:11:59
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Titre: Re : Mes yeux au sel
Posté par: estherilisez le 17 Avril 2020 à 23:54:15
Je suis très touchée par ton commentaire, écrit par Manu
C'est fou que ce texte alimente ton cauchemar alors qu'il réalise un bout de fantasme chez moi. Ils ont bien fait de mettre l'intention d'auteur à la poubelle