J'ai enfin retrouvé le temps pour écrire, voici donc ma réponse au défi d'Ambrena. :D
Même si je persiste à clamer bien fort mon innocence, mon texte au précédent blindtest n'avait rien de fourbe ! ::)
Après, cela reste un texte sans prétention, qui me change inévitablement de mes sujets habituels, mais je me suis bien amusée à l'écrire. ::)
¤ Kathya, tu devras écrire un texte se passant lors de l'Apocalypse, avec en guest star une boîte de peinture.
Apocalypse (selon Ste Peinture)
Un astre est tombé du ciel.
Pris de vertige, je me suis brûlé les yeux, fixant la chute inexorable de ce fragment d'univers incendiant le ciel. Où se cacher lorsque le monde lui-même part à vau-l'eau ? J'aurais aimé m'enfouir sous terre, si je n'avais pas craint d'y découvrir un geyser de lave bouillonnante ou quelque dragon endormi.
Je me suis effondré sur la terre desséchée, anéanti par la grêle et suffoqué par les ardeurs du ciel. J'aurais pu rester là des heures durant, bercé par le bruit des trompettes, les pieds baignant dans la cendre aussi noire et sèche qu'un minerai de charbon, à respirer en toussant les fumées âcres d'une végétation calcinée.
Et lorsque les anges se sont tus, enfin, le silence a régné. Solennel et présent, de telle sorte que je me suis retourné plusieurs fois pour m'assurer qu'une quelconque entité n'avait pas bondi du néant pour l'incarner et me lorgner d'un œil sournois. Mais il n'y avait personne. Pas même un rat.
Poc.
Un cadeau du ciel, sûrement. J'avais franchi les frontières de l'ennui. J'avais atteint un stade où la lassitude dévore tout, où elle englobe à la fois toutes les actions qui s'offrent à moi. A peine un demi-regard à cette boîte torturée, de la teinte impersonnelle des possessions brûlées. Et de nouveau, glorieux d'indifférence, j'ai fixé le ciel, ses nuages informes comme des chatons de poussières effilés, et ses nuances effroyables de sang et de nuit, triste négatif d'aquarelle.
Tluc.
La boîte s'est ouverte, révélant des disques de couleurs dans l'écrin d'un plastique tordu. Rien d'étonnant, la chaleur avait eu raison de ses gonds. A peine craquelées, les plaques de peinture ont attiré mon œil, comme si ce coffret recelait toutes les nuances du monde avant qu'elles ne s'éteignent, aussi légères et fragiles que les plumes d'un oiseau rare. Frappé d'hérésie, comme Ève lorgnant la pomme, mes doigts effilés ont rampé vers ce présent comme des araignées noires.
Clac.
« Aouch. »
J'ai poussé un juron odieux, reprenant mes doigts au couvercle vorace. Pourquoi diable la fin du monde devrait-elle être si douloureuse ?
« On ne peint pas avec les doigts. »
Etrange voix que celle-ci. Rugueuse, sentencieuse, et terriblement dérangeante.
« Une boîte qui parle ? ai-je fait, incrédule.
- Moins improbable que les trompettes des anges, non ? »
De la peinture bavarde. J'étais poissard, jusqu'au bout des ongles. Dès lors, j'ai regretté le silence. D'un ton implacable, j'ai rétorqué :
« Si. Les anges et leurs trompettes existent depuis des temps immémoriaux. Tandis que les boîtes de peinture qui par...
- Je... je suis peut-être juste une voix dans ta tête ? a-t-elle suggéré, pleine d'espoir.
- Je ne te crois pas. Sauve-toi, aberration. »
Vu qu'elle n'a pas bronché, j'ai fait mine de me lever.
« Attends ! C'est que... les pigments s'expriment, voilà tout. D'une voix ténue, ils murmurent au cœur des artistes, les guidant sur un chemin de couleur et de rêve. J'offre l'évasion !
- Jamais entendu parler d'un truc pareil.
- C'est que tu n'as rien d'un artiste, m'a asséné la boîte.
- Détrompe-toi. »
La boîte a attendu, et c'est après un bref soupir que j'ai repris :
« Tu n'en voudrais rien savoir. »
Elle n'aurait rien aimé de mes fresques macabres, ni les corps amoncelés rendant leur dernier souffle, ni les rivières de larmes des infortunés survivants à qui je refusais la grâce de mes faveurs.
« J'ai connu des esprits enfiévrés, et je n'ai pas tremblé de nourrir leurs chimères. »
Je l'ai sentie vexée, autant qu'elle pouvait l'être.
« Je parlais simplement moins fort. Mais les fondements du monde se distordent, et personne ne me punira, cette fois, si je n'obéis pas aux règles. Pas de jugement dernier pour les objets. Emmène-moi.
- Pourquoi ? »
La phrase a jailli de mes lèvres comme le sang d'une artère. Pourquoi m'encombrer de cet objet damné, qui énonçait de vive voix porter atteinte à la stabilité du monde, ou du moins, de ce qu'il en restait ? Comme si elle avait perçu mes réticences, la boîte a repris :
« Emporte-moi ! Je suis Pandore faite art. Avec moi, tu pourras recréer l'univers...
- Genre peindre des brins d'herbe et des papillons blancs ? l'ai-je interrompu, cynique.
- Seulement s'ils transgressent les règles.
- Et sinon quoi ? ai-je riposté, flairant un piège.
- Tu pourras toujours peindre la poussière en vert et ajouter des taches de blanc dans la transparence du ciel.
-Ca ne durera pas longtemps.
-Les papillons non plus. »
J'avais connu des boîtes de conserves plus raffinées. Et pourtant je me suis saisi du coffret, comme si les disques colorés avaient sur moi un pouvoir hypnotique. J'ai dilué les bleus, et j'ai rendu à la terre asséchée le sanglot des rivières. D'une main fébrile, j'ai recréé la vie en peignant les rochers, j'ai repeuplé de verts les forêts calcinées. Des crevasses de la Terre comme des plaies suppurées, a surgi un magma de couleurs improbables, retraçant un havre fabuleux, plus proche de l'interdit Eden que des cités des hommes.
J'ai refait en un jour ce que Dieu fit en six, conscient que les équations fragiles ne tiendraient pas longtemps. Transformées, transcendées, pierres et cendres s'étaient muées en une autre réalité, où elles étaient vie et couleurs. Elles aussi avaient bafoué les règles. Un paradis terrestre mais damné, voilà ma création, où les êtres vivaient d'harmonie et d'amour, tandis qu'au delà des frontières de ce curieux prodige, les trompettes des anges résonnaient encore, et disparaissait en écho un tiers de toutes choses. Qu'adviendrait-il de ces bêtes, de ces hommes, créés par ma main, nés de la pulsion de vie de la Terre, si désespérée qu'elle balayait les lois essentielles qui l'avaient régie ? Pas une seconde, je n'ai songé au sort de ceux que j'avais promis par ma hardiesse au courroux divin.
Las, je me suis adossé à un rocher bariolé, épuisé cette fois-ci de l'honorable fatigue qui suit une rude journée de labeur. Dans les clairières et les bosquets, dans les cavernes et les ruisseaux de ma Terre reconstituée, j'ai laissé la mort ramper, insensible à la douceur des teintes surnaturelles, impitoyable comme jamais. D'un geste hésitant, presque coupable, j'ai reposé le pinceau. Mais qui me blâmerait ? Dieu lui-même n'avait-il pas détruit son œuvre, dans une pluie de glace et de feu ? Si quelques rats et quelques hommes périssaient, qui s'en aviserait ?
« Tu sais, je n'attendais rien de moins de la Peste. » a marmonné une tête reptilienne, s'extrayant d'une faille dans le fond de la boîte de peinture, ses mesquins yeux de chats rivés sur ma personne.
Et comme deux vieux loups de mer rescapés d'un naufrage, nous avons contemplé la chute de l'univers, attendant la destruction précoce de notre fallacieux Eden.