Eléazar est un mort qui n’a pas été vivant. Certains diront l’avoir vu, au bout d’une allée, au milieu d’un jardin, sous un olivier ou à côté d’un pin, mais c’est à peine une ombre, presque un spectre de rien, Eléazar, dont le nom résonne contre les parois d’une grotte rose, quelque part au nord de la Bretagne, Côtes d’Armor.
Elle commence comme un poème, la mort d’Eléazar. Son corps gît sur le sable. Quelques coquillages se sont accrochés à sa peau que le sel a rongée. Des touffes de varech dans la gorge, limoneux projet de la vase qui obstrue la trachée, pour être bien certain qu’il ne respire plus jamais. Il était trop moderne, Eléazar, trop pour le progrès, pour la joie de tous, et pour l’amour. Il est urgent de raconter la mort d’Eléazar. Il ne faut pas manquer de folie pour écouter l’agonie, l’éternelle plainte de celui qui n’a pas vécu, qu’on n’a pas laissé vivre, tout de suite étranglé par le monde. C’est impudique de raconter la mort d’Eléazar, c’est dangereux, aussi, et nécessaire.
I
Il y a d’abord un acte de décès.
Le douze avril deux mille vingt à dix-huit heures quarante minutes est décédé à X, Eleazar V. né à R. (Bretagne), le… (Illisible) fils de… (Encore illisible). L’encre de l’imprimante a bavé, coulé sur le papier, laissant de longues traces noires, diagonales du rien que fut Eléazar.
II
Le dernier souffle d’Eléazar fut putride. C’était une journée caniculaire, ce qui contribua peut-être à accentuer l’odeur, qui était bien celle d’un cadavre putrescent, à l’état de décomposition délicieusement avancé. Eléazar avait l’intérieur pourri au moment de mourir. Les légistes ont constaté toutes sortes de moisissures autour des organes vitaux. Le cœur était le plus touché par de petits bubons turgescents qui recouvraient les deux ventricules, il leur a semblé par ailleurs que les artères étaient remplies non plus de sang mais d’un curieux pus jaunâtre. La description de cet intérieur ignoble révèle à quel point Eléazar était si peu vivant avant d’expirer. Les poumons étaient flétris, les bronchioles racornies laissaient penser qu’il avait dû suffoquer à peu près toute sa vie. Sans elles, l’air n’accède pas aux alvéoles, tubes minuscules qui, chez Eléazar, avaient l’aspect d’une anguille anémiée. Le foie ne fut pas épargné, boule de suif immonde aux âcres exhalaisons, dégoulinant d’un liquide étrange et poisseux. Son dedans était un cloaque d’impureté que rien n’aurait pu sauver.
III
Une belle femme aux cheveux roux prononça un discours interminable aux obsèques d’Eléazar. Elle dit cependant deux ou trois choses un peu vraies.
« Qu’il était laid, mon ami, quand il était triste. La mélancolie avait élu domicile dans son cœur. Il avait le teint leste et semblait fait pour l’opprobre. Sa loyauté, sa gentillesse et son caractère funeste ne convenaient pas aux hommes de notre monde. Rien n’égalait sa naïveté, qui le rendait parfois touchant, souvent idiot. Je me souviens un jour de juin, aux alentours de Barcelone, il avait voulu manger du sable. Nous étions allés jusqu’à la plage pour qu’il puisse croquer les grains qu’une famille de sandales venait de piétiner. Il voulait sentir le cuir de la semelle et le sel de la mer. Il mâcha le sable, le respira, et suffoqua bientôt en gesticulant de la plus ridicule des façons, à la manière du poisson qui se noie dans l’air. Quand il reprit ses esprits, mes chers amis, il me regarda dans les yeux, et me dit le mot qui change la vie, qui la justifie et la sublime, le mot qui recèle le sens, qui dit tout. Eléazar était de ceux-là, de ceux qui parlent une fois, et qu’on ne peut plus oublier. »
La dépouille d’Eléazar reposait dans un cercueil en chêne. Une horde de d’histrions étaient agglutinés, frémissant d’impatience, autour du corps qui devait renaître.
IV
La veille, à l’aube, Eléazar marchait sur la plage. Le ciel était noir. Les vagues, silencieuses et caressantes, laissaient d’onctueuses traces d’écume sur le sable vert. La lumière perçait le jour, le dégradait, aussi, le rendant visible. De la pénombre surgit Eléazar, au centre de la plage, le regard droit sur les falaises granitiques, escarpées, frappées sans cesse par la houle. Ca bourdonnait dans la tête d’Eléazar. Il portait un foulard en soie, usé et bariolé. Les cheveux hirsutes, sans gravité, malmenés par les rafales qui allègent l’allure. On l’aurait trouvé très sérieux s’il avait été poète, Eléazar, mais il n’était rien, et sur la plage, ressemblait à un aliéné, ou un enfant. Avait-il senti l’imminence de sa fin ? Les yeux jaunes exprimaient l’insouciance, mais l’esprit drainé par le malheur donne parfois l’impression d’être absent. On les reconnaît à la couleur, ces tristes sujets, happés à l’intérieur d’eux-mêmes, incapables d’être au monde, d’être en vie, indignes de l’existence ordinaire. En contrebas, les goélands, célèbres charognards des mers, luttaient pour les restes d’un requin pèlerin. C’est rare, sur nos côtes, ces bestioles. Il y a des milliers de roussettes qui rêvent d’être requin pèlerin. Les roussettes sont toujours vivantes, on les voit s’amuser au large, ailerons brillants.
Soudain, on entendit Eléazar hurler.
V
La veille de sa mort, Eléazar nageait dans des draps humides, trempés de salive et de sueur.
De foutre, aussi.
Eléazar s’est adonné à l’onanisme avec ferveur. Les humeurs qui le traversaient se retrouvaient sur les draps. Les formes et la densité des tâches évoquaient autant de constellations du vide et d’aériennes inspirations de rien. Il aurait fallu un Champollion du fluide pour déchiffrer les mélodies du sperme et de la sueur d’Eléazar.
Le linge du cercueil, toutefois, était sec.
Gardons secret le récit de la jeunesse d’Eléazar, préservons la calomnie. Son enfance, en campagne de Morlaix, au bout de la tourbière du triste corbillard, dans une majestueuse chaumière, fut un havre bucolique encerclé d’étangs. Voilà tout.
VI
Les pleurs abondaient en ce jour funèbre. Un cri s’éleva au-dessus des sanglots :
« Eléazar ! Sors ! »
Un éclat de rire manqua de faire éclater les vitraux en mille morceaux.
« Et le mort sortit, les pieds et mains liés de bandes, et le visage enveloppé d’un linge ».
La foule, immobile, fixait le corps pâle et ressuscité. Les murmures gagnèrent la nef et un homme aux moustaches grasses et au ventre rond embrassa le sol. On se leva, et on pleura encore, sur le sort de ce pauvre mort, plus vivant que jamais, nourri du surnaturel, de l’extatique passion de ceux qui n’ont pas cessé d’adorer le Golgotha, interminable calvaire, modeste celui d’Eléazar, qui tombe à genoux, les rotules craquent, aux pieds de Celui qui, un peu plus tôt, détournait le regard et semblait mépriser l’insoutenable médiocrité d’un monde pour lequel il n’aurait plus voulu souffrir. Que faire de la profonde ignominie des hommes qui ont massacré Eléazar ?
Digne Eléazar, grimpe à la corde, accroche toi aussi fort que tu peux, monte encore, les paumes meurtries, les épines de chanvre trouent l’épiderme, les gouttes de sang roulent sur les poignets, regarde le monde, invisible, dissimulé dans une obscurité factice.
On s’emporte facilement quand on assiste à une résurrection. C’est le lyrisme miraculeux qu’on réserve aux grandes occasions, qui exaltent la sensibilité et plongent les cœurs dans la contrition. La mort d’Eléazar devait souffrir de ce style, de ce ton de cathédrale, qui me dégoûte un peu, mais au diable ce que j’en pense.
Fin
On l’admira, Eléazar, on désira le toucher du bout des doigts, le mouiller du coin des lèvres, la fièvre gagna les esprits. Passée la stupéfaction, les thuriféraires du divin se précipitèrent sur Eléazar. Il faut imaginer une horde de corps, un amas d’humains, de toutes les tailles et de toutes les formes, s’abattre d’un coup sur un mort à peine vivant. C’était inévitable, Eléazar, fraîchement ressuscité, fut écrasé, accablé à chaque endroit par les talons meurtriers de ces adorateurs du vide. Eléazar, comprimé, brisé par la foule, le visage pétri par mille mains, face contre terre, humilié par la violence aveugle d’une sainte folie, devait finir sa nouvelle existence aux outrages et au dépotoir.
On entendit une voix de petite fille à l’âme toute pliée pleurnicher et supplier à voix basse : « Déliez-le, et laissez-le aller ».