Combien de temps qu'il trainait dans cette ville ? Ça n'avait foutrement pas de sens. Des jours qu'il errait dans les rues vides, à frissonner dans leurs courants d'air, à broyer du noir en contemplant leurs façades délabrées, à guetter un mouvement, un bruit, un quelque chose de vivant en se grillant des miettes de tabac.
"Tu vas crever de solitude", lui aurait dit Patrick. Mais Patrick n'était pas là et la solitude, lui, ça ne le dérangeait pas.
Quand même, entendre une voix humaine, ailleurs que dans sa tête, ce serait chouette. C'était pour ça qu'il trainait dans cette foutue ville, en plus. Il fallait qu'il se le rappelle, des fois, ou il avait tendance à oublier. Peut-être que c'était la ville qui essayait de le piéger. Le rendre amnésique pour qu'il tourne en rond entre les ruines jusqu'à la fin de ses jours. Ce serait franchement pas étonnant, dans un coin pourri de mirages comme celui-là.
Encore un jour ou deux, et cette fois, il se tirait. Tant pis, il n'aurait croisé personne, mais il avait autre chose à faire que prendre la poussière ici. Et puis Patrick l'attendait.
Il remontait un boulevard sur lequel il avait déjà dû passer six ou sept fois depuis le matin. Il y avait quelque chose avec ce boulevard. Déjà, il traversait le centre-ville, le coupait en deux d'un sillon large et net. Ca avait dû être quelque chose avant la guerre, quand des flots de voiture qui avaient encore du pétrole à cramer se déversaient là, charriant leurs carcasses ferrailleuses de part et d'autre du terre-plein, et puis la cohue sur les trottoirs, et puis les enseignes qui clignotent et qui s'animent à la tombée du jour, et puis le brouhaha des téléphones des radios des klaxons.
Plus rien que du silence.
Stéphane s'arrêta à la hauteur de la petite place qui se cachait en retrait de la chaussée. Il aimait bien ses érables, qui avaient poussé contre les façades et vers son centre jusqu'à l'ombrager complètement, ses pavés à moitié déchaussés, les façades en pierre moussue qui l'entouraient. Il s'assit sur le rebord de la fontaine asséchée, étendit les jambes. Quitte à attendre des voyageurs qui n'arriveraient jamais, autant bien s'installer, non ?
Il y avait quelque chose avec ce boulevard. Stéphane était sûr que si quelqu'un devait avoir l'idée de traverser cette foutue ville, alors son chemin l'amènerait ici. Il ne pouvait pas être le seul à qui ça tiraillait dans le ventre, et ça donnait des vertiges, dès qu'il était à moins de cinq cent mètres de cet endroit.
"Tire-toi, Stéphane. Laisse tomber. Si personne est passé jusqu'à maintenant, alors personne passera. Tu ferais mieux de reprendre la route avant qu'un mirage plus costaud que les autres t'empêche de le faire. Tu sais bien que c'est dans ce genre de foutue ville qu'ils sont les plus coriaces."
Il le savait. Il le savait. Seulement voilà : et s'il partait au mauvais moment ? S'il suffisait d'attendre un jour, juste un jour de plus, pour qu'un groupe débarque et lui apporte des nouvelles, ce qu'il se passait plus au sud, comment les mirages avançaient, où aller pour avoir de l'eau et un semblant de sécurité ? Dans sa tête, Patrick s'inquiétait, mais le vrai Patrick, lui, l'attendait, et avec lui Sarah, Abel, Lise et les autres. Il était leur meilleure chance de trouver un nouveau coin où s'installer. Ils comptaient sur lui. Et lui, cette foutue ville, il sentait qu'elle avait des solutions à lui apporter.
Le soleil descendait chatouiller les toits. Il commençait à faire froid. D'accord, peut-être que la solitude lui pesait un peu, finalement. Il ferait mieux de retourner à la maison où il avait laissé ses affaires. Une baraque plutôt sympa, pas très grande, des baies vitrées en veux-tu en voilà, un bout de jardin qui avait dû être entretenu au millimètre dans le temps, et surtout un joli poêle au milieu du salon. Oui, un petit feu, ça ne lui ferait pas de mal. Ca éloignerait peut-être les mirages, parce qu'ils aimaient bien se pointer à la tombée du jour. D'ailleurs, il commençait à apercevoir du coin de l'oeil des lueurs pas franchement normales. Mieux valait ne pas se focaliser dessus. Il se leva du muret qui commençait à lui geler les cuisses et sortit de la place.
Le boulevard était égal à lui-même. Silencieux. Désert. Quelle déprime.
Stéphane prit le chemin du retour. Il ne savait pas pourquoi il s'obstinait à rester sur le trottoir, collé aux devantures vides des magasins. Il aurait aussi bien pu marcher au milieu de la route. Il n'aurait pas pris plus de risques, peut-être même moins que là, où n'importe quoi pouvait décider de se décrocher d'une façade pour lui tomber sur la tête. Qui sait, peut-être que l'être humain avait fini par développer un nouveau genre d'instinct, après toutes ces décennies de bagnoles. Peut-être qu'on était passés de "méfie-toi des bêtes sauvages" à "ne marche pas sur la route".
Un bruit aigu le fit sursauter. Et voilà, une tuile allait l'assommer.
Mais non, ça venait d'en bas. Il baissa les yeux. Il venait de taper dans quelque chose qui ressemblait à une paire de lunettes de soleil. Bizarre. Alors comme ça, il restait encore quelque chose à piller ici ? Improbable. Surtout que les lunettes en question avaient l'air en plutôt bon état. Égarées par un autre voyageur ?
Stéphane se pencha pour les ramasser. Oui, elles étaient plutôt en bon état, à peine quelques rayures sur le verre droit. Il les enfila et se tourna vers le soleil couchant, curieux de tester leur efficacité.
Alors, le soleil remonta dans le ciel. L'air se réchauffa par vagues, ça picota le bout des doigts froid de Stéphane. On le bouscula. Tournis, vision brouillée. Brouhaha.
Lorsqu'il reprit pied le printemps était là, et avec lui des groupes d'amis riant sur le trottoir, des femmes en robe flânant devant les vitrines, des couples main dans la main le nez au vent, des gens pressés au téléphone. Là, une file de voitures arrêtée au feu rouge. Derrière, une musique assourdie s'échappant d'un hall.
Stéphane inspira, mais l'air manquait. Ça lui serrait la gorge, d'un coup. Ça lui brûlait les yeux. Il s'assit par terre, là, sur le bitume, et se cacha le visage.
Bien sûr, ce n'était qu'un mirage, rien qu'un mirage. Eh bien il n'en voulait pas. Ce n'était pas ce qu'il avait envie de voir, lui, de cette foutue ville. Ce qu'elle aurait pu être, ce qu'elle avait été. Non. Plutôt les ruines et la solitude qu'une foutue illusion comme celle-là, qui vous vrille les tripes d'envie, qui vous fait miroiter des miracles. Qui va partir en fumée sans crier gare. Plutôt des humains crasseux, malheureux, mais palpables, que des fantômes rayonnants de vie.
Les voitures au feu vert redémarrèrent. On cria sur le trottoir d'en face.
C'était fini. Il se tirait. Il n'y avait rien ici, et Patrick l'avait trop attendu. Stéphane se releva et partit en titubant vers le nord, sans enlever ses lunettes.