Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Chaiquecestpire le 21 Juillet 2019 à 18:20:32
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Il se faisait tard. Il ne restait plus qu'un seul client dans le café, et la serveuse avait hâte qu'il s'en aille pour pouvoir fermer et rentrer chez elle. Mais il se montrait lent, les yeux baissés, il tournait sans fin sa cuillère dans sa tasse. Il ne restait à la serveuse qu'à nettoyer le comptoir du café, en dehors de la table du gêneur, et elle s'y appliqua par d'ostensibles mouvements, de la manière la plus bruyante possible, afin de lui signifier que sa présence empêchait l'endroit d'être véritablement propre. Mais lui restait imperturbable, jugeant visiblement plus digne d'intérêt le mouvement répétitif de la petite cuillère que les vastes gesticulations de la serveuse, à moins que ce fût le cliquetis de la cuillère sur la tasse qui étouffât à son oreille le grincement du chiffon contre le comptoir. Cet homme donnait à la serveuse la sinistre impression de s'être établi là pour un long moment encore. Il était techniquement dans son bon droit, le café ne devant fermer que dans un peu moins d'un quart d'heure, soit à vingt et une heure précises, mais, bien heureusement, pensa-t-elle, tout le monde ne revendique pas ses droits avec autant d'impudeur que ce client-là. Elle jeta un regard dans sa direction avec un peu plus d'attention ; il semblait approcher la cinquantaine ; Il en aurait sans doute paru dix de moins s'il avait été mieux apprêté, et surtout, s'il n'avait paru si fatigué. Mais la serveuse songea à sa propre fatigue, d'autant qu'elle avait de bonne raisons de l'être, elle, pour avoir assuré seule le service sept heures d'affilée sans pause aucune, de quatorze heures à vingts et une heure, alors que pour ce client, entré au café peu après qu'elle-même eût débuté son service, ces sept heures n'avait été qu'une longue pause durant laquelle il avait par-dessus le marché consommé en tout et pour tout trois misérables cafés. Elle laissa échapper un soupir et se résolut à lui adresser une remarque, sans bouger du comptoir, prenant le soin malgré tout d'employer le ton le plus à même de ne pas provoquer de vexation chez son client, et ainsi ne pas recevoir de plainte après seulement trois jours à occuper ce poste.
- Monsieur, nous n'allons pas tarder à fermer.
Après un bref silence, il arrêta brusquement de faire tourner sa cuillère et la posa sur la coupelle. La serveuse, sans véritablement savoir pourquoi, regretta déjà ses paroles. Machinalement, elle fit mine de continuer à nettoyer le comptoir pourtant déjà propre, comme pour faire savoir au client le peu d'importance des mots qu'elle venait de prononcer.
Le client leva la tête, la première fois peut-être depuis qu'il avait commandé son dernier café. La serveuse, voyant cela, se dit avec soulagement qu'il avait enfin compris.
Mais le client se mit à tourner lentement sa tête en direction de la serveuse et la regarda fixement. Un regard anodin en soi, et ne manifestant aucune émotion en particulier. Le problème est qu'il ne voulait pas s'arrêter. Elle crût même percevoir, sans en être sûre, de légers froncements de ses sourcils. A cet instant précis, un nombre incalculable d'hypothèses traversa l'esprit de la serveuse quant à la nature et aux intentions de cet individu, celle qui s'y maintenait le plus fermement étant qu'elle se trouvait en situation de grand danger. Elle se tourna en direction de la porte d'entrée, grande ouverte, et apercevait les gens passer, sous la nuit. Elle se rassura. Elle était en sécurité. Il n'oserait rien tenter avec tous ces gens dehors. Puis, après un temps, elle se rendit compte de l'absurdité de ses propos. En sécurité ? Le fait que des gens soient présents, dehors, qu'ils puissent, en cas d'agression, appeler la police, ou même le violenter, voire le tuer, ce genre de détails arrêteraient un individu tel que lui ? Qui cherchait-elle à convaincre ? Pour avoir déjà vu des scènes de procès à la télévision, elle savait que certains accusés gardaient le sourire alors qu'ils savaient qu'ils encourraient la peine capitale. Ils savaient qu'ils allaient mourir, et malgré tout ils souriaient. Ils exprimaient une absolue fierté et satisfaction quant aux atrocités qu'ils avaient commises, et elles semblaient, à leurs yeux largement valoir la peine qu'ils s'apprêtaient à subir. Peut-être même que la serveuse était en plus grand danger précisément parce qu'il se trouvait des gens pour assister à la scène, que cet homme désirait montrer au monde entier ce qu'il allait lui faire subir, leur montrer à tous le pire dont un être humain était capable. Peut-être que les gens dehors ne réagiraient pas d'un iota s'ils la voyaient se faire agresser, que cet homme le savait, qu'il connaissait la lâcheté des hommes, et qu'elle était seule face à lui, malgré les gens dehors. Elle songea à fuir par la porte menant au dehors. Encore une absurdité. Il avait largement le temps de la rattraper et faire ce qu'il voulait d'elle. Peut-être même que la voir refuser de se soumettre à lui décuplerait sa férocité, à moins que voir sa proie tenter de s'échapper ne l'excitât encore davantage. Elle se trouvait en situation de huis-clos malgré la porte de sortie grande ouverte.
Elle décida de coopérer. Elle décréta intérieurement le droit le plus absolu de son client : Il pouvait rester là toute la nuit s'il le voulait, se servir toute la nourriture et la boisson qu'il désirait, prendre tout l'argent de la caisse, et tout ce qui traversait son esprit, tout sauf elle.
Le client tourna de nouveau sa tête en direction de sa tasse et dit d'une voix basse et rauque ;
- Oui, pardon mademoiselle, je finis mon café et j'y vais.
La serveuse fut interloquée par cette réponse qui manifestement rendait inique tout le chaos ayant émergé de son esprit ces vingts dernières secondes. Elle ressentit un étrange bien-être, de ceux qui suivent un moment d'extrême anxiété. Elle observa le client de nouveau. Il buvait lentement. Il semblait vouloir se dépêcher mais en être physiquement incapable. La serveuse lui murmura, d'une voix suffisamment basse pour qu'il n'entende pas, de ne pas tant se presser, qu'il lui restait encore dix grosses minutes avant la fermeture du lieu. A chaque gorgée de café qu'il ingurgitait, il paraissait un peu plus fatigué. En fait, à y regarder de plus près, plus que de la fatigue, son regard dégageait surtout une infinie tristesse. Il but ce qui représentait visiblement sa dernière gorgée de café avant de reposer avec force sa tasse sur la table et laisser échapper la grimace de quelqu'un venant de découvrir le goût du café noir.
La serveuse continuait de l'observer depuis le comptoir. Il se leva, enfila son manteau, une doudoune bleue marine qui rendait sa silhouette plus trapue encore qu'elle ne l'était déjà, puis son écharpe, et enfin son bonnet, avant de se diriger vers le comptoir, sa vaisselle dans les mains, au grand étonnement de la serveuse qui estimait que débarrasser était son travail à elle, ayant été formée pour, et, après avoir effectué trois pas hésitants, il perdit soudain l'équilibre pour, malgré ses tentatives de le rétablir, s'écrouler lourdement sur le sol vers l'avant, laissant se briser toute la vaisselle sur un son assourdissant.
La serveuse, sous le choc, se découvrit une vélocité nouvelle et passa par-dessus le comptoir avant de se ruer vers le pauvre homme.
- Vous allez bien monsieur ?
- Je suis vraiment désolé... Je vais vous rembourser, ne vous inquiétez pas...
Si l'incident s'était déroulé quelques minutes auparavant, la question du dédommagement aurait en effet sans aucun doute été la première chose dont elle se serait inquiétée. Mais, au fur et à mesure qu'elle l'observait, l'agacement d'abord puis la peur ensuite que cet homme lui avaient inspiré avaient fini par laisser la place à un inexplicable sentiment d'apitoiement.
- On verra ça plus tard. Vous, vous allez bien ?
- Oui, rien de cassé heureusement.
- Vous avez eu un malaise ?
- Non, j'ai seulement perdu l'équilibre.
Elle l'aida à se relever.
- Pourtant je vous regardai tout à heure, vous n'aviez pas bonne mine. Vous êtes sûr que vous n'avez rien ? Vous n'êtes pas obligé de m'en parler à moi mais vous pouvez téléphoner depuis le café si vous le voulez...
Elle le raccompagna s'asseoir à sa table.
- Vous êtes très gentille mademoiselle, mais je vous assure que ça va. J'ai juste un peu le cafard en ce moment... je viens de perdre mon boulot...
- Aïe. Je suis vraiment désolée pour vous...
Soudain elle se rappela ses propres sarcasmes à propos de l'oisiveté de son client. Sarcasmes d'autant moins excusables qu'elle-même ne savait que trop bien ce que c'était que de subir le mépris des gens issus de classes sociales plus élevées. Le client inséra une main dans une de ses poches ; elle comprit ce qu'il s'apprêtait à en sortir mais l'arrêta avant, comme pour se faire pardonner.
- Non, ça ira, je paierai de ma poche. Rentrez chez vous et reposez-vous.
- Hein ? Comment ? Et les trucs que j'ai cassés ?
- Je gérerai ça moi-même.
- Ah bon ? Vous êtes sûre ?
Il semblait surpris de constater qu'une personne agissait sciemment à l'encontre de ses propres intérêts.
- Oui oui, ne vous en faîtes pas pour ça.
- Bon, bah, merci... Désolé encore...
- Ca arrive. Allez, bonne soirée monsieur.
Elle prononça ces derniers mots d'une voix vive et assurée tout en se demandant quelle imbécilité elle venait de commettre.
Le client se leva avec difficulté avant de se diriger, sans se presser, vers la sortie,
La serveuse, de son côté, partit chercher une pelle et un balai. Lorsqu'elle revint, le client n'était déjà plus là. Pendant qu'elle enlevait les débris, elle s'étonnait elle-même de ne pas éprouver de rancoeur pour la maladresse causée. Elle s'apprêta enfin à nettoyer la table du client, et là, aperçut posée dessus une pièce de deux euros. Elle poussa un énorme soupir.
Sur le trajet menant à son domicile, la serveuse continuait à déplorer l'injustice subie par ce pauvre homme, sans imaginer un seul instant que c'était celle-là même qui lui avait permis à elle, jeune fille de vingt-et-un ans sans diplôme, d'obtenir un emploi en le remplaçant.
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Bonjour
Un recit bien mene ! :)
J ai presque eu honte de mettre une heure a boire mes cafes ....... :-[
La fin m a bien surpris !
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Bonjour,
Un récit intéressant qui nous fait entrer dans la tête d'une jeune serveuse de café. La psychologie du personnage est bien décryptée. Le point de vue adopté, celui du narrateur omniscient, est un bon choix pour ce genre de thème. J'aurais aimé une description un peu plus détaillée des personnages.
Merci pour le partage.
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Merci de vos retours. C'est encourageant.
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Bonjours, quelques remarques en passant :
Ahah, qui n’a jamais connu CE client, quand tu travailles en équipe c’est pire : tout le monde monte en pression et ça râle dans tous les sens.
Très bien écrit, comme une impression que tu imprimes un rythme quasi filmique dans l’accélération des suppositions et la surenchère de scénario catastrophe. En gros sur un court métrage ça rendrait très bien, tu devrais le proposer comme script (je ne suis pas expert hein, c’est juste une pensée comme ça, mais dans les faits je ne sais pas comment ce monde fonctionne ).
Et de jouer sur la barrière entre observable et imaginé (l’abduction peut-être, pas sûre que ça s’applique dans ton cas), c’est génial. Personnellement , je suis même déçu d’avoir une explication finale, mais ne nous lançons pas dans des débats sans fin. En tout cas, on ne le voit pas venir.
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Merci Louce-Phij, je suis très touché par ton message.
Pour le rythme des pensées de la serveuse, cela me vient de la lecture de Dostoïevski et sa description en temps réel de pensées confuses et contradictoires. Quant à la perception totalement déformée de la réalité par le personnage, elle serait plutôt inspirée par le travail d'Edgar Poe. Ces deux auteurs font partie de mes influences majeures.
J'avoue que je n'ai pas le cinéma en tête lorsque j'écris, je reste dans une optique purement littéraire et pense en terme de langue et de mots.
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Écrit fluide et juste. Belle exécution narrative dont l'équilibre suscite mon admiration.
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Bonjour,
Une tranche de vie simple et efficace, j'aime beaucoup. :)
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Bonjour,
Je suis moi aussi entrée dans ce café et imaginé parfaitement toutes les émotions de cette infime tranche de vie de la serveuse, tout en me posant des questions similaires sur l'homme au café. Mon imagination est satisfaite par cette petite pause-café. 8)
Très bonne histoire, bien amenée, elle paraît simple, mais ne l'est jamais.
Bravo. :)