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Notre malformation
Je t’aime.
Il y a une part de moi qui t’adore absolument, qui aimerait déchirer ta peau, t’entrer dans le corps et refermer derrière.
Et puis aussi, je t’abhorre. En superposition de mon amour, ou en parallèle. Parfois, tu rentres après le travail, et je ne sais encore laquelle, entre ces deux maladies, prendra le dessus. Ça se joue probablement à un électron près, spin spin je t’embrasse, spin spin je t’attaque. Je ne sais prédire mes humeurs. L’autre fois, par exemple, tu rentrais et tu sentais la cigarette. Ça m’a rappelé ces vacances à Londres où on n’avait fait que fumer, par challenge et rébellion. Je suis venue tout près de toi, me suis frottée à ton cou, j’ai caressé tes cheveux, t’ai emmené dans le salon, t’ai assis, me suis assise sur toi, mon nid ma tanière. C’était doux. J’ai chuchoté, tu as murmuré, mélodieux ronronnements de chats lovés. Puis cette autre fois. Tu rentrais et tu sentais la cigarette aussi. Mais pas de ronrons. L’électron a bondi de l’autre côté de la barrière. Dans mon cœur, toute odeur de nid oblitérée, à la place, ma rage-ouragan. Je t’ai donné des coups de pieds.
Dans ces moments-là, ma seule idée est de te corriger, comme si tu étais un dessin déformé, et qu’à force de coups, je pouvais en réaligner les traits. Tu n’es pas ce que tu es sensé être. Tu débordes de mon idéal, ça dégouline t’en fous partout. Il arrive, parfois, qu’en même temps que je te frappe, ma haine fasse volte-face, et alors mes coups se perdent, je m’arrête et je pleure. Toi, la peau rouge et gonflée, tu me prends dans tes bras comme si c’était moi la victime, ta malformée. Je sanglote, et terrifiée, essaie de te persuader de me dénoncer. Tu ris doucement – amèrement ?
Je sais que j’aurais dû être différente aussi. Quelque chose comme une artiste, pour barbouiller des tableaux de toutes ces émotions qui sinon m'avalent. Ou chanteuse. Oh, j’aurais été divine. J’imagine les visages en pleurs d’adolescentes au bas de la scène, et toute ma haine, mon énergie, je la leur aurais jetée à la figure, et elles en auraient redemandé. Ou alors, j’aurais pu écrire un de ces grands livres qui ouvrent le cœur des lecteurs, y déversent toutes les blessures du monde, puis le referme, transformé pour toujours.
Mais en fait je n’ai rien fait. Ma seule chance malchance a été de te rencontrer. Tu étais étudiant en psychologie, moi en littérature. Tu m’as sans doute trouvée intéressante, une sorte de patchwork de contradictions, de sensibilité et d’intuitions géniales. Tu m’as longuement écoutée parler de tout et taire mon enfance. Tu m’as fait l’amour comme si notre histoire importait, comme si quelqu’un la lisait. Tu as brodé de nuit en nuit un tissu de rêves qui dans les premiers mois m’ont fait planer. Nous étions tout ce que je n’avais jamais osé espérer.
Et puis rien. Tu as fini tes études, commencé puis achevé ton doctorat – Summa cum laude
– et moi je t’ai regardé de loin en faisant du surplace. La littérature m’a écœurée, à quoi bon ? J’ai quitté l’uni, me suis enfermée chez nous, j’ai menti j’ai dit que j’allais faire des choses. Et alors j’ai commencé à te détester. À force de perfections je n’ai vu plus que tes défauts, j’ai tapé dessus, et toi tu n’as rien dit. Quel putain de comble quand même pour toi Dr. Psychologue !
Tu devrais me dénoncer. Si j’avais ton sexe et toi le mien, peut-être l’aurais-tu fait, mais peut-être aussi que tu serais morte. Du haut de tes dix années de psychologie, tu espères comme un enfant ma guérison, mais on ne guérit pas de la violence. Elle s’est insinuée dans mon sang – j’avais cinq ans – et depuis étouffe à tout moment toutes mes cellules.
Tu devais me quitter. Déployer ces ailes que je massacre et t’envoler. Te reposer ailleurs, reconstruire ton aire, et puis oublier tes ecchymoses, me sortir de ton corps. Tu dis que ça nous tuerait, que sans moi tu n’existes pas, qu’il y a pire que mes coups, tout ça tout ça. Et parfois tu oses parler de bébé, de l’idée de créer quelque chose en moi qui n’est pas que chaos et explosion. Tu ne comprends pas. Abruti sous mes baisers et mes gifles.
Je t’aime je te hais, mais je t’en supplie ne t'en vas pas.