Il y a des tristesses sauvages et des tristesses apprivoisées.
Ma tristesse apprivoisée possède un nom, des attributs, des quartiers, des phases. Elle s'inscrit dans un inventaire bien précis des affects.
Quand je pense à ce qui est mien, soupèse mes émotions, trace mes frontières, j'accorde une part privilégiée à cet état.
Mais j'éprouve également une tristesse diffuse, qui se manifeste par vagues, par à-coups. Celle-ci n'a ni lieux, ni appellations, ni limites.
Ce sentiment est si poreux qu'on pourrait tour à tour lui donner le nom d'ennui, d'angoisse, voire même de joie.
J'ai toujours été triste, comme si ce mal-être était à la fois particulier et antérieur à moi-même.
On attribuait jadis le tempérament mélancolique à la position des astres au moment de la naissance.
De nos jours, on établirait plutôt des généalogies de la dépression.
J'ai un penchant pour les personnes qui me ressemblent, les pensifs, les égarés, les abîmés. Ainsi la douleur me lie-t-elle aux autres comme un fil invisible.
Il existe à mon sens des communautés de tristes qui s'ignorent, ou qui pensent partager autre chose qu'un mal-être.
C'est à la tristesse la plus sauvage que je m'adresse quand j'écris.
Jolie introspection ! Ce cogito de la transparence qui te permet de posséder ton je dans sa représentation n'est pas si évident à débroussailler dans la jungle des grisâtres pensées météores. Fascination, complaisance envers son propre spleen, certes. Mais je dirais "mue" aussi, lente et douloureuse mue de serpent. La peau sera neuve ou ne sera pas. Passionné de métempsychose et de palingénésie, je ne suis pas loin d'être convaincu que nombre de personnes naissent avec cette brumaille, ce chagrin, chevillé à l'âme ou au corps. Pour exemple, j'ai vu naître ma fille. À peine lovée dans sa couveuse, elle nous tournait le dos, affichait une mine maussade, renfrognée. De ses un an à ses trois ans, son regard était sombre du matin au soir et renvoyait une infinie tristesse, bien qu'aimée et choyée. À dix-sept ans, elle fut hospitalisée huit mois dans un centre psychiatrique pour tenter de guérir son anorexie galopante. Elle a aujourd'hui vingt-deux ans et subit toujours de sérieux up and down à se taper la tête contre les murs. Voilà, voilà, ce n'est pas très gai ce que je te raconte, mais je voulais simplement abonder dans la nébuleuse de ton intuition.
Pour conclure, cette petite assertion de Françoise Xenakis :
J'ai su très tôt qu'il fallait que j'écrive pour extirper de moi la douleur. Tant que je n'y arriverai pas, je serai incapable d'écraser une bonne fois pour toute ce bubon incrusté, qui me distille en goutte-à-goutte la mélancolie gluante qui m'habite depuis toujours et ces goulées de détresse qui m'épuisent.
Bien à toi !