Marre.
Marre de ces gens, marre de cette ville, marre de ce monde de merde.
La porte métallique de l'immeuble de bureaux se referme derrière moi dans un claquement d'outre-tombe, qui résonne à mes oreilles comme une sentence, un marteau qui s'abat sur un petit socle de bois et scelle ma destinée. Il me faut un petit temps pour me remettre du choc et réaliser qu'on commence à me dévisager. Je bloque le passage.
Bon, ça ne sert à rien de rester planté là comme un poireau pas frais. Je jette un regard de défi aux gens qui passent devant moi, puis me mets à marcher d'un pas vif. Les derniers mois me reviennent en mémoire ; la séparation, le déménagement, l'angoisse, les nuits blanches, les envois de CV, les réponses négatives qui pleuvent incessamment, les unes après les autres... Puis une opportunité une seule, qui me semble correspondre en tout point à mes attentes.
Visiblement, moi, je ne correspondais pas.
Mon pied percute rageusement une canette vide qui traîne au sol, l'envoyant valser à quelques mètres de là, dans la gueule d'un chien dont le propriétaire fait un bond de surprise, puis s'insurge.
Il fonce sur moi comme les Cavaliers de l'Apocalypse - les quatre à la fois. À la vitesse limitée que lui inflige son quintal, cependant, je ne risque pas grand-chose. Quand il arrive à ma hauteur, je prends le parti de serrer les dents sans broncher le temps qu'il déverse sa colère. Je n'ai plus l'énergie de réagir. Je n'ai plus l'énergie de quoi que ce soit, en fait... Je l'entends à peine, et ne vois même pas son visage. Je me sens hors du monde, comme un ectoplasme qui résiderait dans une dimension parallèle où le temps s'écoule au ralenti.
Je réponds en pensées uniquement. Ouais, j'ai envoyé une putain de canette dans ton clébard. Nan, j'lai pas fait exprès. Il a toujours son œil, non ? Il a toujours le poil noir luisant, la truffe humide, la langue pendante, n'est-il pas ? D'ailleurs, il a l'air déjà plus préoccupé par les effluves émanant des déjections d'un comparse que par l'outrage qui lui a été fait.
Le débit du proprio du clebs finit par se tarir. Je crois qu'il réalise que je fais un piètre punching-ball et qu'il va devoir aller répandre son fiel ailleurs. Il renifle d'un air important, puis, d'un geste de la main qui semble me signifier mon insignifiance, prend congé de moi.
Je lève les yeux vers le ciel gris, ceint de bâtiments ternes aux vitres aveugles. Tout autour, le monde m'apparaît sans relief. Les gens qui me croisent ou me dépassent m'apparaissent plats, comme dans ces vieux films muets en noir et blanc. Ils marchent au pas, d'un air pressé, sous la bruine de ce mois de septembre. C'en serait presque comique, si c'était pas si déprimant.
J'avais de l'énergie, pourtant. J'en ai eu des flots à revendre, en mon temps. P't-être bien que je l'ai brûlée par les deux bouts, que c'est pour ça qu'il m'en reste rien. Je regarde la foule autour de moi d'un air dégoûté. J'ai plus voyagé que tous ces péquenauds réunis. Chili, Inde, Burundi, Suède, Guatemala, Japon, Vietnam, Libye,... Sans compter les trois quarts de l'Europe.
J'ai tout vu, tout entendu, tout fait. J'ai vécu cinq vies en une. Qui d'autre peut se targuer d'avoir enseigné les mathématiques au Maroc, d'avoir travaillé à réparer les machines d'imagerie médicale au Sénégal et d'avoir été professeur de parapente au Pérou ?
Et qu'est-ce qu'il me reste de tout ça, maintenant ?
Je reprends mon trajet, indécis quant à ma destination.
Au cours de toutes mes pérégrinations, j'ai toujours eu un mot d'ordre : « quand tu sais pas quoi faire, fais comme les locaux. » Ils font quoi, les habitants de Chausy-En-Aultre, quand ils viennent de se faire recaler à un entretien d'embauche ?
C'est le moment que choisit un rire gras pour monter d'une porte de bois largement ouverte, à côté de laquelle une pin-up aux jambes trop longues m'adresse un clin d'œil, le doigt aguicheur pointé sur une affiche « Café ─ Bar ─ Petite restauration ». Je m'approche. Vue de plus près, la pin-up est vraiment dessinée de la main gauche. Son œil droit dit merde à l'autre, elle a un sourire de travers et ses mains sont beaucoup trop petites par rapport au reste de son corps.
Non, quand même pas.
Cette fois, je vais faire une entorse à ma règle d'or.
Je me détourne, l'esprit vide. Cette envie de rien. Je ne sais pas d'où elle vient, je n'ai jamais connu ça. En fait, je crois que je n'avais jamais tout su auparavant, comme je sais maintenant.
Je sais que si je rentre dans ce café, je vais voir Dédé, 57 ans, accoudé au bar avec une chope à moitié pleine dans la main, une goutte d'alcool perdue dans sa barbe, poser brutalement contenant et contenu sur le bois taché en grognant tandis que l'équipe locale de foot perd lamentablement contre l'équipe d'à côté sur le vieil écran de télé suspendu dans un coin.
Je sais que si je continue ma route vers le parc, je vais passer à côté du SDF qui a fait d'un coin de rue son chez-lui, celui qui a les deux dents de devant manquantes. Je fais toujours semblant de regarder dans mon porte-monnaie quand il m'accoste, mais je n'ai jamais de pièce sur moi, et je le sais pertinemment. Lui aussi, je crois.
Je sais que si je rentre chez moi, à cette heure-ci, je vais me taper les transports surchargés de monde, dont la blonde platine qui habite près de chez moi et qui va commencer sa rotation au café où elle travaille, habillée, comme tous les jeudis, de sa jupe courte turquoise et de son haut noir.
J'ai l'impression que tous mes futurs possibles s'étalent devant moi comme une morne succession de choix aux conséquences prévisibles. Et je déteste ça.
Sur un coup de tête, je prends la première rue qui s'offre à ma droite. Je ne sais pas où elle mène, et c'est exactement l'idée.
Elle est sale, étroite, vide... et dénuée de tout intérêt.
Aussitôt, mon élan de témérité s'envole, et je m'arrête. Un brutal accès d'hilarité désabusée me gagne, et un rire jaune m'échappe. Comment en suis-je arrivé à essayer de pimenter ma vie en prenant une rue au hasard dans la ville calme où j'habite ? C'est pathétique. Si quelqu'un me voyait maintenant, ricanant tout seul dans une ruelle sombre, je serais bon pour l'asile. Ça, ce serait une vraie aventure, un changement inattendu.
Mes jambes s'animent d'elles-mêmes et me guident dans le dédale des rues, tandis que je garde les yeux fixés au sol. Je prends une intersection, puis une deuxième. J'avance ainsi, le regard vide, durant un temps qui me paraît infini, avant de déboucher sur une petite place engoncée entre cinq immeubles gris, dont le centre est occupé par une vieille fontaine asséchée. La sculpture géométrique de métal qui la surmonte est hideuse.
La terrasse d'un unique café déborde sur les pavés inégaux, occupée par un couple aux yeux bovins en train de boire en silence, l'un en face de l'autre, plongés dans leurs pensées au point qu'on se demande s'ils referont un jour surface. Une dame âgée accompagnée d'un petit chien blanc qui jappe à ses côtés lit son journal, tout en sirotant à gorgées économes un thé déjà froid.
Je décide de m'asseoir face à la fontaine, à côté d'une table qui semble prise, mais dont l'occupant est momentanément absent. Un serveur aux allures de mafieux russe vient prendre ma commande. Une bière pression s'il vous plaît.
Je suis en train de tenter de déterminer par élimination de quel trouble psychiatrique l'auteur de la fontaine devait être atteint, lorsque j'entends des pas claquer dans mon dos. Une personne s'approche de la table attenante à la mienne - une femme, vu le bruit de talons qui la précède. Lorsqu'elle arrive à quelques mètres de moi, je tourne légèrement la tête pour la détailler discrètement.
Elle tranche totalement sur toute la grisaille environnante. Habillée d'une robe jaune à fleurs qui souligne sa taille fine, elle porte des talons et une fine étole aussi écarlates que ses ongles, parfaitement unis avec son rouge à lèvres. Le visage carré et sûr, les yeux verts soulignés par un train de khôl, elle dispense une impression de liberté encore accentuée par ses cheveux auburn frisés, décoiffés, coupés juste sous le menton. Elle fouille dans son sac à la recherche, probablement, de son portefeuille. Elle en sort divers objets qu'elle pose sur la table.
Une violente pétarade de moto retentit alors à l'autre bout de la place, détournant quelques instants mon attention de la jeune femme. Quand mon regard se porte de nouveau sur elle, elle est en train de déposer un billet sur sa table. Elle range ses affaires avec des gestes sûrs et fluides, puis s'en va. Je la regarde s'éloigner, intrigué, la tête pleine de questions sur ses origines, sa vie, ses occupations...
Le serveur ne tarde pas à venir chercher son maigre gain. Tandis qu'il débarrasse le verre de mon inconnue, je remarque quelque chose au sol : une paire de lunettes noires, probablement tombées du sac de ma voisine de table tandis qu'elle le retournait de fond en combles. J'attends que le serveur soit parti, puis je me penche et les ramasse.
Elles sont étrangement banales pour la personne que je viens de voir partir. Ni vraiment rondes ni tout à fait carrées, ni grandes ni petites, elles pourraient appartenir tant à un homme qu'à une femme. Elles n'ont aucun charme, aucun cachet. J'ai du mal à imaginer une jeune femme aussi haute en couleurs porter un accessoire pareil.
Je glisse les lunettes dans une poche large, avec la vague idée de revenir ici un jour prochain pour revoir cette fille et engager la conversation en les lui rendant. Au pire, je les garderai pour moi. Il m'en manquait justement.
Une heure plus tard, je règle à mon tour ma consommation et prends le chemin de mon appartement. Je passe une soirée insipide à boire une deuxième bière tiède devant une émission de télé-réalité qui me grille les neurones au lance-flammes, puis à lire les trois messages que mes rares connaissances m'ont envoyés pour s'enquérir de mon épreuve du jour. Je leur fais comprendre mon énième échec en quelques phrases courtes qui n'incitent pas au développement, puis je me mets au lit, en tentant de ne pas penser à l'état de mon compte en banque... ni à celui de mon existence en général.
Le lendemain, le soleil apparaît pour la première fois derrière l'épaisse couche de nuages qui semblait avoir définitivement conquis le ciel. Les températures sont remontées, contrairement à mon moral. En milieu d'après-midi, poussé par un sentiment d'étouffement difficilement contrôlable, je finis par fuir mon lieu de résidence.
Dehors, la lumière m'aveugle l'espace d'un instant au moment où je franchis le seuil de mon immeuble. La main en visière, je laisse à mes yeux quelques secondes pour s'acclimater, puis je me remets en marche, sans trop savoir pourquoi. Je suis aussi perdu que la veille, mais je sens le besoin de sortir, de me diriger quelque part, n'importe où. Peut-être pour compenser cette impression lancinante de foncer droit dans le mur.
Les rayons solaires se reflètent sur les façades anthracite tandis que j'avance. Un temps pareil en cette saison est plutôt exceptionnel, mais je ne parviens pas à en profiter. Tout ce que cela m'apporte, ce sont des yeux larmoyants.
Je me souviens alors des lunettes de soleil toujours enfoncées dans la poche de mon jeans. Parfois, malgré tout, la vie n'est pas si mal faite. Je les sors, les déplie et les examine puis, avec un haussement d'épaules, les installe sur mon nez.
Contrairement à ce que j'anticipais, mon environnement ne s'assombrit pas. Certes, je ne suis plus ébloui par le soleil, mais je n'ai pas l'impression de voir ce qui m'entoure au travers d'un filtre monochrome. Ma vision semble avoir changé, mais d'une manière que je peine à dépeindre.
Le fait de les avoir sorties me ramène à la jeune inconnue de la veille, et l'envie me prend de tenter de la retrouver pour lui rendre son bien... en échange, idéalement, d'un café avec elle.
Tandis que je déambule dans la ville, je remarque l'un ou l'autre détail étrange, comme par exemple cet arbre, desséché, dont les branches tortueuses s'élancent vers le ciel tels des doigts accusateurs proférant quelque malédiction, ou cette façade miteuse dont la peinture blanche craquelée par endroits révèle une brique rouge sang, comme une plaie ouverte qui ne cicatrisera jamais. Je vois des vêtements colorés d'homme et de femme sécher à un balcon et se soulever sous une brise légère, puis s'enlacer comme le feraient des amants. J'aperçois, dans un coin de rue, une mousse verte et douce tenter de conquérir un mur, mais être mise en échec par le béton noir. Un chien qui aboie derrière une barrière m'apparaît comme un dangereux molosse prêt à déchirer ma chair entre ses dents jaunes, un enfant dans une poussette souffle des bulles irisées dont les reflets me rappellent quelque nébuleuse.
Le retour à la place de la veille se déroule ainsi comme une aventure. Les couleurs sont aussi vives que la joie ou aussi sombres que la mort. Les contrastes sont plus marqués, les objets prennent vie, chaque évènement se pare d'une signification cachée. Et cette impression d'irréel gonfle à chaque pas que je fais.
Lorsque j'arrive enfin devant le café, une grande déception m'attend. De jeune fille en robe jaune, point. En revanche, la vieille dame de la veille est de nouveau là, en train de siroter son thé. Je la reconnais, mais elle m'apparaît sous un tout autre jour que la veille. Je prends un instant pour détailler la légère courbure distinguée de son poignet lorsqu'elle porte la tasse à ses lèvres, la fragilité de l'âge qui fait trembloter son bras. Je remarque les fines rides qui tissent sur son visage une toile unique, comme si sa peau était parée d'une dentelle des plus délicates, ainsi que le bleu vif et intelligent de ses yeux qui n'a point été terni par les ans.
Je décide de m'installer et d'attendre, un expresso fumant posé devant moi.
Je manque de tomber de ma chaise lorsque, un quart d'heure environ après mon arrivée, je vois accourir la jeune femme de la veille. Pas de robe, cette fois, mais un pantalon taille haute de lin blanc ceint d'une large ceinture noire, et surmonté d'un top bleu vif. Elle s'avance d'un pas pressé, mais racé, qui conserve toute son élégance. Elle garde les yeux fixés sur le café et se penche d'un côté puis de l'autre, comme si elle cherchait à apercevoir quelque chose.
Finalement son regard se pose sur moi, et elle semble percuter un mur invisible. Ses yeux s'agrandissent de surprise et je vois un « o » parfait se dessiner sur ses lèvres pleines. Nous restons là quelques instants, à nous dévisager, puis son expression se transforme en un masque mystérieux. Elle s'approche d'une démarche lente, mesurée, presque chaloupée.
─ Bonjour, me dit-elle, d'une voix claire.
─ Bonjour.
─ Vous avez trouvé les lunettes.
Elle a un petit sourire en coin et ses yeux brillent d'une étincelle espiègle.
─ Oui, je suis venu vous les rendre.
─ Inutile.
Elle m'arrête d'un geste alors que je m'apprête à me lever, puis soupire.
─ Elles vous ont choisi. Promettez-moi seulement de les laisser partir lorsqu'elles choisiront quelqu'un d'autre. Mais, pour l'heure, c'est à votre tour,...
─ À mon tour de quoi ?
─ De voir.
Et, sur cette phrase sibylline, elle tourne talons et s'éloigne, disparaissant de ma vue tel un mirage.