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De Faïence
La ville est puissante.
Le petit matin, blême.
Déjà, la rue appelle. Faire marcher, faire agir.
Doucement, les silhouettes s’extirpent, déambulent, partent vaquer. Leurs yeux sont emplis de ces plaintes sans révolte. Inexorablement, leurs bras balancent vers la cible : aller de l’avant. Croître. Prospérer. Le sommeil a été réparateur, leur irréflexion est bien huilée : travail, argent, frigo, ventre, puisqu’il faut bien ! À l’esprit, les chagrins d’hier ne sont plus que fumée grise. Quelle chance ! Dans les jambes lasses, peu à peu la cadence s’imprime. Les trottoirs sont martelés. Au bord du caniveau, les têtes naturellement se vident, l’amnésie déjà y chantonne. Dans l’attente d’une délivrance, comme l’oiseau donnerait des coups de bec aux barreaux de sa cage, un semblant de gaieté renaît bientôt au creux des rides. À présent, les synapses sont délicieusement imbriqués. La mascarade rayonne. La cécité est au cœur. Docile, la vie rêvée rentre au tombeau où gisent tant de demains.
La ville a gagné.
Aujourd’hui, personne ne deviendra fou en tentant d’échapper à sa routine.
Mais voici que soudain, l’inhabituel s’immisce aux bruits frais de la cité.
Quelque chose vient de tomber face au 71 de la rue Fontaine au Roi. Quelque chose ? Non, plutôt quelqu’un paraissant une chose !
De fait, aucune voiture n’a décéléré. Aucun passant n’a ralenti sa course. Tête basse, neutre esquive. Préoccupation dominante, exclusive. Pas le temps. Et puis, froid. Et puis, tant pis.
Quêtant la brindille sur les toits de zinc, les pigeons sont les seuls à l’avoir détectée, la chose. Presque aussitôt, leurs ailes ont émis un chant d'alerte. Ils en ont perdu une plume qui a tourbillonné – hasard, sourire de Dieu ? - jusqu'au lieu de la syncope.
Atterrissant en bordure de chéneau, l'un d'eux caracoule : la nidification patientera ! Et chaque volatile de l’écouter.
Potiniers des nuées, les voici qui s'alignent, s'accolent, donnent à leur gorge l'idyllique à-coup pour mieux s'ébaubir de ce paquet de chair versé sur le trottoir : c’est une femme maghrébine d’environ cinquante-cinq ans, aux traits épuisés, et qui dut être très belle naguère.
Et les pigeons de compatirent, un rien poètes, piquant vers le bas leurs petits yeux sauvages :
- Ce visage, mon Ciel !
- Si pâle, pareil à une chair d'hostie !
- Qu'est-ce ? Une pocharde ? Un crachat de misère ? Un cœur banni par le consumérisme ?
- Quelqu'un la connaît ?
- Ce ne serait pas la mère courage de la rue de Vaucouleurs ?
Comme bombardée de clous de feu sur le bitume glacé, la pauvresse gît au pied d’une fresque monumentale. Au bout de ses doigts couverts d’un perlage de henné, elle retient un cabas abruti de courses. Trois oranges, une aubergine, ont roulé le long de son élimé manteau gris.
Les pigeons en ont le cœur serré :
- Elle fait quoi, elle nous meure ?
- Prions, mes amis, prions !
- Pensez-vous, je la sens qui respire.
- Évanouie en pleine rue ? Il faut oser.
- Elle doit récupérer sans doute de l'absurdité de sa vie.
D'aucuns voient les pigeons comme des rats du ciel. Stupide dédain ! Un beau jour ces oiseaux mésestimés parachèveront ainsi leurs chroniques citadines : ils ne nous voyaient plus, ils ne se voyaient plus eux-mêmes !
Tout de même, voici qu’ils s’interloquent. Entre onirisme et matérialité, bien souvent leurs petits yeux s’égarent. Durant un instant, ils observent la pauvresse échouée au pied de la fresque, et se demandent si elle ne serait pas un rajout qu’aurait fait l’artiste à son trompe-l’œil durant la nuit. Cette œuvre, baptisée « For the kids », est gigantesque et magnifique. Malheureusement, les gens du quartier ne l'honorent plus qu'à peine, comme la beauté perd ses attraits, semble s’évanouir hors de l’effort d’une pensée nouvelle, comme elle devient au fil du temps une pierre sans éclat au milieu d'autres pierres. Seuls les pigeons la cajolent encore de leurs regards purs, volettent à l’étourdie le long de cette étrange contrée pacifiée de teintes pastel.
Une fresque ? Non. Pour eux, un rêve éveillé !
Ainsi, sur vingt bons mètres de mur, l'artiste a figuré un Népal idéalisé. Son inspiration a posé ici et là de lumineux portraits d’enfants, des temples à gradins, la statue apaisante d’un Bouddha et, sur la ligne d’horizon, de bleu givré et de vert tendre, la chaîne des hauts sommets himalayens. À l’évidence, il a conçu son allégorie afin que le citadin se souvienne du violent séisme qui a secoué le pays en avril 2015. Somme toute, son éthique dépendante de son esthétique s'est refusée à y représenter la mort et la destruction. Il a effacé sciemment toutes traces du cataclysme ; pas le moindre édifice lézardé, pas le moindre bulldozer, pas l’ombre d’un secouriste, aucun tibia livide, aucune poussière ne viennent enlaidir sa toile urbaine. Toute sa peinture tient majestueusement debout, resplendit de plénitude. Spiritualisant sa vision de l’apitoiement, il a préféré colorer son mémorial d’espérance et d’heureux lendemains. Tel un pied de nez aux médias mortifères, ses enfants sourient, remercient la Vie d’avoir cicatrisé les plaies de la Terre.
Comme le mime simulerait l’errance d’un nuage, la jambe droite de la pauvresse vient de bouger un peu. Geste rassurant, qui suffit aux pigeons pour reprendre leurs esprits :
- Elle est humaine, aucun doute !
- Bien sûr qu’elle est humaine. Je la suis depuis le Boulevard de la Villette.
- Tu aurais pu nous avertir avant. Pourquoi la suivais-tu Esmée ?
- Une noble intuition !
- Quel genre d’intuition ?
- De celle qui ne trompe pas.
- Roucoule ou tais-toi à jamais.
- Je ressens que c’est une sacrée bonne femme.
- Tous les humains sont sacrés. Il leur faut juste cent mille ans pour le comprendre.
- Oui, mais elle, elle semble plus sacrée que tout autre.
- Explique !
- Humilité extrême. Tolérance pleine de bonhomie. Bonté naturelle. Elle donnerait sa dernière chemise à un fripier.
- Tu dirais un cœur d’or ?
- Oh oui, on n’est vraiment pas loin.
- D’autres intuitions ?
- Elle n’est pas née ici. Aussi, se trouve t-elle complètement perdue dans cet entre-deux culturel, à savoir la vie qu’elle a laissée « là-bas » et sa non-vie d’ici.
- Ethno-névrosée ?
- Elle tente de se soigner. Mais cela l’épuise forcément. Elle cherche à s’intégrer sincèrement, à rendre à son pays d’accueil ce qu’il lui a donné. Mais ce n’est pas facile.
- À cause ?
- Des frontières de la langue. Des frontières de sa religion. Son âme est apatride, son cœur est sans-patrie, mais son esprit est encore enchaîné à l’amour de sa terre natale.
- Ces frontières, mon Dieu, quelle calamité ! Est-ce que le Ciel a des frontières ? Et ces portes, ces milliers de portes ! Pourquoi sont-ils aussi amoureux de leurs portes ?
- Ils aiment les ouvrir et les refermer. Cela les rassure, comme tu sais.
- Esmée, peux-tu la surveiller un instant ? Nous devons poursuivre la nidification.
- Mais volontiers.
- Pendant ce temps, réfléchis à une façon de lui venir en aide lorsqu’elle aura émergé.
- Quel genre d’aide ?
- Une belle idée afin qu’elle puisse exprimer sa gratitude envers sa terre d’exil.
- Tu sais bien qu’on ne peut jamais vraiment dire sa gratitude. On peut seulement être gentil soi-même à un autre moment de la vie.
- Oui, tu as raison. Or, elle est déjà gentille.
- Eh oui !
- Mais peu de monde s’en aperçoit ?
- C’est cela ! Trop discrète, trop timide.
- Dans ce cas, amène là sur un terrain où elle pourra exercer sa gentillesse en toute discrétion.
- Pour rappel, nos moyens sont assez limités.
- Nous te faisons confiance, tu trouveras !
C’est une heure auparavant, au sortir du Lidl du Boulevard de la Villette, que Fatima Saïdani avait ressenti les premiers signaux de sa renaissance spirituelle.
Depuis trois ans déjà, ses Guides Célestes avaient tenté de transmettre à son âme de nombreux présages l’avertissant de son proche Éveil. À travers ses rêves, à travers les chants d’amour de Oum Kalthoum, où lors de petites conversations anodines avec sa voisine, tout avait été fait, et bien fait par les Maîtres, pour lui laisser entrevoir qu’une transformation profonde et salvatrice était sur le point de lui arriver.
Admirant son Chemin de Vie, et l’abnégation qu’elle mettait dans chacun de ses pas pour le parcourir, les Émanants avait décidé d’offrir à son incarnation cette grâce insigne ; après avoir traversé tant de vicissitudes et de chagrins, son âme était enfin prête à se relier à la Source Divine. Pour les Maîtres, elle avait suffisamment souffert. Elle avait versé assez de larmes sur les blessures de son passé. Son ère de batailles et de désillusions devait s’achever. Le temps était venu pour Fatima Saïdani de sortir des énergies basses pour se projeter à nouveau vers la Lumière.
À suivre...
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Salut Champdefaye,
J'aime la mauvaise humeur de mes semblables, lorsqu'elle est juste !
La tienne me semble juste ! :)
Venant d'un autre, j'aurais peut-être tiqué !
Je biffe par conséquent sans barguigner les vocables trop affectés qui t'ont déplus.
J'ai remplacé amaurose par cécité, j'ai viré revif sans vergogne et substitué palingénésie par délivrance.
Il va de soi que je ne cherchais pas à montrer ma science du vocabulaire en les utilisant. Souvent j'écris dans ma bulle, les mots un peu précieux me viennent naturellement comme j'aime leur sonorité étrange (je me suis tortoré plusieurs fois le Grand Larousse ligne par ligne entre 13 et 20 ans), et, de fait, j'en oublie que les dits dictionnaires ont malheureusement disparu des étagères des nouveaux lecteurs !
Comme redouté depuis ma lecture de 1984, la littérature prendra peut-être le chemin universel de la Novlangue. Ainsi, les livres seront peut-être jugés selon ces critères :
Bon : Bon
Plusbon : Très bon.
Doubleplusbon : Excellent.
Inbon : Pas bon, mauvais.
Plusinbon : Vraiment pas bon, très mauvais.
Doubleplusinbon : Détestable.
Certes, nous n'en n'en sommes pas encore là ! Quoique ! Lorsque d'éminents plumitifs compare les punchlines de Booba à l'écriture orale de Céline, il y de quoi frissonner un peu aux entournures ! :)
Un grand merci pour ta lecture !
Bien à toi !
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B.
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Un grand merci à toi pour ta lecture de Faïence, mon cher Manu ! :)
Elle me parle cette première partie, elle pose l'ensemble, comme lorsque, lentement le rideau s'ouvre sur un décor de théâtre.
C'est complètement dans cet esprit-là que je l'ai élaborée, n'en déplaise à Champdefaye (lequel aura tiqué sur les trois vocables un rien précieux. À juste titre ? Je ne sais. Mais sur ce coup je lui accorde toute ma confiance d'auteur), qui, de fait, n'aura pas goûté pleinement ce petit préambule.
Sur ce texte précis, je tente de travailler sur le monde, les mondes ultra-sensibles, comme la matérialité qui nous environne m'use à petit feu de plus en plus. Je ne sais pas encore vraiment où je vais, même si je connais la fin. Bref, je laisse mon inspiration s'envoler ou atterrir avec les pigeons bizet de Paris. :)
Bien à toi, Manu !
Je poste la suite dans quelques minutes...
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Faïence - Deuxième partie
Cette entreprise de purification était bien sûr des plus subtiles. Elle ne pouvait se concrétiser en quelques jours dans la brusquerie. Par un jeu de correspondances aussi complexe que raffiné, les Maîtres devaient agir tout en délicatesse sur son âme sensitive, son âme rationnelle et sa force motrice. Avec une rare minutie et une compassion d'exception, tout avait été préparé, débroussaillé, dans son esprit afin qu’elle suive à présent ses intuitions, la musique de son cœur, et non plus sa raison écrasante. Toutefois, les Maîtres se trouvaient-ils tributaires en bout de course de son bon vouloir. Quoi qu’ils fassent, ils ne pouvaient contraindre l’âme de Fatima à se plier à cette offrande. Quoi qu’ils fassent, elle restait maîtresse de son libre-arbitre. Elle avait le droit à tout moment de fermer la porte à ces influences et à ces stimulus, au nom de la dignité de sa vie morale, et de sa volonté libre qui est un don de Dieu. Si d’aventure par contre, son âme répondait favorablement à ces adresses sensorielles, alors s’ouvriraient devant elle les fleurs de l’abondance, la noble sensation de vivre pleinement sa vie pour quelque chose, d’être parfaitement à sa place sur la Terre. Car sur le plateau de cette offrande, se tenait déjà le soleil avide de briller à nouveau en elle, la possibilité de revoir son enfant intérieur expurgé de ses traumatismes, de ses douleurs, et autres meurtrissures, et la rencontre enfin de son Soi Véritable qui ne demandait qu’à devenir un diamant pur à travers l’Infini.
Ces auspices protectrices étaient venues se poser à point nommé sur son cœur, alors que Fatima commençait à donner les signes d’une lassitude de vivre inquiétante. Après une énième tentative avortée pour trouver le grand amour au bras d’un homme frustre, inéduqué, épris de mauvais whisky, qui passait son temps à vampiriser le meilleur de sa tendresse, elle avait pris décision d’immoler la plupart de ses passions, de verser peu à peu dans le puits de la claustration affective, jusqu’à sombrer bientôt dans la désappropriation de son moi.
Lasse des hommes et de leur incapacité à aimer patiemment, en quelques mois son corps lui était devenu complètement étranger. Un rien altière, un rien coquette encore hier, elle s’était mise à déloger de sa modeste penderie tous les cintres recelant des couleurs vives, ses robes à fleurs, ses jolis pulls en V. Le matin, elle ne s’habillait plus, elle s’attifait, enfilait de falotes chaussures, masquait ses brillants cheveux de jais sous un terne foulard. Dans la rue, elle n’offrait plus le moindre regard aux passants. Elle ne marchait plus qu’entourée de brumes, révélant à ceux qu’elle croisait une apparence de résignation, ce maintien effacé de celle qui n’aimera plus jamais et ne sera plus jamais aimée. Plus triste encore, cette victoire sur la chair semblait la laisser totalement indifférente. L’homme sensible aurait pu alors fouiller son cœur, il n’y aurait trouver nul regret, juste l’esquisse d’une peine, de cette peine qui l’exhortait dorénavant à museler ses trésors de tendresse envers les hommes.
Ayant rendu les armes de sa féminité, les miroirs à son passage ne s’enorgueillissaient plus de son reflet. Irrésistiblement, ils avaient cesser de lutter contre sa nouvelle foi : ne plus aimer, ne plus jamais souffrir. Abandonnant le souvenir de ses attraits aux ténèbres des greniers, elle redevint un être non-figuratif, une ombre fondue dans le système, une chimère se laissant corroder par la fausse religion, la mauvaise politique, la pathétique humanité.
Elle redevint trois fois rien parmi la multitude.
Elle s’enterra vivante sous le monceau de ses rêves déchirés.
- Esmée, vous m’entendez ?… Esmée ?
- Oui, je vous capte parfaitement !
- Je suis Jebuziel !
- Oui ?
- Jezubiel, l’Ange des immigrés !
- Enchanté, Jebuziel !
- Jébuziel, des Archives Akashiques !
- Oui ? Et donc ?
- Vous ne me remettez pas ?
- Pas vraiment, désolé !
- Jezubiel, enfin ! Il y a trois ans, nous avions travaillé de concert pour remettre sur pied ce Malien SDF : Soumeylou Boubèye Maïga !
- Oui, peut-être !
- Esmée, il dormait dans une tente Quechua verte le long du Canal Saint-Martin. Vous veniez roucouler tous les matins devant son abri de fortune. Et de fait, vous aviez parfaitement tenu votre rôle de messager.
- Ah, mais oui ! Soumeylou ! Mille excuses, j’étais un peu ailleurs !
- Justement, je vous contacte à cause de cet « ailleurs ». Vous êtes toujours en visuel sur la dame qui vient de tomber rue de la Fontaine au Roi ?
- On ne peut rien vous cacher.
- Dans ce cas, pourrais-je vous demander un petit service ?
- Volontiers ! Lequel ?
- Nous avons un petit souci de réceptivité avec cette dame. Elle se demande en son for intérieur si les forces d’Amour que nous lui envoyons sont du lard ou du cochon.
- Oh, que vous êtes drôle ! J’en glousse de plaisir.
- Comment ça ?
- Du lard ou du cochon ! Vous avez de ces expressions pour parler de l’Amour !
- Trêve de plaisanterie, Esmée. Je sais que vous êtes déjà sur le coup, et, du reste, je tenais à vous remercier chaudement pour votre collaboration.
- C’est tout à fait naturel. Et puis, je n’ai jamais été très fortiche en nidification.
- Vous cherchiez à l’instant une idée la concernant, me semble t-il ?
- Tout à fait. Mais je n’ai jamais été très fortiche de ce côté-là non plus.
- Laissons de côté cet auto-apitoiement abusif, si vous le voulez bien. Et agissons vite avant qu’elle ne revienne à elle. Pourriez-vous vous portez à hauteur de son visage, et attendre qu’elle rouvre ses yeux ?
- Rien que cela ?
- Dès que ses paupières s’écarquilleront, vous effectuerez votre fameux piétinement compassionnel.
- Où ça, sur son nez ? Ses joues ? Son front ?
- Disons, plutôt sur le trottoir, non loin de son regard.
- Rien que cela ?
- Oui ! Rien que cela !
- Eh bien, cela me paraît dans mes cordes.
- Nous misons sur le fait que petite fille, elle adorait les oiseaux, et qu’elle a vu mourir dans ses mains une fauvette de l’Atlas qu’elle tentait de soigner.
- N’en dites pas plus, je m’envole !
- Un grand merci du Ciel, cher Esmée !
- You’re welcome, cher Jezubiel !
À suivre...
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Salut Champdefaye,
Quand on saisit un livre en main pour le lire, on a immédiatement une idée de sa longueur et on peut accepter facilement le fait de rester dans le noir quelques temps. L'inconvénient de la publication d'un texte en feuilleton est que, à moins que l'auteur n'annonce d'entrée le nombre d'épisodes, le lecteur n'a aucune idée de l'endroit où il se trouve dans le récit. En est-il déjà à la moitié, auquel cas il aimerait bien comprendre ce qu'il se passe, ou seulement au premier dixième, auquel cas il acceptera de tâtonner encore quelque temps ?
On ne peut plus d'accord avec toi.
Disons que j'oscille entre le roman-feuilleton (dénué des sacro-saints rebondissements), et une sorte d'inspiration "improvisade" qui ne me permet pas de quantifier exactement le nombre d'épisodes à venir. À vue de nez, je dirais que j'en suis à la moitié. Je ne sais pas si cette nouvelle "fracassante" te permettra de tâtonner encore un peu. Je tâtonne moi-même. Accepterais-tu que nous tâtonnions ensemble ? :)
Bien à toi !
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Faïence - Partie III
Nous sommes deux jours avant l’évanouissement de Fatima Saïdani rue de la Fontaine au Roi, au pied de la fresque du Népal.
Les rideaux sont tirés dans sa chambre. Elle est assise au bout de son lit défait. Très doucement, elle a remonté sa chemise de nuit en lisière de son sexe pour découvrir ses cuisses épaisses, ses atroces jambes poteaux. Elle souffre de ce léger problème de lipoedème depuis quelques années, lequel se caractérise par l’accumulation de tissu adipeux sous-cutané sur ses membres inférieurs. Pourtant ces cuisses, ces jambes, ont toujours été bien plus fines qu’elle ne se l’imagine.
Durant quelques secondes, elle a eu le désir de se caresser. Elle a posé délicatement sa main sur sa toison, a effleuré son pubis, a goûté sa tiédeur. Et puis, sa main devenue sage a reflué vers son genou, patientant pour que l’obscénité s’éteigne, se dissolve dans l’éther. Depuis ce geste incongru, son esprit flotte dans le Palais de sa mémoire. Ses pensées sont confuses, son cœur est lourd. Avec la pointe de son pied droit, elle trace d’invisibles ronds sur le linoleum. Elle fait le point. Elle songe qu’elle vient de franchir les trois quart de sa vie. Elle se demande combien de temps encore il lui reste à croupir sur Terre. Elle se demande si elle peut faire « cela » à ses enfants. Le grand sacrifice lui semble aisé, ce sont les petits sacrifices de tous les jours, maintes fois répétés, qui l’ont toujours tuée à petit feu. Elle se demande si elle aime la France plus que son pays natal. Elle se demande enfin si elle doit appeler Monsieur Albert Cazarian, pour lui annoncer qu’elle ne viendra pas travailler aujourd’hui. Ni peut-être demain.
Une heure auparavant, juste après sa douche, Fatima s’est longuement regardée dans la glace, et ne s’est pas reconnue. En place de sa figure, elle a cru croiser les fronts, les pommettes, les mâchoires entremêlés de son père et de sa mère. Soit, les traits quelconques d’une tierce personne. D’un coup, elle s’est trouvée vieille, lacérée, éteinte. S’emparant plusieurs fois de sa brosse à cheveux, elle a reposé plusieurs fois sa brosse à cheveux. La lâchant enfin, de sa seule main elle a tenté de remettre un peu d’ordre dans sa chevelure d’épouvantail. Puis, elle a scruté ses vestiges. Sans une once de pitié, elle a dit adieu à ses seins détruits, aux plis outranciers de son ventre, à la triste disparition de son sourire.
La veille au soir, s’octroyant une petite heure de pause dans sa vie surmenée, Fatima était allée voir Zoulikha, sa voisine de palier, divorcée comme elle depuis des lunes. Celle-ci avait cherché à la convaincre qu’elle se faisait des idées, qu’elle était toujours très belle. Elle lui avait parlé de cette jeune coiffeuse libanaise qui venait d’ouvrir un salon dans la rue Moret, un salon ou chrétiennes et musulmanes se côtoyaient pour parler sans complexes de ces drôles de zèbres que sont les hommes, un salon où l’on ne craignait pas de parler de désirs, d’amour impossible et de tendre sexualité. Elle lui avait encore parlé de ces mascaras, de ces crèmes anti-rides, de ces clubs de remise en forme qui ont le pouvoir de contrarier les injures du temps. Fatima avait bu son thé à la menthe tout en l’écoutant en silence, mais rien n’avait semblé faire écho à sa raison fataliste. Restée ferme dans sa conviction, elle avait juste dit ces mots d’une voix un peu enrouée : je sais bien que c’est « déjà morte » que j’irai dans la terre ! À un moment donné, Zoulikha avait mis un disque de Oum Kalthoum sur sa vieille platine. Elle avait placé le saphir sur le sillon de la chanson préférée de Fatima : Al Atlal, les «Les Ruines » . Se tenant dans les bras l’une de l’autre sur la banquette rubis, elles avaient écouté le chant d’amour éperdu de la Voix d’Orient. Complices de vertiges, elles s’étaient laissé attendrir par les multiples modulations et les nuances déchirantes de la chanteuse. Progressivement, au fil de la complainte, leurs âmes avaient vibré, s’étaient comme soulevées au-dessus des toits de Paris pour rejoindre les sphères étincelantes de l’Amour Pur. Une main sur le cœur, elles avaient échangé des sourires de grandes sentimentales, et parfois leurs yeux se remplissaient de larmes, de belles larmes exaltées...
Et moi qui ne suis qu’amour
Un cœur errant
Une couche tourmentée qui se raccroche à toi
Du désir ardent, un messager s’est mis entre nous
Un compagnon de boisson a tendu son verre vers nous
A t-il vécu l’amour dans l’ivresse ?
Dans l’ivresse
Dans l’ivresse, comme nous ?
Combien de mirages avons-nous construit autour de nous ?
Nous avons marché sur le chemin éclairé par la lune
Où la joie nous précédait
Nous avons couru et dépassé nos ombres
A t-il vécu l’amour dans l’ivresse
Dans l’ivresse
Dans l’ivresse, comme nous ?
À la fin du morceau qui durait treize minutes, Fatima Saïdani avait semblé retrouver au cœur un je ne sais quoi de rêve bleu, une sorte d’abandon apaisant et actif. Ce qui avait alors battu dans son cœur, l’espace d’un instant, ce n’était pas un pressentiment ordinaire, c’était une voix cristalline, peut-être bien celle d’un d’enfant, qui avait paru lui dire : ne penses plus, ressens, les bonnes choses n’arrivent que lorsqu’on renonce à les espérer !
- Esmée, vous m’entendez ? Esmée ?
- Oui, je vous reçois cinq sur cinq, Jezubiel.
- Êtes-vous toujours en visuel de la dame de la rue Fontaine au Roi ?
- Je l’ai sous les yeux. Mais, elle n’a toujours pas ouvert les siens.
- Oui, je vois ça ! Mince, alors !
- Ici, la pollution est plus dense. J’ai un peu de mal à respirer.
- Surtout, gardez bien le visuel.
- Je ne vais pas pouvoir rester très longtemps.
- Hum, je comprends. Dans ce cas, roucoulez, Esmée, roucoulez, et commencez à danser.
- À vos ordres, chef !
- Esmée, je vous en prie, vous n’êtes pas notre esclave !
- Avouez que vous me prenez quand même un peu pour un pigeon, parfois !
- Esmée, voyons !
- Mais non, je blague.
- Drôle de blague !
- Si je ne suis pas un pigeon, que suis-je alors à vos yeux ?
- Esmée, vous êtes évidemment bien plus qu’un pigeon. Vous êtes l’essentiel artisan, le sublime associé de la Miséricorde Universelle.
- Ah bon ? On nous aime vraiment, Là-Haut ? Parce qu’ici, on ne nous aime pas beaucoup !
- Esmée, le Ciel vous adore !
- Sincèrement ?
- Écoutez, je vous le jure sur la tête de qui vous savez. Qu’Il meure à l’instant si je mens.
- Dieu peut mourir ? Alors ça, vous me la coupez !
- Disons qu’Il peut mourir ici pour mieux renaître ailleurs. C’est assez compliqué à comprendre…
- Pour un pigeon ?
- Esmée, pardonnez-moi… Mais oui, pour un pigeon !
- Au moins, votre franchise vous honore.
- Vous roucoulez toujours ? Je ne vous entends pas roucouler.
- Oui, je roucoule, je roucoule. Mais avec difficulté, à cause des gaz d’échappement.
- Bon, écoutez, Esmée, nous allons faire quelque chose qui sort un peu du protocole habituel.
- Oui, quoi ?
- Vous allez lui provoquer un petit choc sensoriel !
- Comment ?
- Vous allez reprendre votre envol et exécuter plusieurs passages en rase-motte au-dessus de son pavillon auditif. Le battement rapide de vos ailes devrait diffracter les ondes et bientôt la raviver.
- N’en dites pas plus, j’ai déjà décollé !
Si Fatima Saïdani s’était ainsi trouvée vieille, lacérée et éteinte ce matin-là, c’était surtout parce qu’elle ne connaissait pas exactement l’année de sa naissance.
Selon ceux qui s’en souviennent, ceux de Tamanrasset, dont les chroniques se rident au creux des ravinements des ergs millénaires ou s’étiolent dans la fournaise du mont Tahat, la « Saïdani » serait venue au monde un peu avant ou un peu après l’indépendance de l’Algérie. Peut-être bien sous la présidence d’Ahmed Ben Bella ou de Houari Boumédiène !
À cette époque, disent encore quelques poètes bédouins, puisant dans l’air le plus pur, dans le feu le plus pur, dans la terre la plus pure, et l’eau la plus pure, une bonne étoile avait pris le temps de parachever l’apparence de Fatima Saïdani pour en faire une vénusté au cœur des terres brûlées. Dès sa prime jeunesse, disent-ils encore, le soleil refusait certains soirs de se coucher à l’heure pour rendre hommage aux lignes parfaites de son visage. Adorateurs de majesté, les dattiers s’étaient mis de leur côté à se courber sur son passage afin d’honorer son sourire prude et délicat. Et les dunes n’avaient pas été en reste, qui adulaient l’empreinte de ses pieds nus, que le sable énamouré recouvrait chaque nuit d’un milliard de baisers.
La fillette devint grande et sa beauté ne fit que croître au fil des années, jusqu’à atteindre le nom de splendeur. Depuis ses cuisses graciles, autour desquelles l’illettré muezzin songeait à s’enrouler, jusqu’à sa gorge triomphante, qui excitaient les plus abstinents dévots de Mahomet, la jeune fille tournait, sans le vouloir, la tête de presque tous hommes. La plupart ne pensaient plus qu’à elle, ne rêvaient plus que d'elle, jusqu’à éprouver des brûlures d’amour qu’ils n’avaient jamais connu auparavant. Certains, pris d’un vertige, arrêtaient soudain leurs pas en pleine ruelle, étaient obligés de se retenir au mur pour dissiper leur mélancolie, ou éponger quelques larmes amères, de ces larmes qui semblaient dire : « Serais-tu le plus bel homme de la terre, le plus riche, le plus spirituel, tu ne la posséderas jamais ! ». Au sein de la chambre maritale, d’autres encore étaient pris de spasmes inopinés, leurs corps s’alourdissaient alors de désir et de fièvre dans les fronces de l’ombre et des péchés intimes. Ils chassaient parfois l’air devant leurs yeux, repoussaient le sheitan d’une main indolente, tout en trompant leurs épouses en puissantes pensées.
Les femmes n’étaient pas en reste qui prodiguaient à Fatima les meilleurs conseils pour magnifier et préserver le prestige de ses appas. Elles lui apprirent à apprivoiser le khôl, l’arme de séduction orientale. À adoucir sa peau au rhassoul et au savon noir. À parfumer ses aisselles à la pierre d’alun. À donner à son épaisse chevelure ces fascinants reflets rouge cuivré, grâce au henné rajasthan. Elles lui apprirent à danser le « Raqs Sharqi » auréolée de voiles émeraudes, de paillettes d’or et d’argent, rehaussant sa tête du candélabre de la fertilité. Enfin sous les tentes bédouines, pour les venger de leur existence misérable, saturée de soumission, de servitude et d’irrespirables silences, elles lui inculquèrent les subtiles manières de faire ramper un homme, de le faire baver comme un chien jusqu’à le rendre fou d’amour. Grâce à sa somptuosité, toutes lui prédisaient un destin d’exception. Elle deviendrait à coup sûr sultane, gazelle favorite d’un émir du pétrole, femme comblée d’un éminent gouvernant. Elle était de ces beautés ensorcelantes capables de dépeupler tout un sérail d’un seul regard, ou disant : « Ce seront elles, ou ce sera moi seule ! ». On l’imaginait déjà faire son Hajj portée sur un trône d’or par des houris célestes, effectuer ses trajets entre le mont As-Safa et celui de Al-Marwah en chantant l’Amour du Prophète sous les regards fascinés de l’ange Djibril, faire ses sept rondes autour de la Kaaba sur un tapis de jasmin et de soie, troquer avec les Princes Saoud le chef d’œuvre de sa peau satinée et ambrée contre des monceaux de rubis, de saphirs et d’émeraudes. Quant à sa chasteté, il allait de soi qu’elle allait mettre à l’abri financier toute sa famille et sa descendance pour l’éternité.
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De Faïence - Partie IV
Ce que tous ignoraient, c’est qu’au milieu des beautés sidérantes de l’Atlas, cernées de basalte et de porphyre, Fatima et Nahel s’aimaient d’un amour fou.
Nahel était chevrier, beau, simple de cœur et d’esprit. Sa peau était cuivrée, ses mains infiniment douces et son sourire, Ô dieu, aussi suave qu'un un été andalou. L’âme légère, riant d’un rien, chaque jour il promenait ses chèvres M’zab aux longs poils noirs jusqu’à l’oasis assoupie de Abalessa. Là sous son palmier de patience, il s’allongeait, fermait délicieusement les yeux, et rêvait du retour de Fatima. Un parfum d’iris, de myrrhe et de vanille, un parfum chaud, puissant, sensuel, embaumait l’air soudain et venait le sortir de sa rêverie. Mais il ne bougeait pas. Il savait que c’était elle. Il l’attendait le cœur battant. Il sentait sa main caressant ses cheveux, descendant doucement sur sa nuque, dessinant le contour de son épaule. Derrière ses paupières closes, il s'enivrait de son odeur mystique, suivait, troublé et ravi, le chemin de ses doigts douceur qui, mutins, s’aventuraient dans l’échancrure de sa chemise. Il sentait la délicieuse brûlure de sa douce main sur sa peau. La Saïdani, posait alors une tendre baiser, une ode de lèvres, sur sa joue faussement somnolente. Puis, elle continuait le voyage, jusqu'à se perdre dans son cou, murmurant des mots d'amour pour le charmer plus encore. L'instant était si doux, si doux et si troublant, qu’il en souriait, découvrant l'éclat de ses dents blanches. Et aussitôt, Fatima capturait ce sourire dans un baiser volé, posait amoureusement sa tête sur le torse de Nahel. Le plus délicatement du monde, comme s’il cherchait à étreindre la vapeur capiteuse de son ivresse, les bras du chevrier se refermaient alors sur son aimée. Et tous deux restaient là, émus de silence sous l’éventail des palmes, buvant l’azur chéri, le soleil chéri amoureux de leur amour, savourant simplement le bonheur d'être l'un près de l'autre.
Lorsque Fatima comprit qu’elle était enceinte, il était bien trop tard. Le petit être d’amour conçu sous le palmier de patience remuait déjà dans son ventre depuis quatre mois.
Son père la battit comme plâtre durant sept interminables semaines, à coups de poings et de ceinturon sur les cuisses, les épaules et les fesses, en prenant garde de ne jamais toucher le ventre maudit. Sa mère ne lui adressa plus jamais la parole. À chaque fois qu’elle croisait sa fille dans la maison, elle crachait méchamment sur le sol, une fois devant ses pieds, et une autre fois dans son sillage lorsque Fatima s’éloignait.
Elle ne revit plus jamais Nahel, et les chèvres M’zab ne le revirent plus jamais non plus.
Khadija sa tante, qui avait été jadis une grande amoureuse, fut la seule, absolument la seule, à la comprendre et à la prendre en pitié. Elle avait quelques économies, et lui donna généreusement celles-ci pour qu’elle rejoigne au plus vite la France où vivait l’un de ses meilleurs amis, qui était poète et écrivain à Paris. Khadija lui fit promettre de ne plus jamais revenir dans ce méprisable pays où les femmes ne pouvaient aimer librement le cœur choisi par leur cœur. Et Fatima promit sur les cendres d’un Coran brûlé, sans verser la moindre larme.
La dernière nuit fut la plus horrible.
Ali, son petit frère avait fini par révéler son secret de départ, sans le vouloir. Inconsolable depuis deux jours, prostré dans un coin de la chambre, sa mère avait tenté de lui tirer les vers du nez. Ali n’avait rien dit, mais sa mère avait fini par deviner. Et Ali avait hurlé : c’est pas vrai, c’est pas vrai, elle ne va pas partir, elle me l’a juré !
Les oncles et les cousins de Fatima, accompagnés de quelques voisins, arrivèrent à la nuit tombée. Pour la punir de ses extravagances, ils la tirèrent par les cheveux jusqu’au vieux silo à grains désaffecté. Ils formèrent en peu de temps, le tribunal. Le châtiment collectif devait être uniquement corporel : quelques gifles, quelques coups de bâton sur la plante des pieds. Elle reçu les injures, les crachats et les coups, sans ciller, sans émettre la moindre plainte.
Et puis cela avait peu à peu dégénéré. Surtout lorsque les yeux ourlés de khol de Fatima commencèrent à les rendre fous. Comme elle ne pleurait pas, ses prunelles, à la lueur des flambeaux, semblaient étinceler d’effronterie. Les douleurs infligées semblaient la rendre trois fois plus belle. Plus désirable. Plus érotique en diable. Un sein de pure merveille apparut alors au cours du supplice. Un sein lourd et ferme, velouté et ambré, un sein qu’ils rêvaient tous de grignoter depuis qu’elle était adolescente. De grignoter et de pétrir jusqu’à juter dans les étoiles.
Durant une grande partie de la nuit, ils la forcèrent à boire la boukha et le vin de Tlemcen. Ils lui versèrent dans la bouche. Dans ses cris. Ils lui versèrent sur le sexe, et dans le sexe. Ils lui versèrent dans son cœur. Et aussi dans son âme, pour qu’elle vacille et titube allègrement jusqu’en enfer.
Au matin, ils la déposèrent à l’aéroport.
Son visage avait été nettoyé. Trois sparadraps masquaient les traces du martyr. Sous ses lunettes noires, l’un de ses yeux était entièrement collé, l’autre à demi. Elle ne vit pas qu’ils souriaient et qu’ils riaient encore en retournant dans leur voiture.
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Kokox,
Je viens de lire la troisième partie,
J'ai éprouvé un sentiment étrange, tout d'abord j'ai eu l'impression que ton texte avait été rédigé à différents moments, la maturité stylistique et affective ne sont pas identiques. En parcourant ton texte, je me suis demandée si vous n'étiez pas deux pour l'écrire. Je perçois de la féminité dans l'évocation descriptive du personnage principal.
Texte bien écrit et très agréable, je vais poursuivre ma lecture.
... Quatrième partie, toujours aussi captivante, beau style, mais toujours aussi mitigée, il y a une retenue, une pudeur faussement exprimée, beaucoup de distinction noble.
Bravo
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Chère Feather,
Un grand merci pour ta lecture ! :)
Ce texte s'inscrira dans un recueil de nouvelles que j'élabore patiemment depuis environ quatre ans. Ce seront au final une douzaine de portraits de femmes, toutes aussi chavirées que lumineuses.
Bref, tu as vu assez juste ! Étant né homme (à mon grand dam), j'explore de plus en plus et sans aucun complexe ma partie féminine, cette frange Haute et Amoureuse, dénuée des bas instincts, qui tend vers la pureté et le sentimentalisme. En ce sens, tu as raison, nous sommes deux à écrire ce texte : Éros et Aphrodite ! Et un peu Ourania, pour l'amour céleste !
Bien à toi !
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Salut Champdefaye,
Comme dans presque tous mes récits, j'ai la fin, mais pour y parvenir j'emprunte de nombreux chemins de traverse, me laissant guider la plupart du temps par les émotions, la sensibilité de mon personnage principal. Je ne cherche aucunement à structurer la narration de manière orthodoxe. Ayant été scénariste, je pourrais très bien être plus méticuleux et mener le lecteur dans des sillons de compréhension largement plus confortables. Or, je n'en fais rien. Selon mes intuitions du jour, je pose ici ou là un jalon fortuit et, au fil de l'histoire, je tente de comprendre pourquoi j'ai écrit ceci ou cela plutôt qu'autre chose. In fine, dans la plupart des cas je parviens naturellement à trouver une justification à ces fulgurances indicibles, tout en faisant fi cependant de mon passé de faiseur. Sans te vendre la mèche, sache que cet Éveil de la belle de Tamanrasset ne sera pas ébouriffant. Ce sera plutôt de l'ordre d'un sourire qui s'accroche à son coeur. Mais un tel sourire peut être chose précieuse dans ce monde devenu glaçant et qui en manque cruellement.
Bien à toi !
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Bonjour Feather,
Je viens de voir ton "rajout" à ton précédent commentaire et te remercie beaucoup de poursuivre ce récit aventureux ! :)
Bien à toi !
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De Faïence - Partie V
- Esmée ?… Esmée ?… Esmée, vous m’entendez ?
- Oui ! Désolé, j’étais au petit coin !
- Je tenais à vous remercier confraternellement, poétiquement et spirituellement. Vous avez fait du super bon boulot.
- Vous ne faites pas dans la demi-mesure, vous, Là-Haut ! Un simple cool, m’aurait suffit.
- Esmée, il était ultra important que la dame se réveille à cet instant précis, pour des raisons de synchronicité qui seraient trop longues à expliquer.
- Ces louanges me vont droit à l’âme, mais me semblent quand même un peu exagérées. Je n’ai fait que voler au-dessus de son visage. Remercie t-on un cordonnier qui effectue un ressemelage ? Un serrurier qui ouvre une porte condamnée ?
- Esmée, cessez de vous dévaloriser sans cesse, je vous prie. Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de la grandeur de cette simple action : vous avez volé au-dessus d’un visage, la dame a perçu le battement de vos ailes et a ouvert les yeux. Et c’est alors qu’elle vous a vu. Instantanément, son cœur sensible s’est souvenu de son passé de petite fille, de l’amour pur qu’elle portait naguère aux oiseaux. Cette pulsion sentimentale n’aura duré qu’une poignée de secondes, Esmée, mais durant ces secondes, son cœur subjugué a laissé pénétrer un rayon de lumière, dans lequel nous avons pu placer une sorte de message subliminal qui...
- Oh, tout cela est bien trop compliqué pour moi. Je vous fais confiance sur toute la ligne. Chacun son job. Moi, je vole, et vous vous éclairez.
- Voilà, c’est ça, c’est tout à fait ça. C’est ce qu’on appelle de la noble synergie mystique à potentiel inconnu, du fait que le libre-arbitre du sujet prévaut toujours sur la gracieuseté céleste. C’est en cela que votre rôle, qui vous paraît insignifiant, est en réalité primordial. Esmée, vous l’ignorez encore, aussi vais-je vous le révéler : les oiseaux sont le symbole suprême de la liberté Divine. Vous êtes les plus proches de Dieu, du ciel, et par conséquent de la Source !
- Et cela me sert à quoi d’apprendre tout cela ?
- Vous ne vous sentez pas un peu mieux ?
- Pas plus que cela !
- Ah bon ?
- Je serai véritablement heureux le jour où les personnes aimantes pourront de nouveau nourrir les pigeons dans les villes, comme au bon vieux temps.
- Eh oui, comme je vous comprends.
- Cette nouvelle législation entrée en vigueur nous est intolérable. Oser dire que nous propageons des maladies qui leur sont transmissibles. Cela nous blesse le cœur.
- Je sais Esmée, je sais. Tout cela est bien triste.
- Nous en pleurons souvent.
- Je sais. Mais nous entrons dans l’ère du Verseau, rassurez-vous. Les choses sont en train de changer peu à peu. Le vieux monde est en train de se fissurer pour laisser place au renouveau spirituel.
- Nous le savons. Mais c’est lent, c’est si lent tout ça.
- L’Univers, que dis-je, les Multivers ne se sont pas créés en un jour ! Soyez patient, ayez confiance. Et dites-vous bien que c’est encore plus lent pour les hippopotames qui eux n’ont pas la possibilité de voler.
- C’est vrai, nous n’avons pas à nous plaindre. Nous ne sommes pas aimés, mais nous sommes aussi libres que l’air.
- Esmée, en parlant justement de liberté, seriez-vous libre après-demain ?
- Après demain ? Euh… nous avions prévu de faire une petite virée sur le toit du Sacré-Cœur, puis d’aller nous recueillir sur une gargouille de Notre-Dame. Pourquoi ?
- J’aurais peut-être encore besoin de vos services.
- Je vous aime beaucoup Jezubiel. J’adore la façon dont vous formulez vos requêtes, avec délicatesse, urbanité et tact. On sent que vous êtes de la Haute. Comment pourrais-je vous refuser une telle charité ?
- Quoi que vous pensiez, je ne suis qu’un serviteur comme vous !
- Dans ce cas, je vous servirai les yeux fermés.
Nous sommes environ trente minutes avant l’évanouissement de Fatima Saïdani rue de la Fontaine au Roi, au pied de la fresque monumentale représentant un Népal symbolique et pacifié.
Au sortir du Lidl, les idées noires de Fatima commencent à se bousculer dans sa tête. Insidieusement, sa volonté forcit, s’imprègne d’énergies sombres, est à deux doigts de commettre le geste irréparable. Ce sont alors dans son crâne des dominos qui s’affaissent à la vitesse de la lumière : un blanc, un noir, un blanc, un noir, un blanc, deux noirs, un blanc, sept noirs, un blanc, vingt deux noirs, un blanc, et puis des noirs, des noirs, des noirs, plus que des noirs et encore des noirs. Au bout de cet effondrement émotionnel, une certitude persiste, cogne, s’agriffe maintenant dans ses synapses : ce sera pour aujourd’hui ! Ses souffrances tant physiques que morales sont devenues intolérables. Elle se dit qu’elle doit cesser de vivre, de respirer de la détresse. Elle se demande juste encore à quelle heure et comment elle exécutera sa sentence. Ses pensées s’entrechoquent. Elle pense fortement au quai du métro Saint-Maur, parce qu’il est souvent plus désert que les quais des stations Belleville et Couronnes. Elle ne veut surtout pas que quelqu’un la retienne au tout dernier instant. Elle ne veut surtout pas qu’un enfant la voit se laisser tomber sur les rails. Elle espère sauter au bon moment, sans réfléchir, en femme forte. Ce n’est pas la fragile qui devra faire ce pas dans le vide, mais la forte. Elle espère que le machiniste ne freinera pas brutalement. Elle espère que personne ne jouera au héros pour venir la sauver. Elle espère qu’il n’y aura pas trop de sang sur la voie. Elle préfère ne pas penser à ses enfants. Elle préfère ne pas penser à ses enfants. Elle pense très fort à ses enfants, mais préfère ne pas y penser.
Une fois bien ancrée sa résolution, son esprit se détend, flotte un peu dans les limbes, comme s’il avait fait le plus dur, la moitié du chemin vers sa délivrance.
Dans son cabas abruti de courses se trouve le roman à l’eau de rose que lui a donné Zoulikha il y a un mois, afin que Fatima puisse garder au fond d’elle une petite flamme d’espoir et d’amour. « Aventure au bord du Nil » est une romance de Barbara Cartland. Fatima a tenté de le commencer à plusieurs reprises, mais n’a jamais dépassé la troisième page. Elle a appris à lire en France, mais la lecture a toujours été une véritable torture pour elle. Il lui arrive de reprendre la moindre phrase une douzaine de fois, car souvent elle ne parvient pas à rattacher le sens de celle-ci avec la suivante. Son esprit flotte à présent comme une vapeur et ne peut se condenser autour d’une pensée unique. Elle a froid et elle transpire. Elle se demande si elle a fait ses courses au Lidl. Elle se demande si elle ne ferait pas mieux de prendre un whisky ou deux avant de rejoindre le métro. Elle se dit qu’elle a perdu un temps précieux pour apprendre à lire, qu’elle était faite pour aimer, pas pour se contenter de lire des histoires d’amour.
Aussi ce livre le dépose t-elle délicatement au pied d’une poubelle, au cas où une autre Fatima en aurait plus besoin qu’elle.
Quelques pas plus loin, elle ne pense plus à ses enfants, mais en voulant ardemment de plus y penser, son esprit en déroute ne contrôle plus sa démarche, rendue déjà incertaine par son trop plein de chagrin. Bientôt, sa chaussure bute sur un parpaing laissé là en plein milieu du trottoir. Elle trébuche, se rattrape in extremis au capot d’une voiture. Mais le porte-monnaie mal fermé qu’elle tenait encore en main lui échappe. Une dizaine de pièces jaunes et cuivrées chutent alors dans le caniveau, soit sa fortune du jour. Durant une longue minute, elle les regarde miroiter au fond de l’eau sale. Puis, elle poursuit sa fuite en avant sans les avoir ramassées.
Au métro Belleville, elle bifurque pour emprunter la rue Louis Bonnet. C’est là qu’elle commence à ressentir les premiers signes d’une effroyable langueur. Désorientée, les yeux embués de larmes, elle ne reconnaît plus son quartier. Elle ne sait plus trop si elle est en France ou dans un pays inconnu. Elle se demande où sont les dunes et les palmiers de l’oasis Abalessa. Devant la cantine de Babelville, elle croit voir Nahel en train de fumer une cigarette et de lui sourire. Elle ose venir à sa hauteur pour voir ses yeux de plus près. Son âme n’a jamais pu oublier le regard bleu acier de son bel amoureux. Le jeune homme lui dit : « Bonjour. Vous cherchez quelque chose ? »
Et elle lui répond :
« Je suis Fatima Saïdani, l’ensorceleuse de cœur ! »
Et il lui assène, à la fois dur et bienveillant.
« Il ne faut pas boire le matin, madame. C’est haram ».
Et elle n’insiste pas.
Elle se laisse alors errer à l’aveuglette un bon quart d’heure, en faisant deux fois le tour du pâté de maisons entre les rues de l’Orillon, Desargues, Fontaine au Roi et de Vaucouleurs. À deux reprises, elle passe devant chez elle sans distinguer sa porte d’entrée. Soudain, elle est à bout de forces, son métabolisme craque de partout, sa tête est en train d’exploser.
Ce bus qui roule vers elle ! C’est celui-là qu’elle doit prendre. Il faut qu’elle accélère juste un peu son pas. Aussi, elle accélère. Elle trottine. Devant ses yeux, la lumière devient crue, violente, immaculée. Elle éblouit son âme. Surtout, ne pas le laisser passer. Ce bus, ne pas le laisser passer !
C’est à cet instant précis que les Émanants décident d’agir. Par un jeu de force et d’énergie extraordinaire, ils parviennent à réfracter les ondes lumineuses et électromagnétiques qui aveuglaient les yeux de la pauvresse.
Et c’est la tête vide que Fatima Saïdani s’écroule enfin au pied de la fresque du Népal. Pourquoi ici, pourquoi maintenant ? À cause des lois du déterminisme ? Par pur hasard ? Ce hasard dont on dit que c’est Dieu qui voyage incognito ? Tout tend à le laisser croire. Mais l’Être Humain ne peut pas encore ressentir ces choses-là, comme ces choses-là sont invisibles et ineffables.
Quoi qu’il en soit, tout l’Amour que l’artiste de Street Art a insuffler à son œuvre devrait pour quelques minutes rayonner dans le cœur épuisé de Fatima Saïdani.
Durant le temps de sa défaillance, elle a eu l’impression que son esprit se détachait de son corps. C’était une expérience étrange à mi-chemin entre rêve et réalité. Accompagnée par une dizaine de femmes sherpas portant sur les épaules lourd fagot lié en faisceau, elle a cheminé à dos de mulet sur des chemins escarpés recouverts ça et là d’excréments de yack qui brillaient comme hématites au soleil. Cernés de montagnes gigantesques, splendides et effrayantes à la fois, elle ne ressentait aucune peur. Les cimes étaient d’une hauteur telle qu’elle avait l’impression que la terre, frôlant les nuages, se confondait avec le ciel. Puis, elle s’était retrouvée dans une grande salle couleur safran et rouge, très belle. Une grande ferveur semblait envelopper ce lieu, avec ses effluves d’encens et de lampes à beurre. Aux quatre coins cardinaux, les yeux de Bouddha veillaient, tandis que des moines tournaient tout autour de la pièce, en actionnant des moulins à prière. Par ce geste, Fatima ressentait qu’ils remettaient en marche la roue de sa vie, qu’ils lui insufflait le meilleur de leur compassion. Où était-elle ? Ce site était-il une nouvelle conception de mosquée ? Où était donc Mahomet et son stupide manichéisme ? Et puis, elle avait aperçu soudain une tache blanche dans le fond de la salle. Elle n’avait jamais vu une blancheur pareille. Même la neige n’était pas aussi blanche. Elle s’était alors sentie voluptueusement aspirée par cette lumière. Aussi légère qu'une brise d'été, bientôt, elle n’avait plus fait corps qu’avec cette lactescence immaculée. Et elle avait pensé :
« Si c’est ça la mort, je ne crains pas la mort ! ».
À son réveil, le regard de Fatima avait surpris les petits yeux sauvages d’Esmée qui, presque au bout de son nez, la regardait tête penchée, mais pas d’une façon de pigeon, mais plutôt d’un manière affectueuse, surnaturelle, elle l’aurait juré. Et cela avait aussitôt déclenché sur ses lèvres un fin sourire.
Lorsqu’elle était rentrée chez elle rue de Vaucouleurs, c’est dans son français mal dégrossi qu’elle avait dit à ses trois filles, Selma, Jennah et Khadija, ainsi qu’à son grand fils Zouir sorti récemment de prison :
« Maman elle est malade. Elle va se coucher. Il reste le couscous d’hier, Zouir tu le réchauffes ».
Puis, elle avait rejoint sa chambre et s’était laissée crouler sur son lit, sans défaire son manteau gris. Nous étions samedi. Et c’est ainsi qu’elle avait dormi d’un sommeil de plomb jusqu’au lundi matin.
Nous sommes maintenant ce lundi matin.
Dans la chambre enténébrée, cette gêne du larynx, ce bruit rude de trachée, comme des voiles qui claquent au vent.
Impudique, la bouche de Fatima Saïdani est grande ouverte. Elle avale mécaniquement sa mesure d’oxygène où s’infiltrent les poussières de la ville, les vapeurs d’essence, les hivernales bactéries libérées par les foules, et parfois les mémoires volatiles de tous les chagrins du monde.
Mais voici, qu’au comble de l’exténuation, son ronflement caverneux s’interrompt soudain. S’ensuit un long moment d’apnée. Dans son poitrail encore tout chaviré s’insinue la valse-mort, ce sourire d’abysse, de vase et d’algues. L’air ne passe plus. Ses poumons sont au bord du précipice. Tandis qu’à son visage bientôt les traits se détendent, empruntent à la cire ce faux air de plénitude.
Au bout de trente secondes, son cerveau réagit enfin à la situation de détresse. L’ordre est donné : « vivre ! ». Et sa respiration repart, presque peinée, tel un bœuf ahanant docilement sur son chemin de halage.
Fugace délivrance ! Comme dans son œil qui vient de s’écarquiller verse déjà l’appréhension. Quelle heure est-il ? Où se trouve t-elle ? Et cette chute dans la rue ? Réelle ou inventée ?
Aussitôt, sa main de mère aimante tâtonne dans le lit. Cherche sa petite Selma. Trouve sa petite Selma. Recouvre son épaule froide avec la couverture épaisse, non moins algide.
Aussitôt sa machine à routine se remet en branle. Penser à revoir la conseillère en médiation et solidarité, songe t-elle. Penser à lui demander si elle a enfin le droit au « chèque énergie ». Racheter aussi du gros scotch pour boucher les fissures autour des fenêtres. Redemander à Zoulikha ses chaussettes chaudes et cette paire de gants en laine qu’elle ne met plus.
À présent éveillée, mal éveillée, elle pose sur un coude son bras enrobé, gélatineux jusqu’à l’épaule qui, depuis des mois, ne reflète plus l’écho du moindre galbe. Dans cette position un rien stupide, le sourcil hébété, elle interroge un instant les brumes familières de sa chambre : ce coin de commode, cette haute pile de linge sur la table à repasser, ce drôle de rai oblique porté sur le plafond.
L’heure ? L’heure toujours ! Quelle heure ?
Était-ce la nuit lorsqu’elle s’est couchée ? C’est toujours la nuit lorsqu’elle tente de redresser sa volonté alourdissante.
Sa mémoire filandreuse prend également son temps pour se souvenir de qui elle est.
Amas de femme aux yeux gonflés ?
Somnambule perdue dans le Hoggar ?
Petite âme fragile ressuscitée d’entre les morts ?
Il lui semble un instant n’être plus que le squelette d’un nom, qu’une fleur perdue sous un tapis de feuilles mortes.
Durant de languides secondes, son esprit n’est plus qu’eau noire. Le vide y creuse le vide. Venant d’un coup subjuguer sa tempe, le vide lui renvoie cette impression récidivante, et amère, de n’avoir pas fait le moindre rêve. D’être la damnée figurante d’un film muet oriental où aimer est un crime.
Allez, se soulever, Fatima ! Soulever la carcasse ! Tendre ce bras si lourd vers le réveil.
Elle l’atteint ! Le prend en mains. L’allume. Attend que l’écran LED passe à 5H05. Cinq minutes pour piocher dans ses veines sa miette de courage. Tel est son rituel. C’est beaucoup. Mais elle sait où les rattraper.
Un pied sur le linoléum. L’autre. Et bientôt l’inconsistance de l’espace, comme un grand mur de pierres. Depuis trois ans maintenant, se mettre debout devient pour elle un acte absurde. Comme ces moribonds, perclus de confusion, délivrés à jamais des agitations enthousiastes, l’envie souvent lui prend de renoncer à marcher. De n’être plus qu’une vache de résignation avachie dans un pré à regarder les trains passer.
Ce matin encore, elle ne peut...
Son bassin reste flaccide.
Elle aimerait…
Mais elle ne peut...
Elle voudrait...
Mais sa tête lourde s’affaisse inexorablement vers ses genoux. Quel cinéma, dirait un bien-portant. Elle en rirait elle-même, si elle savait encore rire. Cette pantomime pourtant est loin d’être feinte. Comme il lui faut encore subir les douleurs liées à son revif quotidien : les séquelles de la pénibilité de son travail. Femme de ménage ! Bête de somme qui aspire, qui suce la poussière d’autrui pour un salaire de misère, pour une reconnaissance zéro, alors que le plus mauvais, le plus boiteux des footballeurs de division 2 gagne en un mois ce qu’elle gagne en une année.
Là, au bord du matelas, inutiles barbaries, ses souffrances irrésistiblement se ravivent : sa tendinite au poignet droit, sa tendinite au coude droit. Un peu partout, ses os grincent, craquent, crépitent. Reins et chevilles sont eux aussi meurtris. Comme chaque nuit, dormir ne lui aura servi à rien. Rien en elle ne se sera reposé durant son sommeil. Ni ses chairs, ni son âme, ni sa foi en des jours meilleurs.
Il faut dire que sur le marché des esclaves du système, Fatima Saïdani n’est plus très neuve. Une grande partie de sa vie s’est construite sur l’espoir de demain, mais ses demains, à force de frotter l’éternelle poussière des possédants, se sont réduits comme peau de chagrin. Avec le temps, ses mains, ses jambes, sont devenues celles caleuses de Sisyphe, condamné à pousser sans fin son rocher en haut de la montagne. Femme de ménage, c’est le seul métier qui a bien voulu d’elle, parce qu’elle était immigrée, démunie, non instruite, divorcée, mère de quatre enfants, violée par ses oncles et ses cousins, répudiée par ses parents. Femme respectueuse, femme silencieuse, malléable, grégaire, manœuvrable, pliable, siphonnant la saleté, la crasse, la malpropreté, récurant la merde jusqu’à la brillance, frottant sans révolte la jute séchée des célibataires, les mouchoirs pleins de morve et la boue des souliers. On est bien loin du destin d’exception que les femmes rêveuses du Hoggar lui avait prédit. Croire encore en Allah après tout cela ? Se lever en pleine nuit pour faire sa prière, pour rendre hommage à la pire des ordures invisibles ? Non, plus de Dieu dans son cœur ! Le foulard, elle ne le porte plus que par coquetterie, pour masquer ses épars cheveux blancs. Ce qu’il lui reste de vigueur, elle préfère l’utiliser pour faire manger les siens, pour qu’ils échappent à la vie de plomb qu’elle s’est obligée à endurer. Parce que nourrir ses enfants, c’est semer de l’espoir et patienter jusqu’à la mort.
Mais voici qu’elle entend soudain dans sa tête :
« Il faut ! »
L’ordre semble venir de très loin. Peut-être depuis la bouche d’un chameau. L’addax, le fennec, la rose de Jericho, tous ses ancêtres de la dynastie des Benni Djellab paraissent l’exhorter :
« Tu dois ! »
Alors, elle fait l’effort. L’effort de l’arche d’un pont sur les culées. De la bête de somme. De la mère émérite. Du choix de vivre encore un peu, au nom de l’amour des siens.
« Lève-toi Fatima, tu es forte, tu es fière ! »
« Allez ne fais pas ton enfant, lève-toi ! »
Et bientôt de soulever sa carcasse et de rejoindre la cuisine, en raclant un peu le sol de ses vieux chaussons en velours bleu.
À suivre...
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Kokox,
C'est à nouveau un plaisir de te lire, il y a une belle capacité d'écriture et une grande expérience certainement,
j'ai été cependant, à nouveau surprise par cette espèce d'inconsistance qui donne malgré tout des variations de style et d'humeur qui surprennent.
C'est peut être étonnant, par moment, il y a comme un sentiment boulimique de vouloir combler du vide par de la matière mettant sous tension le fond et la forme du texte, puis il y a un relâchement qui annonce un soulagement avec une clarté et une fluidité dans l'expression.
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Chère Feather,
Ton ressenti est on ne peut plus juste ! J'avais commencé ce texte il y a quelques mois, et il était resté inabouti, par manque de temps. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, et la version initiale a pris de nombreux gnons dans la figure. D'où sans doute ces inégalités de styles, comme j'ai gardé de la première mouture ce qui me semblait encore tenir la route. Sans vouloir rattraper le coup, je dirais que sur cette histoire précise, cette inconstance de style ne me dérange pas. Le récit comme tu l'as vu est complètement éclaté, ses ellipses et autres flashes-back assez nombreux. Fatima passe par beaucoup de phases plus ou moins versatiles, et il y a cet autre niveau de lecture entre les pigeons et les Guides Célestes. Bref, pas si évident de garder le cap, je te l'avoue. Peut-être qu'en laissant reposer un mois ou deux encore, j'étalonnerai le "machin" pour le rendre plus agréable à lire et moins secoué aux entournures ! Mais déjà, le finir enfin ! Il devrait me rester une bonne semaine de boulot.
Bien à toi !
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De Faïence - Partie VI
Du lundi au mercredi, de 6H30 à 20h30, Fatima Saïdani s’occupe des particuliers, principalement autour de chez elle dans le 11ème. Elle fait également quelques incursions dans les 5, 17 et 20 ème arrondissement, et d’autres encore à Bagnolet, Pantin et Maison-Alfort. Le midi, elle mange sur le pouce, en moins de vingt minutes. Elle est habituée à travailler vite et bien. Elle n’a jamais su nettoyer, récurer, faire briller sereinement. Travailler sans relâche lui a toujours permis d’oublier ce qu’elle appelle ses « gros problèmes ». Éponge et chiffon en main, chaque jour de la semaine, sauf le dimanche, elle s’efface minutieusement dans sa tâche. Plus exactement, elle s’abîme, tue à coups de milliers de gestes répétitifs ses pensées les plus sombres. Au bout d’une heure à peine, sa tête commence à se vider entièrement. Suzanne Belfond, une amie française retraitée de l’Éducation Nationale, veuve et obligée d’arrondir ses fins de mois, lui a dit un jour qu’elles méditaient l’une et l’autre comme des forçats. Fatima a acquiescé en souriant, sans comprendre ce que voulait dire le verbe méditer, ni le mot forçat. Lorsque Fatima médite ainsi, elle n’est plus qu’une machine de guerre à balayer, frotter, décrasser, épousseter, lessiver, dégraisser, rincer, trier, décaper, ranger, cirer, purifier le bordel des autres.
Par habitude, par négligence, voire par mépris, ses employeurs la côtoient, mais bien souvent sans la connaître. Pour la complimenter, certains disent d’elle qu’elle est efficace et gentille. Sans doute parce qu’elle ne casse jamais le moindre verre, ne raye jamais le moindre meuble. Les maisons qui ont beaucoup d’objets, Fatima dit qu’elle les préfère, parce qu’elles ont une âme. Il lui arrive de caresser le galbe d’un vase soliflore, une parure de lit, un tableau, un vieux livre, comme s’ils étaient un prolongement de son cœur, un visage aimé. Concernant les rapports humains, Fatima ne parle que si les gens ont envie ou besoin de parler. Elle n’engage jamais la conversation la première. La discrétion, la pudeur, la docilité, elle a appris à les cultiver, tête basse, pour ne pas importuner ses employeurs. Faire le ménage chez autrui, c’est être un intrus sans langue au beau milieu de sa vie privée. Fatima entend beaucoup de choses, voit beaucoup de choses, mais son maître-mot est de ne rien dire. Elle garde absolument tout pour elle, s’oblige à n’émettre aucun jugement sur celle-ci ou celui-là. Au fil du temps, sa vie intérieure est devenue une forteresse de menus secrets et de pourritures, qu’elle cache, empile, sous le tapis de sa compassion.
Du jeudi au samedi, Fatima travaille aussi pour la société de nettoyage de bureaux de Monsieur Albert Cazarian. Caza, comme tout le monde l’appelle derrière son dos – hormis Fatima - est un sexagénaire très jovial, très humain, très généreux, mais il ne faut surtout pas chercher à l’embobiner, sinon il peut vite rentrer dans des colères monstres et renvoyer une employée sur le champ, pour cinq minutes de retard.
Voici trois mois que Fatima a été dépêchée par Caza pour renforcer « l’équipe aube » de la société Invivo Landing Systems dont la façade plonge en surplomb sur le Boulevard périphérique. À travers les baies vitrées de cet immeuble moderne l’on peut voir en point de mire le stade Charletty sur la gauche et le grand cimetière de Gentilly sur la droite, ce qui donne à Fatima une perception assez rare et spectaculaire sur la nécropole, lorsque le jour se lève.
Sur les coups de 8H30, par deux fois déjà, elle a assisté à une scène d’enterrement pour le moins troublante, à hauteur du carré de l’ossuaire.
À une quinzaine de jours d’intervalle, il lui a semblé reconnaître exactement les mêmes endeuillés qui se recueillaient autour d’une fosse fraîchement creusée. C’était un petit groupe singulier de sept à huit personnes dont elle aurait juré qu’elles n’avaient aucun lien de parenté entre elles. Hormis un loden noir et une veste grise, la plupart étaient vêtues de vêtements civils sans le moindre signe extérieur de tristesse. L’une, blonde gaufrée, portait un imperméable orangé. Un autre, un peu enrobé, un jogging vert bouteille et des baskets. Un troisième était affublé d’un jean et d’un anorak beige bon marché. Un couple enfin, bras dessus bras dessous, paraissait sortir tout droit d’un film de Fellini. Elle, sexagénaire, outrancièrement maquillée, arborait une incandescente chevelure rouge. Lui, ressemblait à un vieux rocker excentrique, avec son perfecto et ses santiags, sa barbichette fine et longue qui lui descendait jusqu’au plexus et sa grosse croix de Jésus qui pendait sur son poitrail.
La première fois, Fatima Saïdani avait songé :
« Il est où leur respect ? Ce doit être des fous qui enterrent un autre fou ! »
Mais la seconde fois, elle était restée un instant très émue, avec sa poubelle en main. Et elle avait songé :
« Les pauvres ! Bien triste de perdre deux proches en si peu de temps ! »
- Esmée, vous m’entendez ?… Esmée ?...Esmée ?...
- Oui, je vous reçois cinq sur cinq, Jezubiel.
- Dieu soit loué, je vous cherche partout.
- Mais nous sommes là, nous ne sommes jamais loin.
- Où cela exactement ?
- Nous survolons actuellement la place d’Italie. Nous allons bientôt plonger sur Denfert-Rochereau pour assister une récente éclosion.
- Une éclosion ! Ah merveilleux !
- Pas tant que cela ! La maman n’a pas de lait de jabot, malheureusement. Nous allons tenter de remédier à cette carence.
- Lait de jabot ?
- C’est le lait des pigeons, Jezubiel. On le donne aux oisillons par régurgitation.
- Ah, je l’ignorais.
- Pour une fois que je vous apprend quelque chose, vous m’en voyez aux anges !
- Ah ça y est, je viens de vous visualiser.
- Dites-moi, nous avons attendu votre appel toute la journée de lundi sur nos gargouilles. Nous nous sommes d’ailleurs un peu gelé les ailes.
- Une petite erreur de date. Vraiment désolé. C’est le jeudi en fait que la dame a vue sur le cimetière.
- Quelle vue ? Sur quel cimetière ?
- Eh bien, le cimetière de Gentilly !
- Pourriez-vous vous exprimer sans empiler les rébus, s’il vous plaît. C’est très déstabilisant pour un pigeon de constater son indigence intellectuelle.
- Navré, vraiment navré ! Je vais vulgariser la chose.
- Vulgarisez, vulgarisez, mais pas trop non plus.
- Si je vous dis que c’est enfin le grand jour, Esmée.
- Le grand jour de quoi ?
- C’est aujourd’hui que la dame doit, enfin devrait si tout se passe bien, retrouver un sens à sa vie. Et faire part de sa gratitude à son pays d’accueil, par la même occasion.
- Dans un cimetière ?
- Oui, parfaitement, dans ce cimetière de Gentilly.
- Jezubiel, soit vous êtes un grand farceur, sois vous picolez trop de philtre d’amour.
- Ah, non, je suis on ne peut plus sain d’esprit, je vous assure.
- Saint avec un t à la fin ?
- Comment ça avec un t ?
- Mais non, je vous asticote, voyons.
- Quel plaisantin !
- Ah, chacun son humour, hein !
- Bref, tous les paramètres sont dorénavant réunis pour la sortir de son pétrin existentiel. Ne manque plus que votre indispensable présence pour parfaire sa révélation.
- Qu’attendez-vous de moi ?
- Si les choses étaient simples. Mais non, rien n’est jamais simple sur terre.
- Paix, par pitié, avec vos énigmes à deux balles ?
- Esmée, je dois me mettre à votre niveau, ce n’est pas si évident pour moi.
- Sérieux ?
- Mais non, je vous chine à mon tour.
- Vous m’avez bien chiné, je ne l’ai pas vu arriver celle-là.
- Bref, Caza son employeur lui a demandé de nettoyer ce matin toutes les vitres intérieures de la société, or celles-ci se trouvent à l’arrière du bâtiment.
- Oui, et donc ?
- Et donc, pour l’heure, la dame ne peut pas voir le cimetière. Or, ce que nous aimerions c’est qu’elle jette un œil machinal en direction de celui-ci sur les coups de 8h30.
- C’est toujours d’un complexe vos histoires !
- Esmée, nous travaillons au point d’Alençon, pas à la grosse aiguille à tricoter. Oui, c’est compliqué, je vous le concède, mais c’est justement parce que c’est compliqué que cela nous ravit dès lors que merveilleux et prosaïque s’imbriquent à la perfection au cœur de l’indicible, sans que le sujet n’en ait la moindre conscience.
- Mais comment vais-je bien pouvoir faire pour la ramener en vue du cimetière ?
- Chance pour nous, hier le DRH de l’entreprise à péter un câble. Vous connaissez cette expression ?
- Oui, oui, on l’entend beaucoup ces dernières années. La plupart des Parisiens pètent un câble. À se demander si il reste encore des câbles dans les tuyaux sous les trottoirs.
- Sauf que lui n’a pas fait que péter un câble, il a aussi pété l’une de ces vitres fumées en balançant son fauteuil à toute volée dessus.
- Je vous voit venir. Cela a occasionné un trou.
- Oh, pas un gros trou. Mais un trou suffisant pour que vous vous engouffriez dans les locaux.
- Et une fois que je serais dans les locaux, j’imagine que je devrais attirer son attention vers l’avant du bâtiment.
- Vous imaginez divinement bien.
- Et c’est tout ?
- Euh… disons presque !
- Comment ça, presque ? Dois-je imaginer le pire ?
- Rien de dangereux, rassurez-vous. Je vais juste vous demander de faire un peu de cinéma.
- Ah ça, ça me plaît bien. J’ai toujours rêvé d’être acteur depuis que j’ai vu les oiseaux d’Hitchcock
- Vous avez vu les oiseaux d’Hitchcock, Esmée ? Mais quel âge avez-vous ?
- Non, je les ai pas vus à leur sortie. Je les ai vus l’année passée en VOD dans une chambre de bonne, depuis une gouttière, chez un jeune couple de cinéphiles mignons tout plein.
- Ah ça, l’amour et le cinéma ont toujours fait bon ménage. Quoi de plus beau que de regarder « In the Mood for Love » dans les bras de l’être aimé ?
- Alors quelle scène me réservez-vous ?
- La scène qui émeut toutes les petites filles, Esmée. Vous allez vous laisser tomber soudainement au sol, comme si vous aviez une aile brisée.
- On adore !
- Vous allez battre durant un instant d’une seule aile. Faiblement, et de plus en plus faiblement.
- Oh ça facile, je l’ai déjà fait.
- La dame va alors probablement ramasser votre petit corps souffreteux et palpitant.
- Cela va de soi. Vous voulez que je vous fasse un œil un peu morne, limite roulant dans les orbites ?
- Mieux que ça. Vous allez faire semblant de mourir dans ses mains.
- Génial ! Absolument génial ! Je suis bouleversé, vous ne pouvez pas savoir.
- Si, si, je sais. Je suis dans votre cœur !
- Ah bon ? Dans mon cœur ?
- Et oui ! J’ai ce pouvoir d’y entrer et d’en sortir à ma guise.
- Saisissant ! Et donc je suis mort, et ensuite ?
- Ensuite, la connaissant, elle ne voudra sans doute pas vous mettre dans un sac poubelle. Mais vous offrir une sépulture digne d’un oiseau.
- J’espère que vous voyez juste. Je ne voudrais pas finir étouffé non plus.
- Esmée, faites nous confiance.
- Je vous fais confiance.
- Préalablement, si tout se coordonne bien, elle aura repéré un petit groupe de personnes hautement sensibles et miséricordieuses qui ont pour habitude d’accompagner des défunts, dits « morts isolés » dans le carré des indigents, situé dans la division rebaptisée pudiquement « Jardin de la mémoire ».
- Qu’entendez-vous par morts isolés ?
- Ce sont de pauvres gens dont les proches n’ont jamais été retrouvés, ou ne peuvent être présents, ou sont sans ressource ou ne souhaitent pas s’occuper des funérailles.
- Mon Dieu ! Une telle indifférence existe encore de nos jours ?
- Esmée, lorsque la dame s’est évanouie dans la rue de la Fontaine-au-Roi, avez-vous vu quelqu’un s’apitoyer sur son sort, tenter de la relever ?
- Non, personne, absolument personne. Ah Paris va mal, Paris va mal !
- Paris va mal, parce que sa population va mal. Les grandes villes ne sont pas faites pour l’homme. On ne peut y prospérer et aimer à la fois.
- C’est exactement ce que nous pensons, mes amis et moi !
- Bref, les corps de ces personnes n’étant pas réclamés, ce sont les communes qui prennent en charge les frais d’obsèques. Et à Rouen, Lille, Paris, Marseille ou Rennes, des associations s’organisent pour adresser à ces petites gens un dernier hommage.
- Je commence à voir où vous voulez en venir. La dame va m’amener dans ce cimetière pour me déposer dignement dans un petit coin. Elle va tomber par hasard sur ces personnes miséricordieuses et…
- Pas vraiment par hasard. Mais chut !
- Jezubiel, j’en ai les larmes aux yeux ! C’est tellement beau !
- Ce sont des larmes d’amour, ma chère Esmée, rien que de belles larmes d’amour.
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"Sans doute parce qu’elle ne casse jamais le moindre verre, ne raye jamais le moindre meuble...Il lui arrive de caresser le galbe d’un vase soliflore, une parure de lit, un tableau, un vieux livre, comme s’ils étaient un prolongement de son cœur, un visage aimé. "
Beau passage, je me suis prise d'affection pour cette femme. Par l'entremise de l'écriture, se révèle une femme soumise, nostalgique, digne qui malgré sa basse condition ne cesse de garder sa fierté. Son fétichisme déclenche de la sympathie, mais me fait dire que le caractère qu'elle tait par son comportement d'assujettie, va finir par s'extirper de son corps et s'abattre sur son monde... Reste à voir ce que nous réservera la suite!
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Merci pour ta constance, chère Feather ! :)
En effet, il faut que s'opère la mue du serpent ! Il faut que la Bête meure ! Tout cela est très suave et très lent et très beau. J'ai vu dernièrement autour d'un crâne d'ours perdu dans la toundra fleurir de jolies fleurs ! Juste autour de ce crâne, et pas ailleurs ! :)
Bien à toi !
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De Faïence - Suite et Fin
Après ?
Après les choses se passèrent à peu près comme cela : à merveille !
Fatima Saïdani transporta Esmée - qui tint là son plus beau rôle de pigeon décédé – dans son gilet de laine grise. D’une démarche un rien solennelle, elle rejoignit l’entrée du cimetière de Gentilly par la rue de Sainte Hélène. Parvenue à l’accueil, elle demanda au gardien de la nécropole si l’on pouvait inhumer un pigeon mort dans l’honneur et la dignité. Anselme, fossoyeur de son état, qui se trouvait alors présent, fut touché par sa vénérable supplique. Ils demanda à Fatima de le suivre, lui apprit en chemin qu’on enterrait ce matin-là un détenu dont la mère avait refusé de participer aux funérailles parce que son fils avait violé et tué, et qu’il y aurait bien une petite place dans sa tombe pour Esmée.
Et Fatima lui avait répondu :
« Inch’Allah ! Je ferai aussi une prière pour ce fils mauvais ! C’est terrible ce qu’il a fait, le pauvre. Mais il reste un être humain.»
Puis, tous deux gagnèrent d’un bon pas la division rebaptisée pudiquement « Jardin de la mémoire ». Là, devant le trou creusé à même la terre, ils retrouvèrent deux autres fossoyeurs qui fixaient déjà le bois clair du cercueil. Se tenaient à leurs côtés Jean-Jacques, Françoise et Régina, ces gens de cœur qui accompagnaient charitablement les laissés-pour-compte dans leur dernière demeure.
La cérémonie ne dura pas plus de cinq minutes. La bruine mouillait les visages et glaçait les os sous les manteaux de mi-saison un peu trop légers. En guise d’adieu, Jean-Jacques récita un court texte qu’il avait pris soin de rédiger. Françoise lu un poème, glané sur internet. C’était la règle : quelques mots, une pensée. Bien sûr, le recueillement était rapide, presque calibré. Le caveau était vite refermé. Ce n’était qu’une poignée de minutes d’attention, mais ces minutes apportaient une dignité devant l’éternité.
Juste avant que l’on inhume le détenu abandonné par les siens, Jean-Jacques vint toucher le cercueil du bout des doigts. Françoise se signa et Régina fit de même. Enfin chacun envoya sur le cercueil une rose rouge, et comme il en restait deux, on en tendit une à Fatima.
Anselme invita alors cette dernière à lui donner Esmée, afin de la placer en terre. Précautionneusement, Fatima extirpa le volatile de son gilet gris, et ce devant les regards ébaubis de la petite assemblée. Seulement voilà, une fois délivré de son linceul, il se passa encore cette chose inouïe qui put passer pour miracle : Esmée rouvrit soudain ses petits yeux sauvages, sembla défroisser un instant ses ailes inanimées, et s’envola d’un coup, libre comme l’air, dans les hauteurs du ciel chagrin. On n’en resta bouché bée un moment, puis la cérémonie reprit son cours.
Dans l’allée menant vers la sortie du cimetière, marchant d’un pas tranquille, Jean-Jacques remercia Fatima pour sa présence, pour sa simple et précieuse présence. Et elle en fut attendrie. Jean-Jacques avait une voix douce, une voix prévenante, une voix d’homme qui avait beaucoup souffert mais n’en voulait à personne :
- C’est un peu plus triste quand il y a peu de monde. Suzanne et Robert n’ont pas souhaité venir aujourd’hui. Prier pour un assassin est au-dessus de leurs forces. Leur fille Clara a connu aussi des misères. Mais, Dieu soit loué, elle est restée en vie.
- C’est bien qu’il y a des gens comme vous, lui avait dit Fatima.
- Je vous ai vu assez émue.
- C’est vrai ! Je sais pas pourquoi. Ça m’a bien plu. Est-ce que j’ai le droit de dire ça ?
- Le cœur a tous les droits !
- Mon cœur, il est massacré depuis des années. Je me bats avec ça depuis des années. Je suis toujours sensible, tout au fond, tout au fond. Mais j’ai trop peur de montrer. Alors personne ne sait.
- Maintenant, moi je sais.
- Vous êtes gentil, vous, ça se voit dans vos yeux !
- Vous avez un peu de temps, Fatima ?
- Pour quoi ?
- Pour que je vous offre un café, un chocolat ou un thé ?
- Je n’ai pas de temps. Mais je vais en prendre. Peut-être dix minutes, quelque chose comme ça. Ça pourrait aller ?
- Je ne vous oblige pas.
- Moi, je m’oblige.
Au café, Jean-Jacques lui confia encore qu’il était le président de cette petite structure parisienne qui comptait une trentaine de bénévoles au grand cœur. Tout avait commencé pour lui dans les années 2000. À l’époque, lui et son épouse distribuaient café chaud, croissants et cigarettes « aux gens de la rue » pour faire leur connaissance. Un jour, celui qui fut aussi visiteur de prison se demanda :
« Mais ces gens-là, comment ça se passe quand ils meurent ? »
Dès lors, ce fils de gueule noire du Pas-de-Calais se fixa l’objectif « de ne jamais laisser quelqu’un partir seul de cette terre ».
- La plupart sont des hommes qui décèdent à l’hôpital, à domicile ou en maison de retraite. D’autres, dans la rue où ils vivaient.
- Vous devez pleurer beaucoup ?
- C’est bête à dire, mais on s’habitue. À force, cela devient un peu comme un rôle de théâtre. Les comédiens connaissent la pièce par cœur, mais chaque soir ils doivent donner le meilleur de leurs sentiments. La compassion n’est pas une acquisition définitive. Elle doit se travailler.
- Oui, je comprends.
- Le plus dur, ce sont les enfants, lui souffla t-il, en se tordant le ventre au souvenir d’un nourrisson retrouvé mort dans la Seine, un bâillon enfoncé dans la bouche. Personne n’avait réclamé son corps. Je me souviens encore du gars des pompes funèbres avec le petit cercueil dans les bras.
- C’est bien triste. Et personne le sait ?
- Quoi ?
- Ce que vous faites ?
- Peu de monde. Vous savez, nous n’en tirons aucune fierté. Nous faisons ce que nous devons faire, sans tambour ni trompette, c’est tout. C’est le cœur qui dicte, pas la raison.
- Ah bah ça, vous devriez passer à la télé, des personnes comme vous, moi je dis « respect ».
- Les gens seraient sans doute un peu affectés sur le moment, mais ils oublieraient leurs larmes dès le lendemain. Nous, nous avons besoin de gens qui n’oublient pas, qui ont la mémoire de l’Autre chevillée au corps. Tout autant, si le prix Nobel de l’Amour existait, je pense que certains d’entre nous pourraient être de sérieux candidats.
Jean-Jacques n’était pas très beau, ses joues étaient grêlées, son nez proéminent, mais il possédait le regard le plus tendre que Fatima n’ait jamais vu. Et lorsqu’il le posait sur elle ce regard, elle avait l’impression d’être enveloppée d’un amour pur, de flotter légèrement au-dessus du sol. Elle eut l’air étonné quand il lui révéla son âge. Ses soixante-quatorze ans, il ne les faisait vraiment pas. Depuis la mort de sa femme, pour entretenir sa forme, Jean-Jacques marchait beaucoup sur les chemins de France, surtout sur ceux qui menaient à Saint-Jacques de Compostelle, qu’il avait empruntés moult fois dans un sens puis dans l’autre.
À l’issue de chaque inhumation, Jean-Jacques rédigeait des comptes-rendus. Y figuraient l’éloge funèbre ou le poème choisi, la présence éventuelle de proches, l’arrivée de nouvelles recrues, les conditions climatiques. Le moindre détail – un écureuil s’invitant à la cérémonie, une toux nerveuse, incoercible, un orage inopiné – était consigné. L’objectif ? Donner aux familles une idée du déroulement de la cérémonie, au cas où elles se manifesteraient tardivement. Ce qui arrivait parfois. De fait, Jean-Jacques dit à Fatima qu’il allait parler de ce pigeon mort qui avait ressuscité entre ses mains. Personnellement, il ne croyait pas aux miracles. Pourtant, cet événement était le plus stupéfiant qu’il n’avait jamais vu lors d’un recueillement. L’espace d’un instant, il avait pris ce prodige pour un signe du ciel. Comme si quelques anges malicieux avaient voulu remercier la majesté de son sacerdoce. Ce sur quoi Fatima lui avait dit :
« Il devait pas être vraiment mort ! »
« Qui sait ? »
Fatima Saïdani rejoignit définitivement le petit groupe de bénévoles environ trois semaines après. En l’espace de quelques mois, elle retrouva le goût de vivre, l’envie de se maquiller légèrement, et de porter à nouveau un pull-over en V. Elle perdit treize kilos, et en reprit cinq ou six.
Elle ne venait jamais prier pour le repos des morts isolés, les mains vides. Elle apportait presque toujours une petite chose symbolique qu’elle demandait aux fossoyeurs de venir déposer sur les cercueils : quelques pétales de jasmin, la photographie d’un coucher de soleil sur le Hoggar, un aphorisme de sage indien ou une jolie phrase du « Prophète » de Khalil Gibran recueillis sur internet. Et aux bénévoles, elle offrait sa thermos de thé à la menthe et les petits gâteaux au miel qu’elle fabriquait amoureusement la veille.
Son entourage n’était pas toujours compréhensif avec ce qu’elle faisait. On lui disait souvent :
« C’est bien ce que tu fais Fatima, mais je ne le ferais pas. La mort, ça fait trop peur ! »
Son fils Zouïr retourné en prison lui dit un jour au parloir :
« Au lieu de t’occuper des morts, tu ferais mieux de t’occuper des vivants ! »
Ce à quoi, elle lui répondit :
« En accompagnant ces morts, je me maintiens en vie. Le mort, le cadeau qu’il me fait, c’est les rencontres autour de lui. Tu comprends ça, Zouïr ? Tu comprends ? Toi, regarde où tes amis bien vivants t’ont emmené ! ».
En dehors de ces cérémonies, Fatima revit Jean-Jacques à six reprises. Le dimanche, ils se promenaient sur les quais de Seine main dans la main, âme contre âme, depuis Notre-Dame jusqu’au Pont du Garigliano. Ils firent deux fois l’amour, longtemps, suavement, dans le studio de Jean-Jacques, et jamais Fatima ne connut tendresse si admirable, caresses si délicates, dans les bras d’un homme.
Un jour Jean-Jacques emmena sa belle à la communauté Emmaüs Bougival afin de récupérer quelques meubles pour un jeune SDF sur le point d’emménager. Musardant solitaire dans les allées en attendant son prince, Fatima découvrit sur une table une pile de six morceaux de carreaux de faïence colorés. Leur décoration de style zellige formait une mosaïque dont les éléments appelés tesselles constituaient un assemblage géométrique singulier. Posant sa main sur le premier carreau abîmé, Fatima Saïdani fut prise soudain d’un ravissant vertige, comme les zelliges lui rappelèrent d’un coup l’exacte géométrie qui ornait une fontaine en terre cuite située là-bas dans l’oasis Abalessa, à cet endroit précis où Nahel, le beau chevrier, l’avait embrassé pour la première fois.
« Par la force de leur abstraction, les zelliges réussissent à créer un ordre numérique établi inexorablement et un environnement purement formel dans des espaces protégés (demeures, palais, édifices religieux) s'opposant ainsi au chaos du monde extérieur et créant un profond sentiment de calme. L'art du zellige se traduit par une répétition à l'infini de formes géométriques qui incitent à la méditation. Le rendu hypnotique de ses motifs fait écho à la grandeur infinie de Dieu. L'art du zellige se conforme et reflète chacun des principes de la foi. Cette construction d'un univers abstrait fait de formes, de couleurs et de rythmes est aussi une incantation à la gloire de la beauté de l'univers ».
Fatima ignorait tout de cette définition de Wikipédia, mais son intuition fut alors à son summum ce matin-là : l’Amour était revenu se poser sur sa main perlée de henné, tel une colombe au long cou blanc qu’un vent de ciel ramène.
De son côté, Esmée continua ses voyages à travers les toits de Paris, et à suivre des gens au hasard dans les rues. Des gens pour la plupart à l’âme chavirée, mais qui avaient une bonne tête. Malgré sa meilleure volonté, elle ne fit aucun progrès en nidification.
Quant à Jezubiel, l’ange des immigrés, elle/il vaque toujours à ses hautes missions invisibles. Cela lui prend bien sûr l’éternité, comme elle/il s’occupe à elle/lui seul(e) de 500.000 exilés environ chaque jour. Mais c’est toujours un sublime plaisir pour elle/lui de tenter de leur redonner peu d’espoir, qu’il soient déjà arrivés sur leur terre d’accueil ou qu’ils soient en chemin.
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La mort, la résurrection, l'amour: trois thèmes bien menés et incarnés par des personnages attachants au destin communément simple. Cette simplicité est amplifiée par l'épure d'un style efficace et mesuré, produisant un ensemble bordé de finesse.
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Un immense merci chère Feather pour ta lecture complète de "Faïence" ! Très heureux que cela t'ait plu ! :)
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Bonjour
et merci a toi pour cette promenade dans des contrees de charme !
Tu m a apaise et j en suis encore tout reveur ! :)
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Un grand merci à vous deux, Champdefaye et Txuku, d'avoir bien voulu aller au bout de ce petit pavé ! :)
Bien à vous !