D’une tempête en basses-terres.
La Campine chargée d’effluves de bière et de mer s’agrippait aux ports de la ligue hanséatique, qui comme une artère nourrissait et fortifiait les habitants de cette région pauvre. Les bateaux venant des Indes partaient et venaient, ventrus d’épices, de laines, d’objets précieux. L’argent des profits, le luxe des villes, s’infiltraient tout autour des grands comptoirs marchands, des carrières de pierre ou d’argile, comme une tache d’aise qui s’étend jusqu’au cœur même des villageois oubliés par les Palais des régnants.
Mais le commerce, pourvoyeur de richesses et de biens, s’était tu à cause de la guerre qui, ici et là-bas, grondait comme un orage. Les paysans raclaient avec une lassitude résignée la terre stérile sans qu’elle ne réponde, les brandes sauvages s’étiraient entre des villages chétifs, les paysages plats et simples confortaient cette vision du désert coupé de toute sophistication.
Dans les modestes joies d’une fête paysanne, on ne pouvait plus que chanter les belles années du règne de Charles Quint, avant la naissance de Martha. La menace calviniste existait déjà mais elle était très loin. Les coups d’éclats, alors, avaient un récit de troisième main et semblaient aussi irréels que l’île de Java et le goût de la noix de muscade. Désormais, la furie iconoclaste frappait toutes les régions et Martha avait épousé un marin qui lui avait tout raconté de ses voyages et même rapporté une noix précieuse.
Le monde devient tout petit, pensa-t-elle. En trente ans, toutes les nations se sont imbriquées. Nous faisons même partie de l’Espagne. Qui ici a vu l’Espagne ?
Probablement Jan, le marchand d’étoffe en manches bouffantes, assis juste en face d’elle ; la mine défaite, ses mains suivaient nerveusement les nœuds du bois de la table de l’auberge. Un homme à la constitution solide, disait-on, fait un bourgeois honnête, et la calvitie donne de l’habileté aux affaires. Ce jour-là, Jan, son ventre et sa calvitie étaient sombres, presqu’implorants. Sa voix grave résonnait entre la demi-douzaine de tables en chêne de l’établissement sans prétention, vide de clients en cette fin d’après-midi.
« Martha, encore une fois je suis désolé, mais je n’ai rien pu faire ! Tout l’argent, et les tissus…
– Ce n’est rien, Jan. J’espère juste que tu pourras me faire parvenir ce que tu me dois au plus vite. »
Malgré le soufflet de la nouvelle, Martha était impressionnante d’acceptation, voire de sérénité. Tout ce que son mari Henrik lui avait envoyé par l'intermédiaire de Jan, de quoi vivre plusieurs mois, avait été dérobé « par des bandits, d’anciens soldats de la pire espèce ! ». La couturière se retrouvait sans matière première, sans argent pour en racheter, sans ressource pour subvenir à ses besoins et ceux des jumeaux qu’avait laissé Henrik.
Dans son village, avoir un mari marin était curieux, malgré l'omniprésence du commerce. Anvers n’était qu’à quelques jours de marche, le cœur des échanges d’épices, d'étoffes, de laine, d'objets d’art, de vins…
« Tu sais, avec la guerre, se plaignait Jan, les affaires ne vont pas si bien. Dieu m’en est témoin, Martha, ton mari est comme mon frère ! Mais j’ai perdu beaucoup d’argent aussi et, honnêtement, je ne sais pas si je pourrai tout rembourser. »
Martha se rappela ce que son Henrik avait dit de Jan le marchand. À moitié rieur, à moitié sérieux, il lui avait dit « Grâce à la tulipe, Jan est riche. Tellement riche que seul un procès contre la Vierge Marie pourrait entamer ses finances. Il a toujours de l’argent partout, s’il pouvait retirer ses couilles pour y mettre deux écus, il le ferait ! »
Le souvenir de la présence d’Henrik, le goût exotique de la noix de muscade, flottèrent un instant dans la taverne vide. Son absence raviva l’inquiétude dans sa gorge. Soudain elle reconnaissait son intense besoin de le voir, le toucher, le sentir ; elle se sentait aller vers lui, tirée par le nombril à travers terres et mers. De plus en plus il disparaît sous mes yeux, et j’oublie le son de sa voix, j’hésite sur le bras de sa cicatrice…
« Quand l’as-tu vu pour la dernière fois ? demanda-t-elle. Ça fait sept ans qu’il est parti, parle-moi de lui.
– Ponta Delgada. Très jolie ville. C’était il y a bien un an. Il était on ne peut plus sain, vigoureux et enthousiaste. Il voulait apprendre à écrire et t’envoyer des lettres. Il a une barbe, elle lui va très bien. Il dit que ça fait peur aux sauvages, qui par l’infériorité de leur race ne peuvent pas faire pousser plus qu’un simple duvet ! N’est-ce pas une merveille des peuples ? »
Martha ne pensait pas aux peuples. Elle imaginait son homme, la fossette au menton couverte par une épaisse barbe brune, et quelque part dedans sa bouche rose. Reconnaîtrais-je ses baisers ? Quelles peaux ses lèvres ont-elles embrassées ?
Elle sentait la jalousie sourdre comme un maître sombre, un appel malsain. Le silence de l’épouse s’appesantit, comme si elle avait entendu dans ces bonnes nouvelles un mauvais augure. Son horizon s’était chargé de nuages de toutes parts. Jan se pencha vers elle, voulant lui prendre la main. Martha se déroba à lui, il prit un air solennel :
« Je te le promets, il est toujours vivant. Tu auras l’argent, dès que je pourrai.
– A-t-il parlé de femmes ? Est-ce que…
– Je ne sais plus. Non. C’était il y a longtemps. Mais je sais qu’il pense toujours à toi, il t'a bien envoyé de l’argent il y a moins de trois mois. Martha, tout va bien se passer. »
Il avait une respiration laborieuse et sonore, gesticula dans un inconfort évident. Ses doigts boudinés pianotaient sur le bois massif et encrassé de dizaines de couches de bière. Il se leva.
« Je dois partir. Je n’ai aucun argent, peux-tu… ? »
Il montra l’écuelle vide et les chopes. Martha acquiesça lentement, et Jan prit le chemin d’Anvers. Une fois sûre qu’il était hors de vue, Martha se jeta sur l’écuelle, attaqua le fond de sauce avec un bout de pain qui restait. Le soulagement de la faim lui fit échapper un grognement primaire de satisfaction.
L’aubergiste était sec et fin comme une branche d’hiver. Il avait la présence d’esprit de ne pas manger ce qu’il vendait lui-même, et avait une réputation de ne jamais trop : jamais trop manger, jamais trop rire, jamais trop prêter…
« Alors, Martha, tu laisses ce gros bourgeois partir sans payer son repas ?
– C’est moi qui payerai ça, ne t’en fais pas.
– Si j'étais toi je m'en ferais ! Avec quel argent ?
– Celui que tu me donnes pour servir à cet endroit crasseux, dit Martha, tentant de savourer les dernières bouchées de pain avec les dernières gouttes de bière.
– Je ne serai pas ton créancier, je vais plutôt le retenir sur ta paye, grogna l’aubergiste en époussetant une table, et elle n’est pas grasse. »
Tandis qu’il grommelait que servir à une taverne n’était pas un travail pour une mère de famille, elle se leva pour échapper à ses remontrances, ramena contre elle le tissu de sa cape qui s’étiolait. Dans le froid dans lequel elle s’engouffrait, elle n’avait qu’un vieil habit rabiboché, comblant les larges ouvertures avec des chutes de torchons. À ses pieds, des vieux sabots tenaces bravaient la boue des rues de terre et de pierre, dans un automne ennuagé qui n’avait pas encore gelé les flaques. Après tout, Jan venait à pieds, et sans argent, jusqu’ici pour me prévenir, peut-être était-il sincère ? Peut-être qu’il fera de son mieux ? Tentant de gonfler son espérance, elle se mit en route vers chez elle, le regard au sol.
Sur les murs de sa maison, un graffiti représentait le pape, nu avec sa coiffe complétée par des oreilles d’ânes et une femme aux seins pendants et cheveux lâchés. Martha se signa discrètement devant le blasphème. Les prêcheurs attisaient les campagnes grattées par la disette et le commerce en berne, et gagnaient des « protestants ». Ils pillaient les églises, brisaient les icônes et les tableaux de saints et de martyrs, dont Érasme et Mathurin, les patrons des marins. Les États scandinaves, tournés à la cause calviniste, sortaient d’une guerre intestine terrible et avaient totalement bloqué le passage des bateaux. À beaucoup de titres, ils étaient la cause de la tourmente, de la répression, et des marchés vides. Mon cher ami, soupira-t-elle, vais-je pouvoir sauver ta religion et ton protecteur de ces païens sauvages ?
La lourde porte de sa maison commençait à se balancer sur ses gonds ; elle ne passerait probablement pas l’hiver. En se faufilant à l’intérieur, tentant de ménager le vieux fer, elle entra dans la salle commune aux murs effrités. La table contre le mur du fond couverte de suif de bougies, deux chaises branlantes, un âtre encrassé et quelques casseroles battues accrochées, une paillasse plus qu’un lit, quelques linges, des toisons, de l’obscurité. Elle se saisit du balai de bruyère et se mit à brosser distraitement le sol inégal.
La clameur des deux enfants courant et jouant dans la rue s’entendait. Ils approchaient. Martin, Augusta, ses faux jumeaux, étaient les deux faces d’une même pièce. Augusta était vivace et dégourdie, Martin adroit et volontaire, et à six ans ils étaient les plus brillants et les plus beaux enfants à ses yeux. La grossesse avait été compliquée, Henrik était parti sans savoir qu’il avait eu des jumeaux, mais Martha avait réussi à faire passer le message, d’intermédiaire en intermédiaire. Il avait alors promis de faire encore plus d’efforts pour soutenir les besoins des trois. Voilà où nous en sommes, grand fou. Tu es parti braver la tempête et pendant ce temps, tes enfants sont couverts de fripes, et ta femme…
La porte s’ouvrit en trombes et Martha laissa échapper un gémissement éploré. Ses deux enfants se campèrent à ses jambes en réclamant à manger, elle répondit qu’il restait du gruau. Ils protestèrent, jusqu’à ce qu'Augusta s’écrie, tournant autour de Martin :
« Capitaine, il n’y a pas à manger sur cette île, que devons-faire ?
– Alors nous allons chercher… euh…
– Je sais !
– Dis, s’impatienta Martin.
– Je te le dirai quand je serai capitaine ! »
Ils se remirent à courir en direction de la rue une fois que Martin eut cédé la capitainerie avec réticence. Martha dut s’asseoir, honteuse et coupable, pour penser à Jan, sa promesse et son argent. Son espoir rancissait déjà en imploration. Et si son témoignage était sincère, et qu’il envoyait de l’argent dans quelques jours ; pas forcément tout, juste un peu d’argent pour vivre, acheter quelques mesures de laine et vendre des tuniques. Histoire d’écoper un peu en attendant le beau temps...
Le village était en fête et même quelques inconnus s’empaquetaient parmi les villageois dans l’auberge où l’on se cachait de la neige et du vent. La musique de la gambe, du tambourin et de la cornemuse pouvaient presque faire oublier à Martha que trois mois plus tôt, Jan avait promis de l’argent et des étoffes qui n’étaient jamais arrivés. Entre sa porte morte, la dette pour la réparer, la disette qui s'allongeait, il lui semblait presque obscène de faire la fête. Elle prit, comme s’il était précieux, un morceau de croûte oublié d’un pain pour le jeter faiblement dans sa bouche. Elle mâcha, avec le regard trouble qui accompagne la trois-ou-cinq-uième bière. Elle commençait enfin à ne plus ressentir la douleur sèche et la colère sombre qui l’avaient accompagnée pendant toutes ces semaines.
Elle était satisfaite que ce soir-là, au moins, ses enfants puissent manger, jouer avec les autres. Elle avait fait de son mieux pour les couvrir de chutes de tissu rafistolées. Ils semblaient heureux. Certains autres parents frappaient des mains en regardant les enfants, d’autres avaient totalement oublié l’existence de leurs rejetons, et Martha s’écarta pour laisser Ilse, sa plus ancienne amie, s’asseoir près d’elle avec deux pintes. Pour les poser sur la table en bois elle écarta quelques écuelles vides, renversa des verres vides sans propriétaires, délogea une bougie et son odeur de graisse répugnante.
« Martha, ma chère amie, tu sembles bien malheureuse. Tu as reçu l’argent de ton Jan ?
– Ilse, ma douce, non. »
Était-elle empreinte de reproches, la mine fermée de son amie Ilse, ou de compassion ? « Un mari lointain », disait-elle, « les ennuis au quotidien. » Ilse, elle, avait trouvé le bon parti : le forgeron, le Smet. Longues heures de travail sous un four étouffant, bruit lancinant, mais argent en abondance. Et son commerce n'est pas arrêté par la guerre : s’il ne fait pas des socs et des casseroles, le forgeron fait des épées ! La nuit était plus que fraîche, les portes et les fenêtres de l’auberge étaient grandes ouvertes. Comme pour se réchauffer, Martha engorgea deux tiers de la bière qui lui avait été tendue.
« C’est un homme honnête, la rassura Ilse. Qui sait, l’argent viendra peut-être d…
– Chaque jour je dis demain, coupa Martha, la gorge serrée. Chaque matin je me lève, mes deux enfants contre moi, et je les regarde, et je ne sais pas quoi faire. Vais-je les laisser s’affamer petit à petit ? Parfois je me demande, et si l’un des deux mourrait ? Accident, maladie ? Ce serait mieux, ou moins pire ? La nuit quand je ne peux pas dormir, j’essaie de décider lequel. Augusta, ma fée. Martin, mon chevalier. Une fois, ...
– Martha, siffla Ilse en prenant ses deux mains. Tu es perdue, tu ne sais pas ce que tu penses. Tant que tu n’auras pas reçu l’argent, nous te donnerons un pain et un saucisson par semaine. Rappelle-toi : Nous sommes vivants et repus, en bonne santé. Et demain, demain sera beau aussi. »
Martha voulut protester, mais la mine sévère d’Ilse la laissa interdite. La fête continuait hors d’elles ; chants, musiques et danses avaient quitté leur bulle de tergiversation grave et tacite. Puis, comme si quelque chose s’était débloqué, Martha eut un long soupir tremblant. Elle serra les mains d’Ilse en retour. Le sourire revint sur les deux jeunes femmes et entre elles, leur silence tendu avait laissé place à la musique de la cornemuse. Martha embrassa Ilse, qui l’étreignit comme pour lui transmettre la chaleur de la forge. Elles lancèrent un regard vers les enfants qui dansaient ensemble.
Soudain, d’une commune énergie, elles se jetèrent sur leurs pieds et se mirent à danser. Sur les tables, les festoyeurs frappaient de leur chope en rythme. Les femmes tournaient et sautaient et invitaient les hommes à joindre la ronde, grimpant aux bancs, aux tables, évitant les ivrognes assoupis, les écuelles pleines et la bière renversée. Chantant à tue-tête l’alcool et l’amour sous un tourdion ronflant crescendo, les deux danseuses avaient amassé une troupe joyeuse dans une gigue effrénée entre les tables. Le chant emporta bientôt toute l’assemblée et se termina en vivats et en rires.
Le morceau fini, débordante de bonheur et d’amour, Martha se précipita vers ses enfants, les embrassa avec une tendresse explosive. Augusta gloussait et son rire était une source fraîche au plus fort de l’été, liquide et désaltérant. Martin ne dit rien, mais il la serra plus fort, avec un air satisfait. Rassasiée, rassurée, oubliant le froid et les guerres, dans cette grande fête qui engloutissait les maux, la mère heureuse avait cessé de maudire son mari absent et un associé parjure, son village protestant et les troupes catholiques, l’hiver et la disette, dans un grand village où ce qui se passe à Java a des répercussions à Anvers, et dans le reste des mondes.
Enfin rassise, elle soupira d’un mélange d’asthénie et d’aise, les deux mains posées sur ses cuisses et l'une caressant l’autre. Le tumulte de sa vie revenait par vagues, après l’accalmie qu’elle avait dansée.
Ce soir les choses vont bien, se répétait-t-elle pour s'empêcher de chavirer. Nous sommes vivants et repus, en bonne santé. Et demain sera beau aussi. Ce soir les choses vont bien. Nous sommes vivants et repus, en bonne santé. Et demain sera beau aussi. Ce soir les choses vont bien. Nous sommes vivants et repus, en bonne santé. Et demain sera beau aussi. Ce soir …
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