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Il prend gout à se dénuder au clair d’une lune périmée. Les poissons roussettes louvoient entre les cadrans dans un vide-grenier. Puis, les corps leptosomes s’enroulent autour des poignets de Zutoe, cerceaux de mauvais augure. Ici, il fait partout et nulle part en même temps. Les écoutilles de chacune des ouvertures de son corps se sont fermées ; au champ d’allumettes succède le cimetière du muséum de lampadaires. Les fils de fer jonchent un sol maintes fois retourné par des myriades de vertébrés aquatiques ayant, dans les délabrements, creusé leur lit. Les roussettes, filaments auxquels la lune a concédé des lambeaux de sa blancheur malade, s’entortillent à ses membres comme une plante grimpante – du liseron – à des tuteurs. Il nage dans l’un de ses propres méandres ; les grands machin-chouettes cassés s’y mirent par reflets. Les poissons s’embobinent et tu les sens à peine. Des gouttes jaunasses dégoulinent depuis des simulacres d’astres partout dans les lucarnes encastrés. Des morceaux d’une lune qui a tourné sous l’effet de la chaleur. Plus personne n’en veut sauf les roussettes. C’est dans cette mélasse atmosphérique, un entre-dérives, que Zutoe enlève les dernières bandelettes de son armure.
Il l’aperçoit encore. Dans une diffraction légèrement autre du méli-mélo de marc de café collant dans le creux des tasses, de cendriers remplis de cendres mêlées à des trognons de pommes et de riz soufflé de mouches lévitant à même les souffles suspendus, Zutoe a croisé une quidam qui ne lui revenait pas. « Ne rentre pas », maugrée-t-il encore. Uniquement revêtu du clair-obscur, dans les abysses de réverbères tombés, il pense « non » ; pas qu’on devine sa face de planète à demi-cachée. Pourtant, elle ne lui accorde aucune attention. Les roussettes l’indiffèrent. Toute entière penchée sur son ouvrage, absorbée comme elle le serait devant sa cheminée sur une tâche qui l’occupe entièrement au point qu’elle-même habite son savoir-faire, elle ne remarque pas, de nouveau, la présence de Zutoe. Entre elle et lui des globes célestes peints d’après une cosmologie ratée se fracassent dans un ralenti discontinu. Des morceaux épars de laiton dégringolent ici et là ; du jus de lune décédée ourle des morceaux de sphères.
Pourtant les moyens mnémotechniques reviennent à la surface de sa conscience fumante.
« Reste là-bas »
« Ne rentre pas »
« C’est un secret arborescent »
« Je dois prêter main forte à ce qui s’effondre »
« Vas-y »
Elle tricote. La quidam, là, ne se remémore rien. Ces phrases qui trottent sous la caboche de Zutoe ne lui disent rien qui vaille. Que disait-elle, déjà ? Un autre lieu, sous une charpente qui gondole moins, un plancher qui se prend pour un piano avec ses lattes qui donnent le tempo au va-et-vient de pas heureux d’être là. Ça lui picote sous le crâne. Cette chaleur ambiante, celle qui carbonise chaque marque-page de joie… Zutoe ne s’y est pas acclimaté. Des latitudes qui ne parviennent pas à être parallèles. Des longitudes qui se donnent des coups de coudes et se font des croche-pattes. La mnémotechnie de ces phrases sert à le détourner du chemin de la tricoteuse. Son col blanc, ailleurs, sert de rivage aux marées d’herbes folles. Des prairies abondent au seuil de son cou. Alors déjà, absorbée par le cheminement de mailles posées les unes après les autres comme pour constituer un chemin, elle ne prêtait aucune garde aux portes qui claquent, aux serrures encombrées, aux clés perdues, aux murs en voie de disparition. Silence, détourne-toi, Zutoe ; comme ces paysages fruits de ton état végétatif, elle n’est qu’un mirage. Tissée à la guise des aiguilles à tricoter.
En pensée, il lui grogne :
« Ne rentre pas si c’est pour me faire croire encore à un temps des origines. Si deux personnes ne s’étaient pas effondrées l’une contre l’autre, aucun envol n’aurait eu lieu. Rien ne se serait plafonné. Tu parles comme si c’était possible de donner naissance à des préludes qui n’en finissent pas. Détournes-en-toi, moi je pars explorer la finitude. Tu soupes de champs dénués de bordures ? Soit, ainsi n’en soit-il pas. Tu ne me feras pas gober que mon existence ne tient qu’à de vieux os rongés par quelques chimères qu’aucun coup d’œil ne peut englober. Toi-même tu ne t’en souviens plus. Vois cet échalas d’objets sur lequel tu es assise comme l’effondrement de tes propres lubies. Un caprice du monde et tu t’éclipses, voilà où nous en sommes si seulement nous pouvions nous adresser l’un à l’autre. Je ne veux pas admettre que j’ai pour père un épouvantail désarticulé et pour mère une bête au poil dru. Tu me le martelais jusque dans mon sommeil. A t’écouter, les oiseaux seraient passés au-dessus de nos têtes en ne laissant que des osselets dont je tirerais ma propre substance. La déliquescence d’une lune devenue immangeable ne serait due qu’à mon propre fait. Tu parlais à mi-voix, comme pour ne pas regarder en face les ponts qui s’effondrent et la vitre brisée des fenêtres. Tu tricotais en faisant mine de ne pas me voir afin d’élaborer une histoire en tissu dont tu affirmais la trame irrémédiable. Va-t’en »
Une roussette tournicote autour de sa cheville. Le profil découd son fil et disparait dans la nausée ambiante. « A demain, songe incolore ».