Bonjour à tous !
J'étais en train de relire mes anciens textes, dont un que je pensais ne jamais publier parce très sensible pour moi, mais sur un coup de tête, le voici ! (Avant que je ne change d'avis, surtout…). Je ne sais pas s'il est à sa place ici, il n'est pas particulièrement littéraire… N'hésitez pas à me dire si vous trouvez que ça tient plus du journal intime que du récit, et je supprimerai ce post.
Pour les personnes lisant ceci qui n'auraient encore lu aucun de mes posts du genre (ils remontent tous pas mal, maintenant…), il s'agit de courts textes que j'écrivais essentiellement dans le cadre de mes stages de médecine. J'ai continué à en écrire depuis que j'ai commencé à pratiquer, mais j'attends d'avoir plus de recul par rapport à ces "nouveaux" textes pour les publier.
Bonne lecture !
Madame P.
7ème année de médecine - Juin
À l’heure où j’écris ces lignes, je suis au terme de mes sept ans d’université et je viens de finir mon tout dernier stage en tant qu’étudiante en médecine. Le prochain patient que je verrai, ce sera en tant qu’assistante.*
Et aujourd’hui, je voulais parler de Madame P.
Ce stage était probablement l’un des plus difficiles sur le plan émotionnel, mais aussi des plus formateurs de ces dernières années. C’était un stage aux soins palliatifs : je faisais partie de l’équipe qui s’occupe de la liaison entre ce service et le reste de l’hôpital.
Il y a de cela une ou deux semaines, nous sommes appelés par un spécialiste qui reçoit en consultation une patiente atteinte d’un cancer avancé. Elle a une très longue histoire médicale faite d’examens complémentaires, d’opérations, de chimiothérapies, de radiothérapies, et surtout d’échecs successifs. Les résultats du dernier examen réalisé sont d'ailleurs tombés le jour même : Madame P. vient d’apprendre qu’elle a des métastases partout. Dans le cerveau, dans la thyroïde, dans les poumons, dans le foie, dans la rate, dans le pancréas… Absolument partout. Et surtout, Madame P. a mal. On nous appelle parce qu’il faudrait l’hospitaliser afin de soulager ses douleurs et d’envisager « la suite ».
Quand nous arrivons dans la salle de consultation, Madame P. est accompagnée de son mari, qui est au bord des larmes. Ses yeux sont rouges et humides, et ses lèvres tremblent, par moments. Seulement, il ne sait plus où les poser, ses larmes, je crois qu’il les a déjà trop déversées partout autour de lui. Alors il détourne le regard sitôt qu’il a croisé le vôtre, et il fixe le plafond. Comme pour refaire couler ces pleurs en lui-même, en attendant de trouver un nouvel endroit où s’en décharger.
Oui, son mari est sur le point de craquer, à Madame P. Mais pas elle.
Elle a été abîmée de partout, Madame P. Maigre, presque filiforme, elle utilise toute l'énergie que son cancer lui laisse encore pour rester bien droite dans sa chaise roulante – la marche lui est devenue impossible à cause d’une métastase à la hanche trop douloureuse. Elle a les joues creuses encadrées par des cheveux bruns secs et cassants, deux grands yeux bleus enfoncés dans leurs orbites, et une partie de son visage finement ridé ne peut plus bouger aussi bien que l’autre à cause d’une atteinte du nerf facial.
Mais moi, je le vois au premier regard : elle a été abîmée de partout, Madame P. Sauf dans son âme.
Elle nous regarde sereinement, malgré la douleur, malgré la fatigue qui l’empêche presque de lever les bras, malgré sa paupière gauche qui ne se ferme plus tout à fait, et nous dit qu’elle est prête. Que la mort ne l'effraye pas, qu'elle a d’ailleurs déjà fait la plupart des démarches pour une demande d’euthanasie, au cas où... Tout ce qu’elle demande, c'est de ne plus avoir mal. Et oui, aussi, qu’on prenne en charge la souffrance de sa famille, surtout sa fille qui vient d’avoir un enfant il y a quelques mois et qui vit très difficilement cette situation.
On l’a donc transférée aux soins palliatifs.
Outre l’équipe de liaison, je travaillais aussi tous les jours au sein de ce service. Tous les jours, ou presque, sur la plus grande partie de deux semaines, j’ai vu Madame P., et sa famille qui ne quittait jamais son chevet. Parfois avec des médecins superviseurs, parfois seule, j’ai discuté des heures avec eux. De ce que Madame voulait. De ce que la famille voulait. De leurs peurs. De leurs interrogations. L'avantage des soins palliatifs, c’est qu’on peut consacrer beaucoup de temps à chaque patient.
Peut-être que j’en ai trop fait, que je me suis trop attachée. Mais Madame P., avec ses yeux d’un azur serein dont un se fermait de moins en moins chaque jour et son demi-sourire qui ressurgissait quand on lui parlait, même quand elle avait l’air endormi, était quelqu’un qui donnait envie d’être là, de s’occuper d’elle. Un jour, elle m’a dit que ce qu’elle aimait bien chez moi, c’était ma sincérité. Elle savait que je ne lui mentirais pas sur son état, Madame P., et j’ai eu l’impression qu’on venait de passer un pacte. Qu’elle ne me demanderait pas si elle ne voulait pas savoir, mais que si elle demandait, je lui dirais. Tout.
Il y a quelques jours, j’ai eu un moment seule à seule avec elle pendant que sa famille était partie boire un café. Son état s’était encore dégradé. Son œil gauche était maintenant ouvert en permanence, sans que je sache vraiment si elle continuait à voir de ce côté. Je ne le lui ai jamais posé la question. L’autre œil, le valide, était presque toujours fermé. Elle était très somnolente, un peu confuse, et ne parvenait plus à avaler grand-chose, mais elle n’avait plus mal depuis plusieurs jours et ça, c’était notre grande victoire. Je me suis assise près d’elle, j’ai pris sa main, et je lui ai demandé comment ça allait.
Elle n'a pas eu besoin de me répondre pour que je comprenne que quelque chose clochait. Les rides sur son front formaient un dessin différent de ce que je lui connaissais, ses bras étaient plus tendus, sa nuque plus raide. Pas comme quelqu’un qui a mal – après quelques semaines aux soins palliatifs, j’arrivais à faire la part des choses – mais comme quelqu’un de tourmenté. Je lui ai dit :
— Madame, je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que ça va moins bien aujourd’hui. Je vous ai toujours connue calme et sereine, et là ce n’est pas ce que je vois.
La moitié de sa bouche qu’elle contrôlait encore s’est retroussée en un petit sourire, et elle a très légèrement hoché la tête. Il lui était devenu difficile de faire plus.
— Bon, je vais essayer de vous aider à me dire ce qui ne va pas.
Elle a fait l’effort d’ouvrir son deuxième œil. Ça, ça voulait dire que c’était vraiment important pour elle, ce qui allait se passer maintenant.
Depuis le moment où je m'étais assise à son chevet, je caressais doucement son avant-bras de ma main libre. Je ne m’en suis rendu compte qu'après plusieurs minutes, mais j’ai continué. Madame P. ne rechignait pas aux contacts. Tout en faisant cela, j’avançais une hypothèse après l’autre, et elle me répondait d’un petit souffle, ou d’un infime mouvement de tête.
— Est-ce que c’est la douleur ?
— Non…
— Les nausées ?
— Non…
— Quelque chose de physique ?
— Non…
— La peur de mourir ?
— Non…
— L’angoisse par rapport à votre famille ?
— … Non…
— Le bruit ?
— Non…
— Vous avez soif ?
— Oui…
Je l’ai aidée à boire. Mais je savais que c’était loin d’être la vraie raison.
— Autre chose ?
— Oui…
— Je vois que vous êtes épuisée, vous voulez que je repasse plus tard ?
— Non…
— Vous êtes sûre ? Je peux appeler votre famille…
— Non… Restez…
— Je sèche…
Il m’a fallu près de trois quarts d’heure pour déchiffrer ce qui était si important à ses yeux. Elle commençait une phrase, prononçant quelques mots dont les derniers se fondaient en un murmure inintelligible, puis s’interrompait durant de longues minutes, accablée, avant de reprendre. Encore et encore. Parfois, elle perdait le fil, et il fallait alors tout recommencer. Mais au fond, je le voyais, dans ses yeux, qu’elle savait exactement ce qu’elle voulait me dire, comme une lumière vive, un phare pour son esprit balloté dans des flots de fatigue et de désorientation. Finalement, elle a réussi à me dire une phrase, souffle par souffle.
— Hier… on m’a dit… qu’on allait… m’euthanasier…demain.
— Vous voulez dire, contre votre gré ?
— Oui…
J’ai serré sa main, et je lui ai expliqué que bien sûr que non, on ne ferait jamais rien contre sa volonté, qu’on avait compris son désir de mourir sans douleur et de laisser la nature s’occuper du reste. J’ai monologué longtemps. Elle avait refermé son œil valide, mais je sentais qu’elle n’en perdait pas une miette. Elle savait que je lui dirais toujours la vérité. Ça l’a rassurée. Nous avons conclu qu’il s’agissait sûrement d’un des nombreux cauchemars qu’elle avait parfois du mal à distinguer de la réalité, ces derniers jours.
Je connaissais très bien l’équipe et, sans la croire exempte de défauts, je savais pertinemment que jamais un de ses membres n’irait dire une chose d’une telle gravité à une patiente.
Suite à cela, j’ai encore eu plusieurs longues discussions avec la famille sur la sédation, les protocoles de détresse, l’euthanasie. Ils avaient peur qu’elle ne meure en s’étouffant. N'avait-on oublié aucune option pour sa prise en charge ? Quelles étaient ses médications actuelles ? Dans quel but les donnait-on ? Est-ce que ça risquait « d’accélérer » les choses ? Pourquoi en donnait-on certaines en sous-cutané, d’autres par voie intraveineuse ? Elle ne pourrait vraiment plus rien avaler ? Combien de temps, avant la fin ? Comment pouvait-on être sûre, si elle était endormie, qu’elle ne souffre pas ?
Moi, j’aimais bien prendre le temps avec cette famille. En tant que membre du personnel soignant, j’essaye de le faire avec toutes les familles, bien sûr, mais il y en a avec lesquelles c’est plus facile que d’autres. On n'y peut rien.
Je ressortais souvent de ces conversations complètement lessivée. J’allais alors discrètement me réfugier dans le bureau des médecins (quand il était vide), l’esprit en ébullition, un peu tremblante. Je reprenais contenance après avoir donné tout ce que j’avais d’attention pour répondre à leurs questions, d’empathie pour les écouter épancher leur souffrance, d’énergie pour ne pas pleurer avec eux. Pour garder mon petit mur mental debout, celui que j’ai construit au cours de ma formation et qui me protège de vivre la même chose que les gens que j’ai en face de moi.
Aujourd’hui, la fille de Madame P. m’a interceptée dans le couloir tandis que je me rendais à la cantine sur mon temps de midi. Cette fille qui souffrait tant, alors qu’elle devait s’occuper de son nourrisson de quelques mois, de voir sa propre mère s’en aller. Celle qui, la première fois que je l’avais rencontrée avec le reste de la famille, me tournait presque le dos tant ce que j’avais à dire était difficile à entendre.
— Je peux vous parler une minute ?
— Bien sûr.
Je pensais qu’elle avait encore des questions à me poser. Je me suis efforcée de me souvenir si, finalement, on avait majoré les morphiniques de Madame P. durant la matinée ou pas. Ou ses benzodiazépines, peut-être ? Mais la tirade qui a suivi m’a prise de court :
— Je tenais à vous remercier, sincèrement. Merci pour tout, de nous avoir autant accompagnés, d’avoir été aussi présente, toujours claire avec nous, d’avoir pris le temps. Je sais que vous êtes encore officiellement stagiaire, mais pour moi, et pour toute notre famille, vous êtes déjà un très grand médecin. Je sais que ma mère vous apprécie beaucoup, vous avez été un soutien incroyable.
Comme avec Monsieur I., j’ai failli pleurer.
Peut-être, en fin de compte, que je ne m’étais pas trop attachée.
Pour le moment, Madame P. est encore en vie. Elle a finalement été sédatée pour son propre confort, et selon ses volontés. Avant de quitter l’hôpital, je suis passée lui dire au revoir dans son sommeil, ainsi qu’à sa famille. Elle était détendue. Je sais que d’ici quelques jours, Madame P. ne sera plus de ce monde.
J’espère que nous lui offrirons un départ paisible jusqu’au bout.
* En Belgique, un stagiaire est l'équivalent d'un externe, et l'assistant est l'équivalent d'un interne (à peu de choses près).