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Lucile achève de se frayer un chemin jusqu’à son banc favori, juste à temps pour voir le soleil déboucher entre l’Hôtel de Ville et la Tour du Temps. Elle repousse les lanières du saule pleureur qui sont venues se coucher tout contre le bois vermoulu, arrache les orties qui ont poussé entre les planches, et s’installe confortablement. Cela fait longtemps qu’elle n’a pas pris le temps de venir ici. Aujourd’hui, elle prendra la matinée pour profiter du parc. Elle tire contre elle les pans de sa couverture de laine et pose le menton sur ses genoux. Voilà, le cadre parfait pour décider de la suite de ses plans.
Le soleil se hisse doucement entre les gratte-ciels. Avaient-ils déjà la même allure, les gratte-ciels, avant que l’humanité ne les déserte ? Lorsqu’à l’intérieur de leurs parois vitrées, sûrement éclatantes à l’époque, se pressaient des hordes de fourmis affairées ? Il parait qu’à l’époque ils brillaient jusqu’au cœur de la nuit, éclipsant les étoiles.
Gratte-ciels, croque-morts. Autant de mots composés, bien trop difficiles à mettre au pluriel. Peut-être Lucile devrait elle aller leur demander conseil. Elle n’y a jamais pensé. Pourtant, ils se ressemblent. Composés de verbes un peu trop légers au regard de leurs dignes fonctions. Délestés de ces fonctions par l’Histoire imprévisible. Coincés dans cette ville, condamnés à attendre que la nature y reprenne doucement ses droits, en essayant peut-être de trouver un nouveau sens à leurs petites existences - si petites face au Ciel et à la Mort.
Lucile aura simplement résisté un peu plus longtemps que les gratte-ciels. Alors que les Grandes Entreprises et les déjeuners d’affaires avaient quitté la capitale avant même sa naissance, Lucile, elle, a pu exercer son métier pendant de longues et belles années. C’était une noble position, croque-mort, dans un lieu où tous ceux qui ont choisi de rester sont, d’une manière ou d’une autre, des survivants - soit qu’ils aient survécu à la guerre, soit qu’ils aient décidé de braver ses effets secondaires pour fonder et entretenir une communauté là où personne n’aurait parié qu’elle pourrait persister. Une noble position que Lucile a incarnée avec fierté.
Alors, quand les corps ont commencé à disparaitre, on peut comprendre que son monde se soit effondré. Ce n’était que ponctuel au début, rien qu’une anomalie de temps à autre. Les habitants avaient connu pire, et plus étrange. Ils ne s’en sont pas formalisés. Puis c’est devenu de plus en plus fréquent, mais alors la rumeur avait circulé et les gens s’y attendaient. Alors, ils ne s’en sont pas formalisés. Lorsque l’on atteignit le point où le corps de chaque habitant de la ville venant à décéder était assuré de disparaitre sous vingt-quatre heures, les gens ne s’en sont pas formalisés non plus. Ils avaient eu le temps de se faire à l’idée : la Mort n’était plus ce qu’elle était. Désormais, les corps disparaissaient. Ils avaient d’autres préoccupations plus pressantes que celle de s’attarder sur cette évolution somme toute mineure de leur quotidien.
Lucile, évidemment, a fait bien plus que s’en formaliser. Qu’était un croque-mort sans corps, un croque-mort sans mort ? Que devenaient son métier, sa fonction, sa vie ? Pendant plusieurs semaines, elle n’a plus été qu’une coquille vide, un gratte-ciel abandonné par ses fourmis. Elle a proposé des obsèques sans corps. Ce n’est pas une nouveauté, on l’a toujours fait. Mais systématiquement, et sans vraie raison valide ? Il manque quelque chose, ça ne va pas.
Elle cherche donc des idées. La Mort évolue, Lucile va évoluer avec elle. Ce dernier mois, elle s’est mise à dessiner. En se promenant dans les parcs et les jardins, elle a trouvé de quoi bricoler des teintures à peu près satisfaisantes, et pour chaque non-corps dont elle a eu à s’occuper, elle s’est fendue d’un dessin sur un mur de la ville. Le quartier de l’Ancien Hôpital est beaucoup plus accueillant, depuis.
Hier, en se couchant, ça a été une évidence : encore une fois, ce n’est plus assez. Lucile est très satisfaite de ses dessins, mais il lui semble que ce n’est pas approprié pour toutes les cérémonies. Elle doit à nouveau élargir sa gamme de services. Comme à chaque fois qu’elle a besoin de réfléchir, elle s’est donc rendue dans son parc favori, sur son banc favori, à son heure favorite.
Elle ne doute pas que l’aube l’aidera à trouver une nouvelle direction.
Pendant plusieurs semaines, elle n’a plus été qu’une coquille vide, un gratte-ciel abandonné par ses fourmis.
:coeur:
! Ouah trop bien cette idée des
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Pour le coup, pour le thème t'as vraiment foncé en plein dans le mille...! j'aime bien l'univers que tu campes et la fin ouverte aussi. C'est intriguant tout ça et ça me donne bien envie de lire un machin textuel plus vaste qui s'y nicherait !
Bravo pour ce tictac (: (et puis c'est le premier tictac que je lis) (sauf à compter le nano de Chapart)