Bonjour !
Voici une très courte nouvelle de ma composition, que je me permets de poster ici dans l'espoir de recevoir des conseils et remarques. S'il y a des choses que vous ne comprenez pas à propos de ce texte, n'hésitez surtout pas à commenter. J'espérerais notamment des remarques sur la qualité littéraire de l'écrit, parce que l'histoire en elle-même n'est pas incroyablement frappante d'originalité :mrgreen:
Heureux qui, comme Ulysse…
Elle semblait pleuvoir partout, couler le long des anciennes poutres blanchies par la poussière, suinter des murs en vieilles pierres blanches, noyer les vapeurs de renfermé. Dans une onde clapotante, elle venait humecter ses oreilles, couler dans son dos frissonnant, le long d’une nuque tannée à longueur de journée par le Soleil brûlant. Elle faisait sourdre de partout un tremblement incontrôlé, incontrôlable, disparu aussi vite qu’il était venu, pour l’assaillir encore dès que le flot reprenait. L’averse faisait tout disparaitre pour prendre toute la place.
Et la musique continuait de se déverser dans la pièce à moitié vide, réduisant presque au silence les rires gras et le choc des chopes d’alcool. De tout façon, elle ne les entendait pas, elle ne goûtait que lui, remettant parfois en place, d’une main fébrile, sa chevelure flamboyante dérangée par une journée de travail harassant. Le luth ne cessait pas de lancer son crachin de notes furieuses çà et là, mais c’était elle qui l’embrassait tout entière, inondant absolument son être brûlant dans l’embrun musical. Fiévreuse, son regard sombre ne pouvait se détacher de l’instrument, du luth qui emprisonnait ses yeux noirs, et son corps tressaillait sans pouvoir s’arrêter, attendant, avec un peu d’appréhension, que la musique cesse.
Des mains délicates caressaient voluptueusement les cordes, les faisant gémir des mélodies parfumées ; elles exhalaient les amours malheureuses, les confiances brisées, les trahisons évitables. Et cette bouche, rose et fine sur une mâchoire carrée, fredonnait d’un voix grave et douce toutes ces tragédies avec la facilité d’une connaisseuse, tandis que des bras entraînés tenaient l’instrument avec toute la délicatesse d’une mère. Alors que la chanson disparaissait peu à peu, il sembla à l’auditrice qu’elle s’éteignait d’une mort des plus douces, et elle se détendit à mesure que le luthiste élaborait les derniers accords de sa mélopée fatale. Elle entendit alors à nouveau les fracas des verres et les éclats de rire, qui reprirent leur place légitime dans la taverne. Le temps avait repris son cours.
Passant une main hésitante dans ses cheveux roux à moitié détachés, elle s’approcha de l’artiste pour lui tendre quelques pièces. C’est à ce moment précis qu’elle remarqua qu’il ne l’avait pas lâchée du regard ; c’était à elle qu’il s’était adressé durant sa chanson, en quelque sorte. Il se jaugèrent là, comme deux amants sur le point de se dire adieu, et ce pendant quelques secondes. Personne ne faisait attention à eux, pas encore. Il saisit les pièces, avant de hocher la tête en signe de remerciement. Rattachant sa chevelure feu d’une main plus légère, les joues légèrement rosies, elle se détourna pour aller chercher le panier plein de ses achats au marché qu’elle avait laissé sur une table.
Elle revint plusieurs fois dans cette taverne, après avoir travaillé dans les champs. Le luthiste continua d’y jouer longtemps, d’emplir l’établissement de sa voix enchanteresse, de gratter les cordes de son instrument avec justesse, de chanter des amours fausses et malheureuses. Elle avait toujours l’impression que l’atmosphère se liquéfiait à chacun de ses couplets, chacun de ses refrains. Et cette bruine abreuvait un sentiment nouveau, qui bourgeonnait en elle à la manière des buglosses ou des chrysanthèmes, et qui faisait paraître le feu de ses cheveux bien fade. Ils n’avaient pas besoin de se parler, ni même de se regarder. La vague des accords les liait plus fortement que les mots, et à chaque fois que la musique commençait à se terminer, elle atteignait un état d’épanouissement absolu, comme si elle touchait du pied le sol du paradis avant de redescendre lentement sur la terre des mortels. Comme enchantée, elle se mit à le chercher partout, tout le temps, quand elle n’était pas à la taverne ; mais il ne semblait se trouver nulle part dans le village où elle vivait avec ses parents.
Un jour, il se mit à chanter des légendes heureuses, des amours épanouies, des réconciliations. La voix grave avait quelque peu vacillé, comme transpercée par l’émotion, et ses yeux l’avaient évitée toute la soirée. Ses cheveux roux, qui n’avaient jamais été aussi flamboyants, s’étaient brusquement détachés durant la représentation, et aucun homme ne la lâcha du regard. Ce soir-là, elle ne donna pas d’argent.
Le lendemain, il était parti, aussi vite qu’il était venu, marchant gaiement, le luth au poing, sur les sentiers abimés de la campagne. Sifflotant comme une sirène ayant eu son repas, tandis qu’au village, on jasa, on critiqua, on prit Eve pour Lilith.