Bon, voilà la bête... Une heure c'est court !!!!
La saga des songes
Comme il est rare pour un photographe d'être rémunéré pour exercer son art en plein mois de décembre, pour un mariage. Pourtant, alors que les premières gelées menacent, me voilà devant l'église, avec mon paletot trop léger, mon appareil sur son trépied, attendant la sortie de la foule et du jeune couple. Mariage d'hiver, signe du péché, disait ma mère. À son époque, ils étaient exceptionnels. Aujourd'hui, des automobiles pétaradantes foncent dans les rues, effraient les chevaux, embaument l'air de leurs nuages noirs de suie. Les jeunes se détournent de la messe. Moi-même, je ne fréquente l'église qu'aux temps trop froids ou trop chauds, Dieu ne m'intéresse plus.
Les cloches se mettent à sonner, l'écho se répercute dans la petite place du village. Les grandes portes de chêne s'ouvrent et les invités de la noce sortent pour former une haie d'honneur. Je fais quelques signes aux enfants et aux distraits qui se placent entre mon objectif et le perron de l'église. Mon salaire pour ces quelques photographies ne sera guère élevé, il risque de se réduire à néant si aucun cliché n'est acceptable.
Les voilà, les mariés. Ils s'arrêtent en haut des marches, se tiennent par la main et regardent droit devant. Le ventre rond de la mariée ne se devine pas sous les volants de sa grande robe. Je me glisse sous le drap noir, assure le cadrage du couple et déclenche le dispositif. À trois reprises. Ils n'ont pas trop bougé, le résultat devrait être net. Espérons-le.
* * *
Je n'aurais pas dû accepter ces verres de vin de noix. On sait comment cela commence : un petit verre pour trinquer, un deuxième en l'honneur de la mariée, un dernier - dit-on - lorsque le témoin porte un toast... Je ne saurais dire jusqu'à quelle heure j'ai bu. Ce matin, une vrille me perfore le crâne, la douleur rayonne jusque dans ma mâchoire. Et derrière les yeux, les battements de mon coeur. Une affreuse sensation, comme si mes yeux voulaient sortir de leurs orbites.
Je me penche sur le baquet et m'asperge la tête avant d'avaler une grande pinte d'eau. Un peu de patience, cela ira mieux dans quelques heures. Cochonnerie d'alcool frelaté. En maugréant, je m'attèle à la tâche : il faut développer ces photographies pour les montrer à la famille avant la fin de la journée. La première prise de vue imprimée sur une feuille de papier, je sors de mon laboratoire pour regarder le résultat à la lumière du jour. La bouche pâteuse, je scrute le résultat de mon travail. Le couple est là, devant l'église. Mais derrière la mariée, deux autres femmes, presque transparentes, mais pourtant là. Je secoue la tête et grimace de douleur. Mon cerveau rebondit sur les parois de ma boîte crânienne. Je me frotte les paupières et observe à nouveau la feuille de papier. Derrière la mariée, deux femmes. Plus je les regarde et plus elles semblent transparentes. Dès que je fixe la mariée, elles apparaissent, de chaque côté de la robe blanche. Deux bonnes femmes habillées de noir : l'une plus âgée que la mariée la dévisage et l'autre - encore une enfant - plante son regard dans le mien.
De retour dans mon laboratoire, j'examine la "planche de chlorure d'argent (à voir)" correspondant à ce premier cliché : aucune trace des deux femmes. Nouveau tirage, je regarde le développement se faire sur le papier. Les mariés me sourient devant la porte de l'église, le bouquet dans les mains de la jeune femme est particulièrement contrasté, très jolies roses d'hiver. Le couple est parfaitement seul. À nouveau, je sors dans la cour et examine la photographie à la lumière du jour, anxieux d'y voir apparaître de nouveau les deux femmes en deuil. Sous mes yeux, elles apparaissent, semblent se mouvoir sur le papier, se cacher si je tente de les fixer, et nous regarder avec reproche moi et la mariée si c'est elle que je regarde.
Fébrilement, je regagne le laboratoire. Les vapeurs chimiques combinées à l'abus d'alcool me dévorent les sinus, taraudent mon cerveau, juste derrière mon front. Il faut que je développe les deux autres clichés. Sans perdre une seconde.
* * *
Évidemment, sur les deux autres photographies, le même effet, incompréhensible. Ces mêmes bonnes femmes accusatrices qui semblent vouloir nous faire expier nos péchés, à moi et à la mariée. Ce ne peut être une erreur de manipulation, ou une exposition fantôme. Impossible, pas sur les trois plaques. Et puis, le plus inquiétant, c'est cette horrible sentiment que ces deux femmes existent d'autant plus que j'essaye de les ignorer. Je dois me rendre chez les parents de la mariée dans deux heures. Mon reflet dans le miroir est effrayant : des cernes jusqu'au milieu des joues, les paupières tombantes, le teint cireux. J'avale une nouvelle pinte d'eau, une miche de pain, et je m'allonge sur mon lit.
On frappe à ma porte. Vigoureusement. Je me redresse, m'étire, constate que la lumière du jour a baissé. Pas loin de 17h, j'imagine. Je suis en retard. On tambourine à nouveau à mon huis. Je me lève, mon esprit semble plus clair. Derrière la porte, un jeune garçon. Le cousin du marié. Il m'informe que la famille est réunie et attend que je vienne présenter les photographies du mariage. Je le congédie en assurant que je serai chez le père de la mariée dans quelques minutes. Le marmot galope en remontant la rue, content d'avoir accompli sa mission.
Comment vais-je expliquer à la famille que je ne peux leur donner ces photographies ? Je saisis les trois clichés et les regarde à la lumière de la fenêtre. Les jeunes mariés sourient, seuls et heureux, regardant droit devant eux l'avenir radieux qui les attend. Je me frotte le visage, regarde à nouveau les trois photographies : rien d'anormal. De belles photos de mariage.
La douleur a disparu, les images fantômes aussi, mais pas mon inquiétude. Je me mets en route, en direction du logis où l'on m'attend.
* * *
À quelque pas de la porte que je dois franchir, me revient à l'esprit un songe que j'ai fait. Cet après-midi, là, il y a quelques minutes. Tout est flou. Un curé, une église, une foule et des mariés, une famille qui crie, qui chante, qui boit et ripaille. Et deux bonnes femmes en deuil. Une très jeune et l'autre dans la force de l'âge. Elles me regardaient, me fusillaient du regard, tout comme elles ne scrutaient la mariée avec méchanceté.
Avant de cogner à la porte, j'extrais de la pochette les clichés. Les bonnes femmes n'apparaissent pas. Je regarde la mariée, elles ne sont pas là, à tenter de me faire peur, à se rendre visible uniquement si on les ignore. Je souris, me promets de ne plus boire d'alcool. Surtout pas le premier verre.
Les parents de la mariée sont encore en habit du dimanche. Ils m'accueillent dans la salle à manger de cette belle maison où les convives viennent de terminer les reliefs du banquet de la veille. Fièrement, je sors de la pochette les photographies et les dispose sur la table, après que la maîtresse de maison a repoussé le plat du gâteau de noces. Tout le monde regarde, tout le monde s'extasie. Qu'ils sont beaux, qu'ils ont l'air heureux et fiers.
Soulagé, je m'autorise une tasse de café et m'assied face à la famille réunie et penchée sur les photographies.
De chaque côté de la mariée, derrière elle, deux bonnes femmes en deuil apparaissent, presque transparentes, évanescentes. L'une me transperce de son regard, l'autre scrute la jeune mariée d'un regard empli de haine.