Ça faisait longtemps que j'arrivais plus à écrire et hier, je me suis posée avec une tasse de thé et j'ai réussi à me concentrer assez pour écrire cette petite histoire qui me trottait dans la tête depuis la Finlande. Donc voilà, il a fallu quatre tasses de thé, plusieurs relectures et la bienveillance de Jezy en tant que bêta-lectrice pour en venir à bout (d'ailleurs j'ai corrigé la plupart des trucs que tu relevais mais un ou deux sont restés en l'état, si ça gêne toujours hésite pas à te répéter xD).
D'ailleurs c'est rare que je poste un texte juste après l'avoir écrit, mais pour une fois je l'aime bien alors je vais pas le laisser traîner des semaines dans mon dossier et oublier de l'envoyer. Voilà, j'espère que vous l'aimerez bien.
***
L'étranger était arrivé au village lors d'un après-midi brûlant. Des hommes qui fauchaient un champ de luzerne l'avaient vu émerger de l'orée de la forêt. Ils s'étaient arrêtés pendant qu'il passait, soulevant sur la route un peu de poussière. Puis les lavandières, qui étendaient au soleil des draps si blancs qu'on ne pouvait les regarder sans ciller, avaient suivi des yeux sa silhouette vacillante alors qu'il se rapprochait des chaumières. Une poignée de gamins jouait à s'asperger d'eau, près d'un abreuvoir. Ils furent les derniers à remarquer l'homme étrange, mais l'ayant aperçu, ils se mirent aussitôt à courir vers la route. L'inconnu paraissait épuisé, il marchait du pas opiniâtre de celui qui n'ose pas s'arrêter, de peur de ne jamais pouvoir continuer. Il passa les premières chaumières, escorté de garçons et de filles à moitié nus et étrangement silencieux. Devant une grande maison attendait, bras croisés, une femme un peu trop jeune. Les mioches se précipitèrent vers ses jupes, mais elle ne bougea pas. L'étranger s'arrêta enfin, juste devant la fille de l'aubergiste.
Malgré la chaleur, il était habillé de pied en cap, et tout de noir, de la veste au chapeau, sauf sa chemise blanche dont il avait tout de même entrouvert le col. Il toisait la fille d'une tête ; sa peau était très pâle, et ses doigts très longs, constata-t-elle lorsqu'il se découvrit. Il paraissait plus jeune, tête nue, à peu près son âge. Ses cheveux étaient clairs et fins comme ceux des nouveau-nés, et ses yeux, couleur d'orage.
Les enfants, suspendus à leurs lèvres, les écoutaient parler. La voix de l'étranger était apaisante, et même la fille de l'aubergiste semblait moins s'en méfier. Ils se mirent d'accord sur le prix de la chambre de l'étage, petite mais plus fraîche que celles qui étaient sous les combles. Il n'avait pas de bagages. Comme il ne savait pas combien de temps rester, elle lui demanda une semaine d'avance ; il compta l'argent, ajouta un billet en demandant qu'elle lui serve à boire, une bouteille de liqueur ferait l'affaire.
« Voyez cela avec mon père », répondit-elle, glaciale, ne prenant que l'argent de la chambre. Du menton, elle désignait ce qu'on aurait pu prendre, de loin, pour un paquet de vêtements abandonné près du talus. Mais avec quelque attention, on pouvait le voir bouger dans l'herbe haute, au rythme paisible des respirations d'un dormeur. L'ombre d'un sourire dans ses yeux étranges, le nouveau venu remit son chapeau et tourna les talons, marchant vers le soûlard. Là-dessus, la fille du digne homme rentra dans l'auberge et en ferma la porte, abandonnant sur le seuil la bande de marmots crasseux qui coururent chercher un peu de fraîcheur contre les draps mis à étendre.
L'aubergiste marmottait dans son demi-sommeil poisseux. Il parut s'apercevoir de quelque chose quand l'ombre décharnée de l'étranger tomba sur lui. Plissant les yeux à cause du soleil, la face rouge de chaleur ou d'alcool, il se redressa en grognant. Le jeune homme souriait toujours.
« Pardon, monsieur. On m'a dit que vous me donneriez à boire. »
Sa voix paraissait un rien étranglée, comme s'il se retenait de crier. L'ivrogne sembla comprendre et se cramponna à sa bouteille pleine aux trois-quarts ; mais quand il aperçut un billet dans la longue main pâle, il tendit l'eau-de-vie de bon cœur, encore assez lucide pour savoir qu'il la vendait deux fois son prix.
L'étranger saisit la bouteille, se releva lentement, il tremblait un peu. Derrière une fenêtre de l'auberge, il vit son hôtesse lui lancer un regard noir avant de tirer le rideau. Il s'éloigna des maisons à grandes enjambées, mais au milieu de la plaine, sembla s'effondrer soudain. Tout le village entendit son cri, de douleur longtemps réprimée, à vous glacer les sangs sous le soleil de plomb. Il y eut quelques faucheurs pour esquisser un geste vers lui, le croyant blessé ; tous le virent alors boire la moitié de la bouteille de liqueur, comme si ç'avait été de l'eau de source, se relever, et, tremblant, hoquetant, aller s'adosser à l'ombre d'un arbre que, jadis, la foudre avait fendu. « Celui-là doit revenir de la guerre », murmura un paysan, les sourcils froncés de méfiance et de compassion mêlées. « Elle l'aura rendu fou. » Et les autres hochèrent la tête, reprenant leur travail, sans savoir à quel point ils se trompaient.
La nuit était tombée depuis longtemps, mais l'air était encore tiède lorsque l'étranger vint frapper à la porte de l'auberge, doucement. La fille lui ouvrit sans le regarder et lui fit signe de la suivre. Au passage, il déposa la bouteille vide sur une table, monta les escaliers, une de ses mains bizarrement crispée sur la rampe. Ils s'arrêtèrent au bout du couloir et elle lui tendit une petite clé de bronze.
« Je dors dans la chambre voisine, si vous avez besoin d'aide. Bonne nuit, monsieur. »
Tout dans ce ton l'invitait à plutôt se débrouiller seul, mais il eut l'affront de sourire et de la remercier. Son haleine empestait la liqueur de fruits, même s'il se tenait très droit ; il souleva légèrement son chapeau avant d'introduire la clé dans la serrure, sans faute, et de disparaître dans la petite chambre.
La fille de l'aubergiste se réveilla en sursaut au milieu de la nuit, en entendant crier ; un long râle suivi d'un hoquet, trop semblables à ceux de l'après-midi. Puis le silence, du moins y crut-elle avant de distinguer, horrifiée, des gémissements pathétiques qu'il essayait d'étouffer dans l'un de ses oreillers. Les mains sur les oreilles, elle se recroquevilla, suffocante, sous les couvertures, murmurant pour elle-même des prières qu'elle avait depuis longtemps oubliées.
Le matin la trouva affairée devant le poêle, ses traits à peine plus tirés que d'habitude. Dans la cuisine discutaient trois voyageurs, attablés à une distance respectueuse de l'étranger qui, renversé sur le dossier de sa chaise, ses jambes étendues, semblait pensif, paisible. La fille de l'aubergiste distribua des tranches de pain frais, déposa sur la table du beurre et de la confiture dont se servirent abondamment les trois hommes ; leur compagnon de table n'y jeta pas un regard. Au bout de quelques minutes, elle le fit sursauter en déposant devant lui une tasse remplie d'un liquide fumant.
« C'est du saule blanc », expliqua-t-elle, « et du clou de girofle. Ça calme les douleurs. »
Il la regarda quelques longues secondes, sans répondre, et elle eu du mal à ne pas ciller. Puis, avant qu'elle ait pu l'arrêter, il empoigna la tasse brûlante et avala d'un trait la tisane. Quand il la reposa, elle vit, horrifiée, que l'intérieur de sa paume était rouge, cloqué, et sa lèvre inférieure semblait en feu.
« Cette douleur-là », articula-t-il, « n'est rien. »
Elle restait interdite. Les voyageurs, qui n'avaient rien vu de l'échange, ne s'arrêtèrent de discuter que quand il éclata de rire, un rire à vous écorcher la gorge.
Comme il était encore à table longtemps après le départ des autres et qu'elle avait fini de nettoyer la cuisine, elle lui proposa elle-même de lui vendre une bouteille d'hydromel. Il ne réussit pas tout à fait à masquer sa stupéfaction, et accepta. Elle resta abîmée un petit instant de trop dans ses yeux étranges, avant de se diriger vers la cave. Quand il prit l'alcool, elle remarqua que la brûlure de sa main avait pris une couleur grise, nécrosée. Se méprenant sur son expression, il lui assura qu'il ne comptait rien boire dans son auberge.
« Vous pourriez. »
Il sourit, presque amusé, et elle se détourna vite pour commencer à préparer le repas. De la fenêtre, elle le vit rejoindre l'arbre où il avait passé la soirée de la veille, et trouva à sa démarche quelque chose de tordu, bancal.
C'est elle qui vint le chercher, le soir, après avoir mis au lit son père soûl. Il avait protesté et vociféré en l'appelant par le nom de sa mère, morte des années plus tôt, mais elle avait appris à ne plus l'entendre ; elle avait même appris à ne plus ressentir de peine lorsqu'il se essayait de la frapper. De toute façon, ses claques molles n'avaient plus la force d'avant, et une fois couché, il se résignait à dormir. Ses ronflements résonnaient déjà dans la pièce quand elle la quitta, des vêtements propres posés sur la chaise.
À peine sortie de l'auberge, elle regretta d'être bras nus. Des nuages noirs s'amoncelaient là où le soleil s'était couché, et un vent froid s'était levé. Le crépuscule s'assombrissait très vite, elle eut du mal à repérer l'étranger appuyé à son arbre, dans sa tenue noire ; mais ses cheveux, découverts, faisaient une tache claire qu'elle voyait de loin.
« Vous devriez rentrer », lui dit-elle, « l'orage arrive. »
Il ne répondit pas tout de suite et elle craignit qu'il fût aussi ivre que son père, faillit tourner les talons mais il soupira, se releva péniblement, la bouteille vide à la main. « J'aimerais marcher un peu », lui dit-il. Muette, elle lui emboîta le pas.
Ils n'allèrent pas très loin ; à quelques pas de là coulait un ruisseau qui, en aval, traversait le village, alimentait la cour des lavandières. Il s'assit sur un rocher avec précautions. Frissonnant sous le vent glacial, elle resta debout derrière lui. Des gouttes commencèrent à tomber, et le tonnerre gronda, assourdi par la distance.
« Je regardais cet endroit depuis l'arbre fendu. Je le trouve paisible. Calme. »
En quelques secondes, l'averse était sur eux. La fille de l'aubergiste commença à trembler, mais n'osait pas s'éloigner de l'étranger ; elle était avide d'en entendre plus, ne voulait pas traverser la plaine dans le noir sous l'orage qui arrivait. Elle avait du mal à entendre sa voix douce, par-dessus le vacarme de l'eau.
« Je me disais que je pourrais peut-être venir ici. », continua-t-il. « À la fin. »
Elle murmura qu'elle se baignait dans ce ruisseau, avant. Puis elle crut l'entendre rire, et elle en fut peinée. Mais lorsqu'il se retourna, il n'y avait pas trace sur son visage de son insolent sourire. Il avait peut-être pleuré ; leurs figures à tous les deux étaient trempées par l'averse. Il se redressa péniblement. Avec ses manières de gentilhomme, comme si elle ne l'avait pas vu s'enivrer à mort, il lui mit sa veste sur les épaules et ils prirent le chemin de l'auberge. L'orage était au-dessus d'eux, de violents coups de tonnerre la faisaient sursauter. Elle laissait l'étranger marcher devant elle, et à la lumière des éclairs, sa chemise collée à sa peau par la pluie paraissait lui révéler des os difformes, la colonne vertébrale trop apparente. Avec un frisson d'horreur, elle s'aperçut que ses omoplates saillaient hors de son dos, et lorsqu'enfin arrivé, il lui demanda une bouteille d'alcool pour la nuit, elle ne put ni la lui refuser, ni le regarder en face. Les doigts qui saisirent la liqueur avaient l'air d'avoir été brisés.
Elle s'était levée aux aurores, comme toujours, avait servi le petit-déjeuner aux clients de l'auberge. L'étranger n'était pas là. Ils paraissaient en être rassurés, riaient un peu plus fort, lui souhaitaient une bonne journée en passant la porte. Elle débarrassa la cuisine et monta l'escalier rapidement, craignant qu'il ne fût parti, mais elle était encore à quelques pas de sa porte lorsqu'elle entendit ses gémissements étouffés. Elle voulu s'enfuir, resta paralysée. Puis les pas lourds de son père retentirent dans l'escalier, et, sans réfléchir, elle marcha jusqu'au bout du couloir et entra dans la dernière chambre, où il ne viendrait pas la chercher.
Il sursauta quand la porte s'ouvrit ; réussit à se lever, la reconnut, se laissa retomber assis sur le lit et prit sa tête entre ses mains. Elle le voyait en pleine lumière, sans veste ; il tremblait violemment, tous ses os semblaient saillir, prêts à déchirer sa peau, et lui, impuissant, essayait de contenir sa douleur. Elle resta pétrifiée. Au bout d'un moment la crise sembla passer, il leva vers elle ses yeux brumeux, essaya de calmer sa respiration assez longtemps pour parler.
« Aidez-moi », réussit-il à dire. Elle lui tendait déjà sa veste. Il s'était chaussé avant qu'elle n'arrive. Elle passa un bras au-dessus de son épaule pour le soutenir et, tandis qu'ils se dirigeaient vers la porte, il agrippa sa main avec une telle force qu'elle ne put retenir un cri. Il ne la lâcha pas. Elle savait déjà où il voulait aller.
L'air était plus frais, depuis l'orage de la veille. Les paysans fanaient la luzerne trempée par l'averse, espérant que le soleil suffirait à la faire sécher avant qu'elle ne pourrisse. Les lavandières étendaient leur linge, comme d'habitude, les marmots à leurs trousses. Beaucoup levèrent la tête, surpris, au passage de la fille de l'aubergiste et de l'étranger qui marchaient à l'écart du village, près de l'arbre fendu, puis le dépassaient pour s'arrêter en amont du ruisseau.
« Je vais vous laisser », lui dit-elle, la voix tremblante, après l'avoir aidé à s'assoir. Il ne lâchait pas sa main, secoua la tête. Elle ne pouvait retenir des sanglots nerveux. Elle savait ce qui allait arriver, essaya désespérément de se dégager, puis abandonna. La douleur semblait empirer, il serrait convulsivement ses doigts. Puis elle s'aperçut, horrifiée, qu'il n'y était pour rien. Ils se désarticulaient. Cette fois, il se mit à hurler.
La forêt, dans cette région, débouche sur un petit village, rien de plus que quelques chaumières assemblées, deux ou trois champs, une seule auberge. Les voyageurs qui en reviennent racontent qu'au bord du ruisseau, en amont, se tient un arbre majestueux, au bois complètement blanc. Il porte des fleurs grises dont les pétales tombent en pluie, et les enfants aiment en ramasser de grandes brassées, jouer autour de lui ou se baigner à ses pieds.
Lorsqu'on demande aux villageois par quelle magie un tel arbre a pu pousser, certains d'entre eux semblent taraudés par un ancien souvenir. La plupart vous conseillent d'aller manger à l'auberge, et de questionner la vieille tenancière. Elle a perdu une main lorsqu'elle était jeune, disent-ils, mais ça ne l'empêche pas d'être la meilleure cuisinière du hameau. Si vous le lui demandez, elle vous racontera peut-être l'histoire d'un étranger qui était venu il y a des années, un garçon aux manières de gentilhomme, aux cheveux clairs et aux yeux couleur d'orage.