Voici une nouvelle noire, je suis preneur de tout type de commentaire pour m'aider à peaufiner la bête.
Bonne lecture (mais c'est pas choupinou...)
Les réseaux d'Igor
Monsieur André ne sait pas de quoi demain sera fait. Pour l’heure, ses petits pas le mènent à la boulangerie. Au fond de son cabas, la motte de beurre se frotte contre la bouteille de lait froide. Devant la maroquinerie, il s’arrête un instant, reprend son souffle, replace ses derniers cheveux sur son crâne et contemple son visage parcheminé. Il pense à sa Germaine et ses rides s’animent en un triste sourire. Ses yeux brillent. « Tu mets dix fois trop de beurre sur tes tartines », disait-elle toujours. « On ne meurt qu’une fois », répondait-il immanquablement. Une ride profonde creusée entre ses sourcils lui rappelle chaque jour qu’il n’aura jamais fini de la pleurer.
Le frou-frou des semelles de crêpe de Monsieur André peuple la rue déserte. Il pousse la porte de la boulangerie, la clochette tinte.
*
Face à son reflet, Igor ne quitte pas des yeux la ride profonde entre ses sourcils. Elle se creuse de plus en plus, depuis quelques années. Elle s’approfondit. À chaque chagrin, chaque contrariété, chaque tristesse. Pourquoi en est-il ainsi ? D’où vient ce stigmate ? Qui l’a décidé ? Tout petit déjà, ces questions le taraudaient. Il en va de même pour les pattes d’oies au coin de ses yeux, cette petite crevasse qui se dessine au-dessus de son œil gauche, quand il est curieux ou interloqué.
Igor pose les mains sur le haut de son front et étire toute la peau de son visage. Les rides s’atténuent, disparaissent presque. Et pourtant, il les voit toujours, là, quelque part. Il s’asperge le visage d’eau, enfouit sa tête dans une serviette éponge, se frotte vigoureusement pour faire disparaître ces images.
De retour à sa table de travail, il regarde l’album grand ouvert. Les vieilles photos jaunies sont autant de petits miroirs. Pour la plupart d’entre elles, il ne se souvient plus d’où il a pu les tirer : de sa grand-mère ? De son père ? D’une tante ? Il referme d’un coup sec l’album, s’arrache les cheveux, se frappe le crâne de ses poings fermés, grimace, se lève et quitte son appartement en claquant la porte. Trop de traits. Distinctifs ? Non distinctifs ? Trop de traits, qui forment sa face ; trop de traits pour un visage qui pourrait être autre.
Dans la rue, il scrute la tête de tous les gens qu’il croise. Tous ces réseaux de rides, tous ces réseaux de traits fins, profonds, tortueux, courbes, rugueux, qui forment des images de personnalité.
Au carrefour, à quelques pas devant lui, apparaît une vieille dame. Voutée sur sa canne, elle progresse lentement, surveillant des yeux les irrégularités sur le trottoir. Sous ses cheveux blancs à reflets violets, ses sourcils sont levés très haut. Au-dessus de son œil gauche, une ride particulière attire le regard d’Igor. C’est la petite crevasse de curiosité, celle qui danse sur son propre front.
Igor salue et propose son aide à la vieille dame pour porter ses paquets.
*
Igor a mal dormi. Mille pensées, quelques rêves malsains et ce dernier cauchemar qui l’a réveillé. Il s’extrait de ses draps poisseux de transpiration, entre dans la salle de bain et s’assied sur les toilettes. Une poignée de papillons noirs dansent devant ses yeux, il les chasse d’un revers de la main, se frotte le visage.
Appuyé au lavabo, il se penche vers le miroir. Les ramifications de ses vaisseaux sanguins dessinent des petits fleuves dans le blanc de ses yeux. Il les parcourt en tous sens, y cherche une logique absente.
Et pourquoi ses pupilles sont-elles grises ? La petite mamie d’hier avait les yeux gris, elle aussi.
Igor se lave les mains longuement, décrasse le dessous de ses ongles ; quelques particules coagulées résistent, il les déloge à l’aide de la lame de son grand rasoir. Celui que son père lui a laissé, avec la lanière de cuir pour l’aiguiser.
Le parquet grince dans son appartement froid. Il s’assied devant son ouvrage, ouvre le grand album. Du bout des doigts, il déplace le petit miroir pour y voir son visage et saisit son crayon. Il ne faut rien oublier, rien rater : les plis, les rides, les creux, l’intérieur de sa bouche, l’humidité, les fils visqueux entre ses dents.
Il se demande l’origine de tout ça, d’où viennent ces grains de beauté, cette fossette, cette tâche là juste sous l’œil, la couleur des pupilles… Igor gribouille, Igor s’acharne, la mine passe et repasse sur les mêmes reliefs. Entre les surfaces délimitées par les traits répétés, Igor cherche, tourne, enrichit l’espace d’arabesques qui n’ont de sens que pour lui.
*
Monsieur André se rase, précautionneusement. Il plisse les yeux pour mieux y voir, étire sa peau flasque pour faire glisser les lames sur une surface tendue. Insuffisamment : l’inox mord l’épiderme. Petite coupure sur l’angle de la mâchoire, une goutte de sang perle, la mousse se teinte de carmin. Monsieur André se coupe si souvent ; il continue son ouvrage, l’after-shave viendra désinfecter la petite plaie lorsqu’il aura fini.
À la radio, les publicités ont terminé d’agresser son oreille, le journal va commencer, le générique tonitruant résonne dans la salle de bain. Voici les nouvelles de la région, de la ville, du quartier. Le commentateur présente les titres : découverte macabre dans une maison de Liévin, derniers chiffres sur le chômage, déplacement du président dans la région.
Dehors, des trombes d’eau. Les gouttes claquent sur le puits de lumière au-dessus de la tête de Monsieur André. Il s’asperge le visage d’eau fraîche, s’essuie, verse quelques gouttes d’after-shave dans le creux de sa main et se frotte les joues vigoureusement. Le journaliste présente maintenant en détail la découverte macabre faite hier soir par les services de police : une dame de quatre-vingts trois ans retrouvée morte dans son jardinet, la tête fracassée par une lourde pierre laissée sur place. Le visage complètement détruit. Ce sont les voisins qui ont donné l’alerte au lever du jour.
Monsieur André grimace. La Terre est décidément peuplée de malades. Dans son miroir, il regarde ses yeux tristes, d’un bleu délavé, usés par les années, soulignés de cernes sombres. Et toujours entre ses sourcils cette petite crevasse. Germaine. Au moins, lorsque qu’elle est partie, il a pu lui tenir la main. Son visage rayonnait de paix.
*
Igor presse la mine de plomb sur le papier. Sur son portrait, il travaille la crevasse de curiosité au-dessus de son œil gauche. Pourquoi est-elle encore là, si présente ? Il s’interroge et dans le miroir la petite ride se creuse. Il grimace et secoue la tête.
Maintenant, Igor regarde ses cheveux et un sourire malsain s’étire et découvre ses dents. Les cheveux peuvent être coupés, teints, déteints, colorés de toutes les couleurs – même en violet. Frisés, défrisés, ébouriffés ou gonflés par la laque, ils ne disent rien de leur propriétaire. Les cheveux ne veulent rien dire. Son regard se pose sur les clichés sous ses yeux. Les visages dans l’album n’y ont jamais pris place pour des raisons de coiffure. Seuls les traits comptent, les traits et les réseaux. Sûrement y aura-t-il des cheveux sur son œuvre, il en faut bien. La calvitie attire l’œil, détourne le regard du visage qui s’exprime. La calvitie est une horrible absence de traits. Alors, oui, une coiffure devra être choisie. On verra.
Igor tourne les pages de l’album, y recherche les fossettes en croissant qui ornent ses joues. Insatisfait, il élimine les portraits les uns après les autres jusqu’à arriver à la dernière page. Là, une vieille dame aux cheveux violets a été photographiée par surprise. Son regard étonné fixe l’objectif. Une petite ride, à gauche sur son front, dessine un accent circonflexe. Il tourne les pages dans l’autre sens, les photos sont de plus en plus jaunies à mesure qu’il remonte dans le temps. Sa recherche reprend : où sont ces fossettes ?
Sur la petite table contre le mur est posé le grand pot rempli de pinceaux, à côté de la boîte d’acryliques. Un tube de peinture mal fermé semble collé sur la palette croutée de flaques colorées. Non, décidément, il ne pourra pas toucher à ses brosses. La couleur le rend fou. Trop changeante, trop dépendante de la lumière. Les traits, eux, on peut les sentir du bout des doigts, ils persistent au soleil ou dans la nuit.
Bien sûr, on peut peindre au couteau, trancher la matière, sculpter sur la toile, utiliser la lame pour creuser des sillons. Mais, ils sont factices. Des bourrelets artificiels, des boursoufflures de pacotille. Igor soupire. Il pose les mains à plat sur son bureau, se lève et décroche son manteau de la patère.
*
Enfin un peu de soleil, Monsieur André sort de chez lui. Les pavés luisent de l’averse récente. Il écarte un peu les jambes, progresse lentement, se méfie du sol glissant. Sa maison est au coin de la rue ; en avançant dans la rue Jules Guesde, on peut voir la façade arrière. Un lierre en prend possession, Monsieur André lève la tête pour surveiller l’envahisseur. Il ne faudrait pas le laisser dégrader les peintures, abîmer les volets, se glisser sous la toiture. Tandis qu’il est là, les yeux en l’air, un grand gaillard s’approche de lui. Igor. Il remarque tout de suite l’air soucieux de Monsieur André et la ride profonde entre ses yeux. Très vite, les deux hommes en viennent à parler du lierre : une bien belle plante mais qui peut être destructrice. Monsieur André se plaint de ne plus avoir suffisamment de souplesse ni d’équilibre pour tailler proprement la plante autour des fenêtres de l’étage. Alors, Igor propose son aide.
La maison emplie de bibelots et de napperons au crochet sent la cire et la poussière. Monsieur André sort sur la terrasse, ouvre l’abri de jardin et se saisit d’un sécateur. Igor et lui grimpent à l’étage.
La fenêtre offre un peu de résistance et Igor aide le vieil homme à la décoincer. Voilà, le lierre est là, tout autour. Il faudrait le tailler pour l’empêcher d’atteindre le toit. Monsieur André se penche. Jusqu’à l’année dernière, il réussissait encore à tailler, mais il s’est fait peur et ne veut plus prendre ce risque. La main réconfortante d’Igor se pose sur son dos. D’une simple poussée, la paluche puissante fait basculer le corps de monsieur André à travers la fenêtre. À peine a-t-il le temps de pousser un petit cri que déjà sa tête vient s’écraser sur les pavés de la terrasse.
Pendant quelques secondes, son corps s’agite de spasmes nerveux. Et puis, très vite, tout mouvement cesse et une flaque écarlate se répand, dessine une carte.
Igor regarde la carte longuement, l’évolution de la surface rouge sombre, la forme abstraite qui se transforme.
Le sang de Monsieur André baigne le pavé.
*
Igor dessine à nouveau. Rotation du coude, la silhouette du visage s’affirme. Rotation du poignet, la mâchoire est soulignée pour la vingtième fois.
Igor repense à la flaque de sang, à la carte. Comment intégrer cet élément ? Il regarde le miroir. Omniprésente, la ride profonde entre ses sourcils ne veut pas disparaître, pas plus que l’accent circonflexe au-dessus de l’œil gauche, les pattes d’oies, la fossette du menton. Le dessin grimace, le dessin n’est pas lui, et pourtant…
Tout autour de son portrait, il a matérialisé ses interrogations en traçant des réseaux et des surfaces anguleuses qui semblent le transpercer. La carte sanguine ne peut prendre place dans cette œuvre, Igor s’acharne mais ne fait que repasser les traits déjà existants. Ceux qui forment son visage – image de son visage – et ceux qu’il a ajoutés, à l’intérieur des volumes de sa peau, entre les rides, les plis, les sillons. La mine s’enfonce de plus en plus dans le papier, Igor agite frénétiquement son crayon.
Soudain, il pousse un cri, casse le crayon entre ses mains et projette les morceaux à travers la pièce. Il se lève et balance la chaise derrière lui, fait basculer le bureau d’un geste brusque. Le meuble frappe le parquet dans un grand bruit, l’album tombe grand ouvert, laisse échapper quelques photos. Le miroir se brise et les morceaux viennent recouvrir le dessin plaqué au sol.
Igor se précipite dans la salle de bain, avide de s’observer à nouveau. Face au grand miroir, il écarquille les yeux, ouvre la bouche, tire sur la peau de ses joues, de ses pommettes, plante ses ongles dans la peau de ses tempes. Nouveau cri de désespoir.
Igor ouvre le tiroir, se saisit du rasoir.
Il faut un nouveau dessin. Il faut retracer ce qui doit l’être. Choisir, modifier, trancher.
La lame pénètre la peau sur le côté du nez, un filet de sang dessine une jolie courbe qui danse jusqu’au menton. La douleur ne compte pas, Igor l’ignore. Un nouveau coup de rasoir supprime cette fichue ride au-dessus de l’œil gauche et dans le même mouvement vient découper la crevasse entre les sourcils. Un grand sourire empli de sang barre le visage d’Igor qui s'époumone, hurle de rire. Voilà son vrai visage.
Le sang gicle, le sang apporte sur sa peau les réseaux qu’il a toujours cherchés, le sang éclabousse le miroir. Le visage lacéré, Igor titube jusque dans la salle à manger, il ramasse son dessin de ses mains poisseuses. Quelques gouttes carmin viennent parachever son œuvre.
Le sang macule sa peau, trace des réseaux sur le miroir, apporte la touche finale à sa création : une œuvre en trilogie.
Igor pousse un dernier cri de joie avant que la lame du rasoir ne vienne trancher sa carotide.
Son corps s’affale sur le carrelage blanc, une carte rouge sombre s’étend autour de son visage retouché.