Cholet, le 02.02.2020
Chiara Revert
42 rue de la Galerie
49 300 Cholet
Objet: lettre de rupture
Régis,
Au seuil de cette entreprise, il aurait été plus raisonnable de façonner les sentences qui vont suivre dans des ébauches destinées à être froissées, jetées et/ou recyclées. Je prends ici le risque que la greffe inévitable de bévues en tout genre, biffages indélicats et de contritions indirectes vienne perturber la régularité de mon scribouillage en italique. Je respecte trop l'astre sur lequel nous nous sommes rencontrés, et je considère que la modicité de notre épisode commun ne mérite pas d'impacter l'écosystème. Ainsi contente toi de ce seul feuillet recto-verso, rédigé d'une seule traite, comme témoignage de ma hardiesse.
Le picrate m'a fait la poussette, la nicotine s'engouffre dans les failles. Ils sont mes alliés. Toi-même, tu connais les subterfuges pour faire danser les muses autour de nos ardeurs de saltimbanque. Mais telle n'est pas la querelle du moment. Passons.
Négatif Régis, mes ambitions sont à mille lieux de partager une habitation avec toi. Ni avec toi, ni avec aucun gonze. Maintes fois, tu as fantasmé sur mon appréhension de la solitude. Méprise! La nuance est que je ne me plais pas à la subir, mais que je m'y enroule dès que sa sensation duveteuse me manque. J'ai des camarades dévoués dont je peux saturer les esgourdes en échange de quelques miettes de mon charisme dès que j'en éprouve le besoin. Le système est opérationnel. Tu n'y trouverais qu'un rôle de grain de sable.
Cette impossibilité s'ancre éventuellement dans la quarantaine de saisons qui nous sépare. Je fais mes premiers pas fébrilement, les orteils flétris d'être resté trop longtemps dans la naïveté jouvencelle. Toi, tu as déjà le cœur expérimenté, ridé, affligé, noyé, mais remontant toujours à la surface. Sa mécanique est huilée. Pour ma part, je tâtonne en essayant de respecter ma propre harmonie.
Pourtant, il est incontestable que nos quelques escapades extra-muros nous ont fait frôler l'idée d'un duo normalisé. L'exquise projection a pu pénétrer par effraction dans ma cabèche pour s'évader en se hissant sur mes zygomatiques. Mais, après quand se dissipe l'étourderie, l'état sauvage retrouve sa suprématie. Ici, Cholet, c'est mon terrain de jeux, je veux sautiller dans toutes les cases, sans respecter aucune règle, ni la tienne ni la "nôtre".
Mardi dernier, Quentin, fidèle psychologue de comptoir, a posé ton cas sur le zinc. Le houblon stagnant sur la mandibule, j'ai porté aux nues la simplicité de notre relation impossible. À la troisième pinte, j'ai même développé sur la richesse de ta personnalité. Inédit pour moi cet épanchement. Ma matière si grise a la capacité de rosir, sache-le. Quentin, que tu ne connais pas, et que tu ne connaîtras pas, est préoccupé par les errements de ma raison dans notre maelström. Ce soir-là, j'ai aussi croisé tes amis Pipo et Marie-Claire. Ils m'ont conseillée d'être aux aguets vis-à-vis de tes réactions passionnées. Ils pensent, eux aussi, que le câble de l'ascenseur est friable. Tous me recommandent de remettre ma carapace sans passer par le pressing… Je fais quoi moi maintenant avec toutes ces données…
Tardivement, mais solennellement, je me dois de t'avouer que je suis amoureuse de toi. C'est un fait inéluctable. Pas seulement dans le tourbillonnement que connaît ma couche durant nos accouplements cuisants. J'aime qui tu es, j'aime ce que tu me renvoies. J'apprécie fortement tes silences, lorsque tes bras m'engloutissent, que tes doigts me cajolent et que tes yeux m'irradient. Les pierre-paul-mattéo précédents n'ont jamais réussi à faire disperser mes molécules de la sorte. Ces deux années à gambader à tes côtés m'ont permis de soulever ma jeune carcasse au palier supérieur.
Ce week-end, ma génitrice m'a rendu une visite de courtoisie afin d'évaluer mes capacités d'autonomie de FFBAM (Future Femme Bonne à Marier, c'est une expression à elle!) . Pendant qu'elle passait le plumeau dans des recoins dont j'ai peu d'égard, j'ai voulu lui dire que j'avais enfin rencontré le "prince charmant que je mérite" : un hurluberlu bienveillant qui a mis de l'eau savonneuse sur mon piédestal pour me faire grandir. Mais je n'ai pas eu le temps de tenter de lui élucider quelques-uns de nos paradoxes, ton message de salop (y'a pas d'autres mots) reçu à cet instant-là a sonné le glas de notre tandem. L'arachnicide curieuse restera à tout jamais dans l'ignorance de ton existence.
Résister à l'âpreté de l'encre m'a donné du fil à retordre. Il aurait été plus aisé de me laisser envahir par le venin pour imbriquer la rancœur et l'aigreur dans le puits sans écho qu'est devenu notre dessein, gâché de n'avoir été que nous-mêmes. Pardon pour cette phrase, elle ne veut rien dire... Je me perds dans la science langagière... Alors qu'un post-it aurait suffi :
C'était beau, c'était simple, c'était entier.
C'était Toi.
Merci Régis.
Chiara
Ps: le paradoxe de cette lettre, c'est qu'elle me soulage, qu'elle me fait peur, que je la regrette, mais qu'elle me libère. Je devine ta réaction : "putain, mais tu réfléchis trop".
Tourne cette page, j'ai fait un schéma pour que tu comprennes mieux.