| ....................................... | Il conduisait entre deux rives : remorqueur interocéanique, Volkswagen années 80, intérieur vert marais. Toujours regarder dehors pour ne pas vomir. L’Atlantique, tu vois, ça c’est le putain d’Atlantique, putain de beau, hein ? Il parlait grossièrement de l’océan, de la brume sur le sable rouge et des bandes blanches tracées par l’hiver. Le camion grimpait. Les marchandises – des frigos cette fois-là – vibraient dans leurs cartons couleur carton. Dehors, le sable devenait des rocs. Les rocs se couvraient de blanc. Les arbrisseaux disparaissaient : ne restait que la neige. L’homme enfonçait ses mains dans de gros gants noirs. Il descendait pisser dans le blanc immaculé, face aux ruines d’un hôtel pour routiers – il était en voie de disparition. Ouais, putain je me trimballe encore une Mex’ à gros cul, criait-il au téléphone tout en secouant sa queue, sachant que tout s’entendait dans le silence des plateaux. Le soleil, à travers les pans de murs, sculptait son visage. Il la secouait pendant de longues secondes. La route ne se définissait que par ces arrêts, ces queues agitées et ces repas rapides : plus tard, on se frotterait les mains dans une cabane aux marmites fumantes, un restoroute pour camionneurs – ajiaco et humitas. Sans ces arrêts, la route n’était qu’intemporelle. Allez, dépêche-toi la Mex’, faut repartir. Déjà la descente, le sable reprenant son droit divin – ici, c’était peut-être le seul endroit où la colère de dieu n’existait plus, où il n’y avait que le désert et ses passagers, libérés du langage. L’homme n’écoutait rien. Juste le moteur et le bitume. Un froufrou qui, avec l’habitude, devenait un silence, écrasant toute vie, le regard accaparé par la stérilité du paysage. C’était un homme étouffant. Il s’appelait José-Manuel Barrios Gand Kohl – même son nom étouffait ! –, descendait d’immigrés allemands, petit-fils de séfarades et d’indiens, une mère mulâtre doucement basanée, mariée à un autre mulâtre : ma mère, c’était une pute, elle voulait sa liberté et ses amants, son fils (moi) n’était qu’un remord en va-et-vient ; pour ça que je suis devenu catho, pour enculer son seul principe, sa putain de religion buissonnière. Il triturait sa croix et, derrière, les montagnes s’écroulaient dans l’horizon : la route, infinie, encore ; le sable qui pénétrait la cabine, les vêtements, le grain de la peau. Il descendait pisser toutes les deux heures. Putain de génétique, faiblesse juive, pas les reins solides ; d’habitude je pisse dans une bouteille, mais tu me gênes (ton long front mat, ta bouche entrouverte aux dents écartées, l’angoisse qui transpire de ton appareil photo et de tes mains, le désir de tes hanches larges, des hanches de mère, des hanches arabesques où se sont écrits les années de grossesse et de la vieillesse, cinquante, cinquante-cinq ans peut-être, une peau à peine tachetée, éclatée par le reflet du désert enneigé, une peau sèche qui embaume toute ta silhouette, ton allure de femme libre, de Mex’ libre, de révolution achevée, et surtout, sur tout cela, le diaphragme de ton appareil, reposant sur ta poitrine tombante, sur tes poumons, et ce diaphragme qui halète, ce diaphragme qui donne un air de chien : je suis un chien dans tes yeux !). Il ne voulait pas qu’on le filme, qu’on le photographie, qu’on parle de lui. Il fallait être l’absence pour entrer à son contact. Sa grand-mère était arrivée pendant la guerre, un bateau allemand d’où débordait les juifs, refusé par les Etats-Unis, accosté à Cuba : l’attente de l’émigré, le mal du pays, la peur du pays, des incendies, des coups d’états et des massacres, le désespoir de la terre arrachée : et si notre village n’est plus un village, et si ce carrefour où j’ai eu mon premier baiser n’est plus un carrefour mais le simulacre de ces premiers amours, et si tout cela est enterré et que moi je suis encore là-bas, que le reste n’est qu’un rêve, que je suis morte depuis longtemps ? La bateau repartirait en Allemagne, droit sur la mort, le piège de Himmler. Peur de mourir, bien sûr : franchir le dernier pan de mer sur un rafiot illégal, nager, nager encore et battre la rame et frôler la mort à chaque vague. La grand-mère racontait : « je suis sorti en courant et ils ont tiré au plomb, juste pour s’amuser à viser le juif » … « mes parents à moi, ils sont toujours là-bas, sous les litres de terre, un fossé qu’on prenait même pas la peine de reboucher, creuser dans la terre gelée, si dure que les allemands se crevaient à manier la pelle » … « la seule chose que j’ai gardé de l’autre continent, c’est mon petit cheval en bois ». Il trônait sur le tableau de bord, le museau ébréché. L’homme ne savait parler que de massacres. Sa peau brun clair respirait la banalité du mal, rien de plus, rien de vraiment profond. Le sable redevenait le roc, dernière crête avant la pente finale (je déteste ce col, ces dernières neiges, le manteau à peine enlevé déjà remis, je n’aime que les plateau désertique, le reste est sensation de mort). Il n’avait aimé qu’une femme en quarante-cinq ans, une yougoslave, une danseuse aux transes funéraires, une fille de massacre qui avait vu les fossés de cadavres. Elle ne l’aimait plus. Il coupait le moteur et se laissait porter par la pente, droit vers le Pacifique : le crépuscule sculptait son long front aux épais sourcils, les arcanes proéminentes, les yeux creusés par le soleil sur la route, le nez long et droit des juifs-allemands, les lèvres épaisses des femmes latines et le menton à l’américaine – un bâtard au regard fixe et découpé. Avec ce visage, il avait possédé sa yougoslave dans cette même cabine, senti ses cheveux, plaqué ses poignets contre les sièges vert marais, il l’avait désiré et baisé, il avait remonté le string entre ses fesses livides pour serrer sa vulve mouillée – il s’était laissé posséder par ses hanches de danseuse, par le métronome de ses cuisses et ses omoplates qui sourdaient en levrette – il s’était endormi l’oreille dans le creux de ses clavicules et elle avait tu le poids de cet homme étouffant dans sa peau blanche et ses lèvres fines. Il lui disait danse et elle dansait sur le sable rouge, son cul frémissant, ocré par le désert, l’ombre étiré à l’infini, sa danse à la violence crue, inregardable : expression pure de la douleur, de sa bouche écartée, de ses phalanges exorbitées et de son corps tout entier disloqué. Elle était douée en fellations et ses danses aspirait sa haine ; le reste, il ne s’en souvenait pas ou ne voulait pas s’en souvenir. Il avait honte de lui parfois. Il se recroquevillait dans un coin de l’entrepôt pendant qu’on déchargeait son camion. Il frottait l’intérieur de ses poignets l’un contre l’autre. Il griffait ses propres paumes. T’es qu’une sale grosse Mex’, putain, vous me dégoûtez vous les Mex’, vous savez pas rester dans votre coin, toujours à vous mêler des oignons des autres. Il cachait son visage des photographies. Il s’appuyait contre le mur noir décrépi et mimait la mort. Il marchait lentement le long du port. Il marchait jusqu’à la plage, les poings serrés dans ses poches. Il se rappelait son enfance, les insultes des gamins sur son gros nez et ses yeux de sale juif, de sale rat — ta mère la pute d’Abraham et la salope des Fritz — si pauvre, même les bonnes sœurs te donneraient pas l’aumône, juif et pauvre, ahahah — enculés de juif, putain de Mex’, tous pareil, marmonnait-il en longeant la mer. Il se détestait et regrettait instantanément ses mots. Il se déshabillait, s’allongeait nu, bien enfoncé dans le sable chaud, sa queue qui commençait à se tendre en l’air, vingt ou vingt-trois centimètres. Des ados jouaient de la guitare. Enfoirés de Chicanos avec leur musique pourrie. Il se confessait à un prêtre imaginaire et au ressac qui emportait ses mots : mon père… Puis, quand il n’avait plus de pêchés à confesser ou que le sable grattait entre ses fesses, il se levait et courrait s’enfoncer dans la pureté de la mer, non pas la surface de la mer, mais ses entrailles, ses profondeurs, ses montagnes et ses vallées qui n’étaient pourtant ni des montagnes ni des vallées et qui soudainement plongeaient en une faille noire. Il remontait haletant, comme s’il essayait de se crever à chaque fois. Il s’affaissait dans le sable. Il hallucinait sur sa yougoslave, sur les montagnes, sur l’autre océan qu’il rêvait déjà de rejoindre, comme si un seul ne lui avait jamais suffi. Quand je suis de l’autre côté, je ne rêve que ce côté-ci et inversement… | ....................................... |
L’Atlantique, tu vois, ça c’est le putain d’Atlantique, putain de beau, hein ?
Dehors, le sable devenait des rocs.ouais, bof
Déjà la descente, le sable reprenant son droit divin – ici, c’était peut-être le seul endroit où la colère de dieu n’existait pluAguirre ou la colère de Dieu avec l'innommable Klaus Kinski ah !ah !
ma mère, c’était une pute, elle voulait sa liberté et ses amants, son fils (moi) n’était qu’un remord en va-et-vient ; pour ça que je suis devenu catho, pour enculer son seul principe, sa putain de religion buissonnière. Il triturait sa croix et, derrière, les montagnes s’écroulaient dans l’horizon : la route, infinie, encore ; le sable qui pénétrait la cabine, les vêtements, le grain de la peau. Il descendait pisser toutes les deux heures. Putain de génétique, faiblesse juive, pas les reins solides ; d’habitude je pisse dans une bouteille, mais tu me gênes (ton long front mat, ta bouche entrouverte aux dents écartées, l’angoisse qui transpire de ton appareil photo et de tes mains, le désir de tes hanches larges, des hanches de mère, des hanches arabesques où se sont écrits les années de grossesse et de la vieillesse, cinquante, cinquante-cinq ans peut-être, une peau à peine tachetée, éclatée par le reflet du désert enneigé, une peau sèche qui embaume toute ta silhouette, ton allure de femme libre, de Mex’ libre, de révolution achevée, et surtout, sur tout cela, le diaphragme de ton appareil, reposant sur ta poitrine tombante, sur tes poumons, et ce diaphragme qui halète, ce diaphragme qui donne un air de chien : je suis un chien dans tes yeux !)
La grand-mère racontait : « je suis sorti en courant et ils ont tiré au plomb, juste pour s’amuser à viser le juif » … « mes parents à moi, ils sont toujours là-bas, sous les litres de terre, un fossé qu’on prenait même pas la peine de reboucher, creuser dans la terre gelée, si dure que les allemands se crevaient à manier la pelle »