Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Clémence le 01 Juillet 2019 à 16:53:00

Titre: Un seul océan ne lui avait jamais suffi [Explicite]
Posté par: Clémence le 01 Juillet 2019 à 16:53:00
Avertissement, le texte comporte des paroles et des gestes crus

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Il conduisait entre deux rives : remorqueur interocéanique, Volkswagen années 80, intérieur vert marais. Toujours regarder dehors pour ne pas vomir. L’Atlantique, tu vois, ça c’est le putain d’Atlantique, putain de beau, hein ? Il parlait grossièrement de l’océan, de la brume sur le sable rouge et des bandes blanches tracées par l’hiver. Le camion grimpait. Les marchandises – des frigos cette fois-là – vibraient dans leurs cartons couleur carton. Dehors, le sable devenait des rocs. Les rocs se couvraient de blanc. Les arbrisseaux disparaissaient : ne restait que la neige. L’homme enfonçait ses mains dans de gros gants noirs. Il descendait pisser dans le blanc immaculé, face aux ruines d’un hôtel pour routiers – il était en voie de disparition. Ouais, putain je me trimballe encore une Mex’ à gros cul, criait-il au téléphone tout en secouant sa queue, sachant que tout s’entendait dans le silence des plateaux. Le soleil, à travers les pans de murs, sculptait son visage. Il la secouait pendant de longues secondes. La route ne se définissait que par ces arrêts, ces queues agitées et ces repas rapides : plus tard, on se frotterait les mains dans une cabane aux marmites fumantes, un restoroute pour camionneurs – ajiaco et humitas. Sans ces arrêts, la route n’était qu’intemporelle. Allez, dépêche-toi la Mex’, faut repartir. Déjà la descente, le sable reprenant son droit divin – ici, c’était peut-être le seul endroit où la colère de dieu n’existait plus, où il n’y avait que le désert et ses passagers, libérés du langage. L’homme n’écoutait rien. Juste le moteur et le bitume. Un froufrou qui, avec l’habitude, devenait un silence, écrasant toute vie, le regard accaparé par la stérilité du paysage. C’était un homme étouffant. Il s’appelait José-Manuel Barrios Gand Kohl – même son nom étouffait ! –, descendait d’immigrés allemands, petit-fils de séfarades et d’indiens, une mère mulâtre doucement basanée, mariée à un autre mulâtre : ma mère, c’était une pute, elle voulait sa liberté et ses amants, son fils (moi) n’était qu’un remord en va-et-vient ; pour ça que je suis devenu catho, pour enculer son seul principe, sa putain de religion buissonnière. Il triturait sa croix et, derrière, les montagnes s’écroulaient dans l’horizon : la route, infinie, encore ; le sable qui pénétrait la cabine, les vêtements, le grain de la peau. Il descendait pisser toutes les deux heures. Putain de génétique, faiblesse juive, pas les reins solides ; d’habitude je pisse dans une bouteille, mais tu me gênes (ton long front mat, ta bouche entrouverte aux dents écartées, l’angoisse qui transpire de ton appareil photo et de tes mains, le désir de tes hanches larges, des hanches de mère, des hanches arabesques où se sont écrits les années de grossesse et de la vieillesse, cinquante, cinquante-cinq ans peut-être, une peau à peine tachetée, éclatée par le reflet du désert enneigé, une peau sèche qui embaume toute ta silhouette, ton allure de femme libre, de Mex’ libre, de révolution achevée, et surtout, sur tout cela, le diaphragme de ton appareil, reposant sur ta poitrine tombante, sur tes poumons, et ce diaphragme qui halète, ce diaphragme qui donne un air de chien : je suis un chien dans tes yeux !). Il ne voulait pas qu’on le filme, qu’on le photographie, qu’on parle de lui. Il fallait être l’absence pour entrer à son contact. Sa grand-mère était arrivée pendant la guerre, un bateau allemand d’où débordait les juifs, refusé par les Etats-Unis, accosté à Cuba : l’attente de l’émigré, le mal du pays, la peur du pays, des incendies, des coups d’états et des massacres, le désespoir de la terre arrachée : et si notre village n’est plus un village, et si ce carrefour où j’ai eu mon premier baiser n’est plus un carrefour mais le simulacre de ces premiers amours, et si tout cela est enterré et que moi je suis encore là-bas, que le reste n’est qu’un rêve, que je suis morte depuis longtemps ? La bateau repartirait en Allemagne, droit sur la mort, le piège de Himmler. Peur de mourir, bien sûr : franchir le dernier pan de mer sur un rafiot illégal, nager, nager encore et battre la rame et frôler la mort à chaque vague. La grand-mère racontait : « je suis sorti en courant et ils ont tiré au plomb, juste pour s’amuser à viser le juif »  … « mes parents à moi, ils sont toujours là-bas, sous les litres de terre, un fossé qu’on prenait même pas la peine de reboucher, creuser dans la terre gelée, si dure que les allemands se crevaient à manier la pelle » … « la seule chose que j’ai gardé de l’autre continent, c’est mon petit cheval en bois ». Il trônait sur le tableau de bord, le museau ébréché. L’homme ne savait parler que de massacres. Sa peau brun clair respirait la banalité du mal, rien de plus, rien de vraiment profond. Le sable redevenait le roc, dernière crête avant la pente finale (je déteste ce col, ces dernières neiges, le manteau à peine enlevé déjà remis, je n’aime que les plateau désertique, le reste est sensation de mort). Il n’avait aimé qu’une femme en quarante-cinq ans, une yougoslave, une danseuse aux transes funéraires, une fille de massacre qui avait vu les fossés de cadavres. Elle ne l’aimait plus. Il coupait le moteur et se laissait porter par la pente, droit vers le Pacifique : le crépuscule sculptait son long front aux épais sourcils, les arcanes proéminentes, les yeux creusés par le soleil sur la route, le nez long et droit des juifs-allemands, les lèvres épaisses des femmes latines et le menton à l’américaine – un bâtard au regard fixe et découpé. Avec ce visage, il avait possédé sa yougoslave dans cette même cabine, senti ses cheveux, plaqué ses poignets contre les sièges vert marais, il l’avait désiré et baisé, il avait remonté le string entre ses fesses livides pour serrer sa vulve mouillée – il s’était laissé posséder par ses hanches de danseuse, par le métronome de ses cuisses et ses omoplates qui sourdaient en levrette – il s’était endormi l’oreille dans le creux de ses clavicules et elle avait tu le poids de cet homme étouffant dans sa peau blanche et ses lèvres fines. Il lui disait danse et elle dansait sur le sable rouge, son cul frémissant, ocré par le désert, l’ombre étiré à l’infini, sa danse à la violence crue, inregardable : expression pure de la douleur, de sa bouche écartée, de ses phalanges exorbitées et de son corps tout entier disloqué. Elle était douée en fellations et ses danses aspirait sa haine ; le reste, il ne s’en souvenait pas ou ne voulait pas s’en souvenir. Il avait honte de lui parfois. Il se recroquevillait dans un coin de l’entrepôt pendant qu’on déchargeait son camion. Il frottait l’intérieur de ses poignets l’un contre l’autre. Il griffait ses propres paumes. T’es qu’une sale grosse Mex’, putain, vous me dégoûtez vous les Mex’, vous savez pas rester dans votre coin, toujours à vous mêler des oignons des autres. Il cachait son visage des photographies. Il s’appuyait contre le mur noir décrépi et mimait la mort. Il marchait lentement le long du port. Il marchait jusqu’à la plage, les poings serrés dans ses poches. Il se rappelait son enfance, les insultes des gamins sur son gros nez et ses yeux de sale juif, de sale rat — ta mère la pute d’Abraham et la salope des Fritz — si pauvre, même les bonnes sœurs te donneraient pas l’aumône, juif et pauvre, ahahah — enculés de juif, putain de Mex’, tous pareil, marmonnait-il en longeant la mer. Il se détestait et regrettait instantanément ses mots. Il se déshabillait, s’allongeait nu, bien enfoncé dans le sable chaud, sa queue qui commençait à se tendre en l’air, vingt ou vingt-trois centimètres. Des ados jouaient de la guitare. Enfoirés de Chicanos avec leur musique pourrie. Il se confessait à un prêtre imaginaire et au ressac qui emportait ses mots : mon père… Puis, quand il n’avait plus de pêchés à confesser ou que le sable grattait entre ses fesses, il se levait et courrait s’enfoncer dans la pureté de la mer, non pas la surface de la mer, mais ses entrailles, ses profondeurs, ses montagnes et ses vallées qui n’étaient pourtant ni des montagnes ni des vallées et qui soudainement plongeaient en une faille noire. Il remontait haletant, comme s’il essayait de se crever à chaque fois. Il s’affaissait dans le sable. Il hallucinait sur sa yougoslave, sur les montagnes, sur l’autre océan qu’il rêvait déjà de rejoindre, comme si un seul ne lui avait jamais suffi. Quand je suis de l’autre côté, je ne rêve que ce côté-ci et inversement…
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Titre: Re : Un seul océan ne lui avait jamais suffi [Explicite]
Posté par: Marcel Dorcel le 05 Juillet 2019 à 07:01:01
Pour ma part, un commentaire s'impose. Je prendrai le temps ce weekend de développer mes observations. Beaucoup aimé même si j'ai pas tout compris.

Titre: Re : Un seul océan ne lui avait jamais suffi [Explicite]
Posté par: Marcel Dorcel le 05 Juillet 2019 à 15:34:55
Plusieurs jours que je l'avais déjà lu, il m'avait intrigué et je m'attendais à ce qu'il soit commenté, viendrait mon tour puis finalement rien n'est venu, pas un seul com, même déplaisant, une indifférence totale assez incompréhensible.
Dans ton petit délire perso, je me trouve confronté à une puissance du langage qui me rassasie parce qu 'elle me met dans un état absolu d'excitation littéraire. Oui, clairement, c'est jouissif (malgré parfois l'emballement des phrases, tu dis, tu voudrais dire plus, des pauses seraient peut-être nécessaires...).
Une écriture qui tient à la fois du road-movie cinématographique ( des réminiscences du « Salaire de la peur »  de « Paris Texas »  des films d'Alex de la Iglesia, notamment « Perdita Durango » ), une BD aux couleurs criardes, violentes.
Ce qui me fait vraiment kiffer est la façon dont tu n'épargnes pas ton lecteur.Tout n'est pas parfait, en l'occurence le nom du héros qui me paraît trop forcé, des répétitions parfois lassantes mais sur le fond même du texte j'ai pris énormément de plaisir à te lire.
La narration est décousue tandis qu'obstinément le texte avance.
Sans nul doute, parce qu'il entre au plus profond de moi, dans mon inconscient littéraire, dans ce que j'appelle la prise de risque au nom d'une littérature qui a vocation à dévoiler et non à soustraire, ton scénar de BD, parce qu'au fond ç'en est un, me met du baume au cœur, oui je ne suis pas tout seul à écrire, le glauque pris à tort pour de la trivialité par beaucoup, l'obscénité qu'il faut décortiquer car elle fait mal, la faire crier, hurler.
Peu de choses seraient nécessaires pour faire de cette histoire une construction patente.

Au début du texte, j'ai cru que tu nous parlais d'un combo Volkswagen, le genre de truc hippie pour faire la route, l'ancêtre des campings-cars, du coup un Daf, un vieux Berliet ferait peut-être mieux l'affaire...

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L’Atlantique, tu vois, ça c’est le putain d’Atlantique, putain de beau, hein ?

Pourquoi pas ce putain d'océan ? Ce putain d'atlantique, un peu moche, je trouve.

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Dehors, le sable devenait des rocs.
ouais, bof

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Déjà la descente, le sable reprenant son droit divin – ici, c’était peut-être le seul endroit où la colère de dieu n’existait plu
Aguirre ou la colère de Dieu avec l'innommable Klaus Kinski ah !ah !

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ma mère, c’était une pute, elle voulait sa liberté et ses amants, son fils (moi) n’était qu’un remord en va-et-vient ; pour ça que je suis devenu catho, pour enculer son seul principe, sa putain de religion buissonnière. Il triturait sa croix et, derrière, les montagnes s’écroulaient dans l’horizon : la route, infinie, encore ; le sable qui pénétrait la cabine, les vêtements, le grain de la peau. Il descendait pisser toutes les deux heures. Putain de génétique, faiblesse juive, pas les reins solides ; d’habitude je pisse dans une bouteille, mais tu me gênes (ton long front mat, ta bouche entrouverte aux dents écartées, l’angoisse qui transpire de ton appareil photo et de tes mains, le désir de tes hanches larges, des hanches de mère, des hanches arabesques où se sont écrits les années de grossesse et de la vieillesse, cinquante, cinquante-cinq ans peut-être, une peau à peine tachetée, éclatée par le reflet du désert enneigé, une peau sèche qui embaume toute ta silhouette, ton allure de femme libre, de Mex’ libre, de révolution achevée, et surtout, sur tout cela, le diaphragme de ton appareil, reposant sur ta poitrine tombante, sur tes poumons, et ce diaphragme qui halète, ce diaphragme qui donne un air de chien : je suis un chien dans tes yeux !)

wouah !

balance les parenthèses, ça ne sert à rien, même si parfois je les utilise, ça ne sert à rien, crée un monologue en italiques, que sais-je ?

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La grand-mère racontait : « je suis sorti en courant et ils ont tiré au plomb, juste pour s’amuser à viser le juif »  … « mes parents à moi, ils sont toujours là-bas, sous les litres de terre, un fossé qu’on prenait même pas la peine de reboucher, creuser dans la terre gelée, si dure que les allemands se crevaient à manier la pelle »

Einsatzgruppen, oui ça me parle !

La fin du texte est magnifique. Bravo et félicitations d'avoir dégoupillé cette grenade.
Singulier, parfois maladroit mais tellement attirant comme une profondeur qu'il faudra remonter sans rappel.

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Titre: Re : Un seul océan ne lui avait jamais suffi [Explicite]
Posté par: Become le 07 Juillet 2019 à 20:37:36
Ouais c'était stylé, la lecture m'a happé du début à la fin, ce qui est une bonne chose ^^

J'aime beaucoup le style, c'est le gros plus du texte, ça claque comme il faut, il y avait quelques répétitions et tournures qui m'ont semblé maladroites mais je pense avec le temps tu en feras moins et ça n'a pas gêné ma lecture

Pour ce qui est du fond, le début et le milieu de l'histoire me conviennent, j'aime bien la partie histoire familiale où on parle de la mère et de la grand-mère du héros de l'histoire (si on peut dire les choses ainsi haha) mais je m'attendais à une montée en puissance après cette partie assez rude et violente du passé de la grand-mère, que je n'ai pas vu, enfin la fin m'a paru assez rapide
Mais dans l'ensemble, c'était quand même un bon texte, merci pour la lecture :)