Salut,
Bon, alors voilà le truc. Avec mon poto Niko, on a le projet de réaliser un concept album (groupe dZetabom, je vous en ai déjà causé ^^). Du coup, cet été, le Niko il a pondu un synopsis, bien cool, avec des dessins et tout. On a échangé là-dessus un petit peu cet été et j'ai proposé de passer par l'étape "nouvelle" entre le synopsis du concept album et le découpage pour l'écriture des chansons.
Pour cette raison, la nouvelle se déroule "par séquences" et l'écriture se veut assez imagée, genre on voit plutôt pas mal des scènes visuelles qui se succèdent. J'ai essayé aussi de trouver déjà des formules qui sonnent pour les reprendre dans les chansons.
Bref, pour ce que j'attends des lecteurs ? ce que vous avez envie de donner : commentaire général, remarque sur un truc pas clair ou qui cloche, avis subjectif, un point d'écriture, du pinaillage... bref
ce que vous voulez :)
Bonne lecture !
Au milieu de la nuit, une pluie d’étoiles dessine de grands traits lumineux qui plongent un à un vers l’ouest. Un caillou plus gros résiste à la désintégration ; à la fin de sa course, il n’est plus qu’une poussière planant au-dessus de la ville. Au gré du vent, elle semble hésiter, parcourir le ciel en scrutant la ville gigantesque à la recherche d’un lieu d’accueil. Les barres de béton, les élévations de verre, les prismes scintillants la rebutent.
Encore un effort et une dernière brise l’envoie par-delà la Cité. La poussière cosmique atterrit sur le flanc d’une colline de gravats et de déchets.
Quelques chauve-souris dansent, légères dans l’air moite. Leurs sonars n’ont pas repéré l’infime morceau d’étoile. Si l’on s’élève entre les nuages, la décharge n’est plus qu’une tache sombre à côté de la ville lumineuse. Plus haut encore, la courbure de la Terre. À l’échelle du système solaire, la planète et son satellite flottent, insignifiants. Éloignons-nous à nouveau : les milliards d’étoiles de la Voie Lactée se moquent bien de ce chapelet de planètes autour du Soleil, tout comme l’immensité intersidérale des innombrables galaxies n’a que faire de notre spirale d’étoiles.
* * *
Le jour se lève. Les reflets de l’astre rouge dansent sur l’acier inoxydable d’un vieux tambour de machine à laver. Les débris autour, bien ternes, ne rivalisent guère avec la brillance du cylindre percé de trous ronds. Seule la rouille de quelques boîtes en ferraille apporte au paysage d'autres éclats de couleur sanguine. Lentement, le sol formé de ces agrégats de matière rejetés se met en mouvement. Il vibre, se craquèle, se soulève. La lumière chaude tremble devant le soleil qui préfère se voiler de lourds cumulonimbus. Tandis que l’amas s’élève en se tordant, les nuages se font plus nombreux et résonnent de coups de tonnerre assourdissants. Prenant peu à peu une forme humanoïde, l’être en devenir cherche à se créer un visage. Des yeux tentent de naître, une bouche de boue s’ouvre et se ferme.
Un éclair frappe plus près et le ciel se déchire. Les trombes d’eau s’abattent sur la décharge et finissent de sculpter le corps qui se tortille. Les gouttes innombrables érodent la masse informe, dégagent l’inutile et dessinent finalement les reliefs et la peau d’un humain semblable à tous les autres.
Dans sa poitrine, son cœur frappe pour la première fois ; ses yeux s’ouvrent et il lâche un long cri avant de se recroqueviller, nu, en position fœtale.
L’ange cosmique a pris vie. Les nuages s’effilochent et l’astre rouge, juge éternel, contemple la création du ciel et de la Terre.
* * *
Échappé de la ville tentaculaire, rejet parmi les déchets, un chiffonnier traine son caddie tordu dans la décharge à ciel ouvert. Sous son béret de toile déchiré, ses sourcils broussailleux surplombent ses yeux comme deux buissons épineux au bord d’une falaise. Un reflet de tristesse se devine sur le bord de ses paupières toujours humides. Il s'arrête et patiemment, ses mains calleuses retournent les immondices à la recherche d’un débris de quelque valeur.
Plus haut, un éclat lumineux attire son regard. Du métal. De l’inox, sûrement. Le chiffonnier abandonne son caddie et entreprend de gravir la colline rendue gluante par la pluie du matin. Plus il progresse, et plus il est convaincu que l’objet de sa convoitise est un tambour de machine à laver. Deux ou trois kilogrammes d’acier inoxydable, de quoi se payer un repas honorable. Ses chaussures éventrées glissent à chaque pas, s’enfoncent dans les détritus, mais il ne quitte pas des yeux son objectif. Encore quelques mètres et il pourra l’atteindre. Aucun doute maintenant, il la voit mieux, c’est bien la pièce qu’il a imaginée.
Une belle trouvaille. Le chiffonnier s’agenouille et commence à dégager son trésor de la gangue de crasse bourbeuse qui l’emprisonne. Le cylindre de métal résiste et l’homme doit creuser tout autour puis le secouer d’avant en arrière pour le déterrer. Alors qu’il s’affaire, il aperçoit du coin de l’œil un mouvement. Il sursaute et se redresse, sur ses gardes. À quelques pas de lui, un corps étendu dans la boue. Un bras se déplie. L’homme entièrement nu se retourne et ouvre les yeux vers le ciel. Il a la peau lisse d’un nouveau-né, une peau glabre, sans cheveux ni sourcils. Son regard perdu scrute d’abord le ciel, puis le sol, avant de s’arrêter sur le chiffonnier.
Le vieil homme a connu bien des drames, bien des misères. Surpris de découvrir cet homme abandonné dans la décharge, il n’est pas effrayé, il en a vu d’autres depuis qu’il erre parmi les parias de la grande Cité.
— Comment es-tu arrivé là, mon pauvre vieux ?
L’homme nu ne répond pas. Ses yeux immenses d’ange cosmique absorbent des informations qu’il ne sait décrypter. S’asseyant dans la boue, il tend ses longs doigts blancs vers le chiffonnier.
— Tu veux un coup de main pour te redresser ?
À nouveau, pas de réponse. Le vieux bonhomme attrape le tambour de la machine à laver, le cale sous son bras et franchit les quelques mètres le séparant du malheureux qui a toujours le bras tendu vers lui. Ses yeux sont des gouffres d’incompréhension.
Lorsque le chiffonnier saisit la main de l’ange cosmique pour le redresser, une chaleur intense le submerge. Pas seulement à l’endroit du contact entre les deux paumes, mais partout, d’un coup. Le vieil homme titube en reculant, s’étale dans la boue. Une vague d’émotion se répand en lui, et nettement, il voit toute sa vie défiler devant lui. « Vais-je mourir ? Là, maintenant ? » se demande-t-il. Malgré la peur soudaine, il se sent plus vivant que l’instant d’avant ; les douleurs ont disparu de ses articulations, sa vue semble meilleure que jamais.
Les yeux de l’ange cosmique s’agrandissent et changent de couleur : bleus puis verts, puis noisette, gris, violets… Tandis qu’il se redresse lentement, le chiffonnier détale, dévale la pente vers son caddie et disparaît.
Nu, debout au sommet de la colline de déchets, l’ange cosmique connaît maintenant le langage des hommes.
* * *
Maintenant qu’il a les mots, il voudrait les partager. Mais il ne trouve personne dans ce monde de déchets. Il se souvient d’avoir survolé la ville et se met en marche. L’astre rouge s’est élevé dans le ciel, ses rayons chauffent la peau de l’ange cosmique. Il l’observe attentivement. Surface douce. Quelques poils ont poussé. Sur ses joues un duvet, sur son crâne une brosse douce.
Les silhouettes des buildings se découpent sur l’horizon : dômes ovoïdes de cristal, parallélépipèdes de verre et d’acier, et, plus haut que tous, un calice immense entouré d’une spirale cuivrée. À son sommet, une lumière, un phare : des grésillements d’énergie qui se projettent sous le ciel.
L’ange cosmique s’approche d’une des portes de la ville. Sa nudité choque les autochtones qui font la queue pour entrer dans la Cité. On lui jette quelques cailloux, on se gausse de lui. Ses grands yeux font peur et la peur éveille la haine chez les humains. Une brave dame, presqu’aveugle, ressent sa détresse et sort de son baluchon une vieille chemise et un pantalon rapiécé. Elle lui offre les habits, il ne bouge pas. Elle insiste et pose les vêtements sur son épaule.
Lorsqu’il est habillé, la dame rayonne de bonheur et reste assise, se balançant d’arrière en avant, un sourire béat sur les lèvres. L’ange cosmique franchit la porte de la ville.
* * *
Dans la grande Cité, tous les Hommes courent. À pied ou sur d’étranges véhicules, tous s’affairent. Monde de fourmis. L’ange cosmique a appris à connaître ces insectes, ces petites bêtes qui sont si nombreuses dans la décharge. Les fourmis humaines grouillent dans leur ville immense, au sein d’une cacophonie hyper structurée. Ici, le béton mange la terre et cache l’astre rouge. Les prismes d’acier dévorent le ciel jusqu’à l’ozone.
Il parcourt les rues, contemple l’agitation coûteuse. Tous ces êtres se ruinent à construire des chimères. L’ange cosmique apprend instantanément les hiérarchies, les fonctions des habitants de la Cité, les raisons inutiles de leurs courses effrénées, les ordres, les frustrations, la croissance infinie, l’argent. Il ne comprend pas, ne ressent rien.
Partout, il se sent traversé par des ondes étranges. Alors, il grimpe, vers la source. Il atteint un belvédère, face à la Tour-Calice. Le flot numérique est plus fort ici que nulle part ailleurs. L’ange cosmique s’assied sur un banc métallique, se connecte et absorbe tout ce qui compose ce monde. Une première émotion le saisit : la tristesse. Ses yeux tournent au noir, il se cache le visage entre ses mains et pleure. Longtemps, il reste là, traversé par les ondes, abreuvé des misères du monde, des souffrances, des guerres et destructions. Les larmes coulent et mouillent ses doigts, ses joues.
Une petite fille s’approche de lui, s’assied sur son banc.
¬¬— T'es qui, toi, le monsieur qui pleure ? demande-t-elle.
Sans aucun doute, cette voix est la plus belle qu’il ait entendue depuis qu’il a pris vie dans ce monde. L’ange cosmique essuie son visage, tourne la tête. La créature à côté de lui est une jeune humaine, souriante. Des boucles brunes entourent son visage hâlé, ses grands yeux clairs pétillent de gentillesse.
— Alors ? Tu es qui ?
L’ange cosmique connaît les mots, il parle pour la première fois :
— Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas ce que je fais là.
— Tu es forcément là pour quelque chose.
L’ange cosmique ne quitte pas des yeux l’enfant qui attend une réponse. Elle lui sourit, il sourit à son tour.
— Ou pour quelqu’un, insiste la petite. Tu es là pour quelque chose.
Sur le banc, ils se regardent sans plus rien dire. Une feuille caracole devant leurs pieds. Ils n’entendent plus l’agitation tout autour. Le sourire de la petite fille s’agrandit encore, elle pose le bout de ses doigts sur le bras de l’ange cosmique.
— Ça va aller, dit-elle.
De derrière le banc, une voix s’élève. C’est le papa. Il appelle la petite.
— Je dois y aller, prononce-t-elle à regrets.
L’enfant enlève sa petite main du bras de l’ange cosmique. Elle fait un rapide geste d’adieu, se lève et court vers son père.
« Je dois partir. » Les jeunes humains ont des devoirs bien tôt. Des obligations dès l’enfance. La petite « doit ». Déjà. À son âge.
Mais l’ange cosmique n’oublie pas le sourire, les mots gentils. Et l’espoir. L’espoir vient de naître en lui. Une humanité est possible.
Il se lève à son tour et se dirige vers la vieille ville. L’astre rougeoie certainement quelque part : le ciel s’est teinté de pastel. Au pied des immeubles géants, pas question d’apercevoir l’étoile. Seuls les privilégiés la contemplent, dans les plus hautes sphères, au sein des volutes aériennes de cuivre et de platine.
L’ange cosmique cherche son espoir, s’y agrippe et pénètre dans une rue d’où proviennent des sons qu’il ne connaît pas encore : de la musique.
* * *
En bas de l’escalier, sous les voutes de brique, les comportements sont différents. Les humains ont quitté la surface, ils sont cloîtrés dans une cave et se libèrent. Enfermés sous terre, ils s’offrent des possibles, noyés dans la musique envoutante.
Les coups de basse pulsent sur la peau de l’ange cosmique. Toutes ses cellules transmettent une vibration, un rythme transcendant. Il s’avance dans la boîte, s’approchant des enceintes qui offrent les ondes bienfaitrices. Ses yeux virent au bleu nuit et son corps se met en mouvement. Ses bras ondulent autour de lui, ses pieds dansent sous son corps, l’ange cosmique s’oublie.
Les minutes s’écoulent, les morceaux s’enchaînent, la transe ne s’arrête pas. Des images lui parviennent à travers ses paupières entrouvertes, kaléidoscope d’or et de pourpre. Il ne voit pas les autres danseurs, à peine sent-il leur présence. Accoudée au bar, une jeune femme le regarde. Le crâne rasé, une série de piercings sur les lèvres, elle hoche la tête en cadence. Un tatouage multicolore lui mange la nuque et remonte sur sa joue. Spirales et arabesques.
La musique continue de faire vibrer l’ange cosmique, sourd et aveugle à tout autre stimulus. Ses membres s’agitent sous les yeux curieux et avides de la jeune femme du bar. Elle fait un signe au DJ et quelques secondes plus tard, il passe un nouveau morceau, plus calme. L’ange cosmique s’apaise, ouvre ses grands yeux violets. Des arcs électriques imperceptibles crépitent au bout de ses doigts. La jeune femme s’approche. Son regard l’hypnotise, le capture, comme si l’essence de la musique se cachait au fond de ses yeux.
Parfaitement immobile, l’ange cosmique voit la main de la fille s’approcher de la sienne. Elle saisit son poignet. Un arc électrique plus fort claque dans la pénombre. Elle se mord les lèvres, grimace un peu et entraine cet homme étrange au fond de la salle. Il ne comprend pas, toujours éberlué, à la recherche du sentiment qui ne veut pas naître en lui. La musique a trop creusé, trop pris, ne lui a pas encore laissé reprendre son énergie. Ce nouveau sentiment ne fait pas surface. La main de la fille tient toujours son poignet et le flux électrique ne cesse de crépiter entre leurs peaux. Picotements, excitation.
La jeune femme approche sa bouche, les lèvres entrent en contact. Court-circuit. Explosion insupportable, incompréhensible dans la tête de l’ange cosmique. Quelque chose de non contrôlable, qui l’effraye. Sans raison, sans comprendre ce qu’il fait, il se dégage et traverse la boîte de nuit en courant. Il fuit. Est-il trop rapide ou trop soudain ? La jeune femme ne réagit pas assez vite. Le temps qu’elle sorte à son tour de la cave voutée, elle se retrouve seule, sous le crachin et la nuit noire. Amère et frustrée.
Sous les arcades d’une coursive, elle s’abrite et rumine son désir déçu. Cet homme était exceptionnel. Elle ne l’a vu que quelques minutes, touché qu’un instant et il a laissé en elle un gouffre béant.
* * *
Trois droogies éméchés ont vu l’ange cosmique sortir du night club et se cacher derrière la colonne géante d’un bâtiment d’acier qui s’élance vers le ciel. Ils ont vu la fille aussi, ont compris sa frustration. Ils s’amusent à la regarder chercher le compagnon disparu, jusqu’à ce qu’elle s’en retourne, la tête basse, vers la cave et la musique consolatrice.
Lui, avec ses fringues dépareillées et son air innocent, il reste là, à observer les gouttelettes qui volent dans la brise. Les mots ne veulent pas s’assembler, donner un sens à l’événement qu’il vient de vivre. Ses doigts crépitent encore un peu, une pulsation s’ajoute encore à son rythme cardiaque. La silhouette de la fille tourne en boucle derrière ses yeux qui n’enregistrent plus vraiment les images du monde extérieur.
Les trois droogies s’approchent, il ne les voit pas.
— Alors, minable, on a peur des minettes ?
C’est le plus petit des trois qui a causé. Un gringalet avec un anneau dans le nez et une crête sur la tête. L’ange cosmique ne réagit pas.
— Hé ! Je te cause !
Les deux costauds rigolent méchamment, montrant leurs dents taillées en pointe. Visiblement, leur rôle ne consiste pas à parler. Ils suivent le chef.
L’ange cosmique regarde le ciel, par delà la bruine, les nuages et le halo de lune. Le nabot s’approche à moins d’un pas, lève la main et pousse le rêveur au niveau de l’épaule.
— T’as intérêt à me répondre, crétin.
Le petit chef des droogies essaye de planter son regard dans celui de l’ange cosmique. Impossible : il est plus grand et ne quitte pas des yeux les lueurs tout là-haut dans le ciel.
Le premier coup s’abat. Une gifle qui claque fort dans le silence humide. L’ange cosmique ne réagit pas, toujours absorbé par sa contemplation des cieux. Nouveau coup, au ventre cette fois-ci. Le grand corps se plie en deux, mécaniquement. Mais l’ange ne prononce pas un mot, ne pense rien.
— Alors, t’as quelque chose à dire maintenant, ou tu veux que je continue l’explication ?
Nouveau rire des deux gardes du corps. L’ange reprend son souffle. Il se redresse et n’adresse même pas un regard au petit droogie. Au contraire, il tourne le dos aux trois loubards et s’éloigne lentement, sous le crachin.
— Parce que tu crois que ça s’arrête là ? lui crie le nabot.
L’ange fait encore quelques pas et le petit caïd se jette sur lui. Un grand coup de pied derrière le genou de l’ange le fait vaciller, le second le projette au sol. Il ne se défend pas, tourne la tête vers le ciel. Une pluie de coup s’abat sur lui, le nabot y met toute sa force. Les deux sbires n’ont pas à intervenir, l’ange cosmique ne se défend pas un seul instant. Tandis que ses côtes se brisent, qu’une arcade sourcilière explose, il ne pense rien, n’a pas encore digéré la musique et la rencontre.
Le nabot s’acharne encore un moment, frustré que l’autre ne lui offre aucune résistance. Lorsqu’il a fait suffisamment de dégâts, il crache sur sa victime et tourne les talons. Les deux brutes s’approchent à leur tour et assènent de lourds coups de pied. Les chaussures coquées d’acier défoncent un peu plus la cage thoracique de l’ange, fracassent quelques os de plus. Le petit chef se retourne, lâche un juron : il n’a pas ordonné cette mise à tabac complémentaire. Il engueule vertement les deux colosses qui abandonnent le corps détruit de l’ange cosmique.
Les nuages se déchirent, la lune apparaît et son reflet dans les flaques prend une teinte cramoisie lorsque le sang de l’ange se mélange à l’eau de pluie.
* * *
Les heures filent et le sang coule. Les plaies et bosses cachent des lésions internes. Rate éclatée, hémorragies, poumons qui sifflent.
Quelques pensées confuses tentent de se former dans l’esprit de l’ange cabossé. La douleur est une sensation étrange, difficile d’y mettre des mots. Encore submergé par les vibrations musicales et la vague interne qui l’a submergé lorsque la fille l’a embrassé, l’ange cosmique ne bouge pas, le corps plié sur l’asphalte trempé.
Par quel hasard le chiffonnier passe-t-il par là ? Une intuition ? Un appel silencieux ?
Il est là, le vieil homme avec son caddie. À ses pieds, le corps brisé. Les yeux grand ouverts de l’ange ne le regardent pas, ne le voient pas, ne supplient pas. Inerte, l’ange a le souffle court. Un petit nuage de vapeur se forme au-dessus de son visage.
— Pauvre vieux, ils ne t’ont pas raté…
Le chiffonnier s’accroupit, essuie du bout des doigts le sang sur le front de l’ange. Il se redresse, attrape un morceau de tissu dans le caddie, en découpe une longue bande qu’il enroule autour du crâne du blessé. Puis, il l’aide à se relever et le bascule sur le chariot à roulette.
— Faut pas rester là.
Pas question d’aller aux urgences : il n’a pas un sou, et en fouillant les poches de l’ange, il ne trouve ni papier d’identité ni monnaie.
— Peut-être qu’en dehors de la ville, on pourra t’aider.
Le chiffonnier se presse. Dans la rue en pente qui descend vers la porte de la cité, il retient le caddie lesté du poids de l’ange. Ses pieds glissent par moment sur le sol poisseux d’hydrocarbures. À plusieurs reprises, il dit quelques mots au blessé, mais l’ange ne répond pas. Le sang s’écoule maintenant de ses narines, le chiffonnier accélère et franchit les portes de la ville au pas de course.
Dès que l’on s’éloigne de la grande cité, les lumières se font rares, les pavés remplacent le goudron et les habitations faites de carton, de tôles et de morceaux de bois bricolés s’entassent sur les contreforts de la colline. Le chiffonnier s’enfonce dans le bidonville. Les yeux de l’ange se sont fermés, sa respiration est à peine perceptible.
Le chiffonnier s’arrête devant une cabane rouillée, penchée sur sa voisine, proche de l’écroulement. Trois fois, il frappe sur la ferraille qui sert de porte. Personne. À nouveau, il cogne. Inutile, on ne lui répond pas. La rebouteuse est de sortie, ou alors elle n’est plus de ce monde. Morte ou chassée de son abri.
Le vieil homme se penche sur l’ange agonisant. Il n’en a plus pour longtemps.
— Rivière, prononce le mourant d’une voix si faible.
Le chiffonnier n’a pas bien entendu, il approche son oreille de sa bouche.
— Les animaux, les fourmis… dit-il encore dans un souffle.
— Tu veux que je t’amène dans la nature ? demande le vieux.
— La vie…
Le chiffonnier hoche la tête. Puisque le bonhomme fracassé sur son caddie veut finir sa vie dans la nature, il fera son possible pour exaucer son vœu.
* * *
Le chiffonnier aurait aimé échanger avec cet homme étrange, le comprendre, l’aider peut-être. L’aider autrement qu’en exécutant sa dernière volonté : mourir et reposer dans la nature. En guise de nature, le seul endroit qu’il connaisse, c’est ce fossé, au pied de la décharge. Trop profond et trop humide pour que les hommes y fassent quoi que ce soit. Sans compter qu’aux jours pluvieux, un torrent se forme et balaye tout sur son passage. Mais quelques oiseaux y survivent, quelques insectes aussi, dans les haies broussailleuses.
Lorsqu’il arrête son caddie, à quelques pas du fossé, le vieil homme est exténué. Derrière lui, les roulettes ont laissé des entailles profondes dans la terre boueuse. Il tapote la main de l’ange cosmique. Aussitôt, celui-ci ouvre les yeux. Et sous le regard ébahi du chiffonnier, il se redresse, descend du caddie et titube jusqu’au ruisseau.
Avant d’atteindre le bord de l’eau, il arrache sa chemise qu’il jette sur le côté puis enlève son pantalon. Nu, il s’agenouille et trempe ses mains dans la petite rivière. Comme un religieux qui fait ses ablutions, il projette de l’eau sur son visage, sur sa nuque, son torse et ses épaules.
Nettoyé des traces de sang qui le maculaient, il lève les bras au ciel. La lune semble briller plus fort un instant, et quelques étoiles filantes plongent vers l’ouest.
L’ange cosmique pousse un long soupir vers les cieux avant de s’allonger dans l’herbe grasse. La lune se cache derrière un épais cumulus. Son éclat blanc est remplacé par une lueur carmin à l’horizon. L’astre rouge va bientôt se lever.
Impuissant, le chiffonnier tente de se remémorer une prière. Il s’assied et prend la main de l’homme finissant. Ses doigts crépitent un peu, et le vieil homme s’étonne de ces picotements au creux de sa paume.
La lumière rouge envahit le ciel. Un bourdonnement se fait entendre, léger. Une petite abeille apparaît, tourbillonne au-dessus de l’ange cosmique, dessine quelques arabesques et s’enfuit.
Une minute après, une autre abeille, puis sa sœur et d’autres encore. D’abord quelques dizaines, elles se compte bien vite en centaines, en milliers de membres de la colonie qui dansent au-dessus du corps inerte de l’ange cosmique.
Sur leurs petites pattes, du pollen. Dans leur gosier, de la gelée royale.
Les yeux écarquillés du chiffonnier ne quittent pas ce spectacle ahurissant. Les abeilles sont maintenant innombrables.
D’un coup, la masse volumineuse des insectes descend vers l’ange cosmique étendu sur dans l’herbe. Le chiffonnier, paralysé par l’étonnement, par la peur, ne lâche pas la main de son compagnon.
Les abeilles nourrissent le corps de l’ange cosmique, le gorgent de pollen et de gelée royale, à travers sa bouche, son nez, ses plaies, ses yeux… Le vrombissement assourdissant s’amplifie encore lorsque les ouvrières et les guerrières se glissent sous les membres de l’ange et entreprennent de le redresser.
Comme une marionnette mue par des fils invisibles, les bras de l’ange se plient, les pieds de l’ange s’ancrent dans le sol, son buste se redresse et son corps se déploie vers le ciel.
Le chiffonnier n’a pas été piqué une seule fois. En confiance, il se lève et accompagne le mouvement de l’ange, comme dans un rêve.
Et l’ange grandit. Ses jambes s’allongent, ses bras aussi. Son torse s’élance vers le ciel. Maintenant plusieurs fois plus grand que le vieil homme, il ne cesse de grandir. Dans la main du chiffonnier, celle de l’ange devient rugueuse, épaisse, gentiment froide.
La terre tremble sous les pieds du vieil homme. L’astre rouge apparaît à l’horizon. Boule de feu cramoisie qui colore la peau d’écorce de l’ange en pleine transformation. Ses bras se ramifient dans le ciel, bourgeonnent et donnent naissance à une multitude de feuilles entre lesquelles les abeilles virevoltent.
Le chiffonnier lève la tête. L’arbre qui vient de se frayer un chemin vers le ciel est la plus belle chose qu’il ait jamais vue. Dans sa main, une petite branche, quelques vibrations, souvenirs de l’ange cosmique, promesse d’un futur différent.
Rivière, animaux, fourmis, abeilles… la vie.
Là-haut, dans la décharge, les poussières cosmiques de la nuit ensemencent la Terre.