La plénitude au nom de quoi
Elle était assise au bout du débarcadère et balançait ses jambes au-dessus de l'eau limpide. Son regard suivait les trémoussements de tous petits poissons. Autour d'elle l'air était chaud et immobile, dérangé seulement par les douces modulations d'un merle, le bruissement des roseaux, et le craquètement irrégulier de quelque oiseau de lac. Au loin on apercevait de grosses collines vert foncé et la ville qui déversait ses maisons dans toutes les directions, comme un delta à la recherche de la mer. Un train arrivait en gare, depuis cette distance, il ressemblait à un jouet rouge et blanc. Les cloches d'un village sonnèrent quatre fois.
Elle soupira, jeta un dernier coup d'œil à la ville scintillante, puis se leva et remonta le long de la jetée sans se dépêcher. Elle se dirigea vers la seule maison qui coupait l'unité de la forêt, un colossal chalet en bois sombre qui trônait là semblable à ces solitaires rochers de granit déportés par quelque glacier. Elle poussa le portail en bois, grimpa rapidement le peu de marches qui la séparaient de l'entrée et pénétra dans le vestibule frais où elle se défit de ses sandales. À l'intérieur, tout était silencieux. Ses parents déjeunaient chez sa tante et sa sœur sirotait des Apérol Spritz en ville avec des amies. Elle retira une carafe en verre d'une armoire de la cuisine et la remplit d'eau, attrapa un stylo et un petit carnet qui traînaient sur le comptoir et les fourra dans la poche de son short. Elle sortit sur la terrasse, déposa la carafe sur la table en verre, tira une chaise, s'y assit, ouvrit son cahier et commença à écrire.
23 juillet 2018
J'ai merdé et maintenant Helena me déteste. Comment mais comment ai-je pu être aussi conne égoïste aussi pute ? On pourrait croire que c'était son sourire genre Jess Mariano dans Gilmore Girls, une posture de lèvres qui promettaient que des emmerdes, ses Ray-Ban au nez comme s'il en faisait la pub mais en fait c'était pas ça. Je croulais sous l'ennui parce que tout dans cette ville n'est qu'une sempiternelle répétition de soi-même, parce que les conneries de mes amies ne me surprennent plus et que boire et avaler des pilules ne suffit plus à donner une quelconque allure à mes soirées. Je mourrais d'envie de m'enfuir, de me découvrir une nouvelle routine à Londres à Berlin à Florence peu importe, mais j'étais trop attachée à ma famille. Chaque jour je ravalais ma claustrophobie et me sentais faible, une contradiction, lâche, et pourtant merde c'était juillet. Et lui, hier, par-dessus mon écœurement ou à travers lui, il a tissé pendant des heures des phrases que je n'attendais plus, il a écarté les bras et dans leur envergure des châteaux des dunes et la mer... alors j'ai accroché, j'ai dit oui et il m'a bouffée jusqu'entre les jambes. Helena. Merde merde merde. Elle ne m'a même pas crié dessus quand elle a su, elle avait juste plaqué au visage cet air froid et déçu ça m'a tronçonné le cœur. Qui sait ce que j'ai infligé au sien.
Ça avait pourtant bien commencé. Bières au bord du lac, elle et moi à nous raconter nos histoires comme on le fait depuis nos onze ans et le reste pendant quelques heures est réduit à pas grand chose et ma force me revient et l'envie d'espérer. Tout est étalé facile d'accès devant nos pieds, il suffit d'en rire et d'écarter les mauvais choix. Elle m'a parlé de Séba et de Pierre parce qu'elle hésitait depuis des semaines, elle hésite toujours comme s'il y avait quelque part une bonne réponse épinglée à un mur, comme si l'un des deux était objectivement meilleur que l'autre et qu'à force de déductions logiques elle parviendrait à la solution. J'ai quand même misé sur Séba, pour ses biceps et son aura d'ours protecteur. Et puis j'ai essayé de lui expliquer comment pour moi dernièrement c'est le zéro Kelvin, rien ne bouge, aucun regard qui me retourne, qui me raconte des histoires différemment, que des vieilleries que je ne supporte plus de me traîner au cul et parfois ce dégoût de tout ce qui m'entoure, je me sens sale. Cette même ville depuis trop longtemps, ces visages aux yeux crâneurs comme s'ils disaient La vie on l'a maîtrisée amadouée on est les rois. Moi ça me donne juste envie de crier. Bref. Les bières, nos histoires, pis on rigole jusqu'à se foutre des crampes aux abdos, alors comment ai-je pu être aussi conne !
C'était soirée King Boat, à 18h30 on s'est donc mises en route pour chopper la meilleure place sur le bateau. On a encore avalé une bière sur le débarcadère, les gens affluaient, Marie, Dani et Anna nous ont rejoint, j'ai vu Aless, James et Gius de loin, et puis Séba, j'ai donné un coup de coude à Helena elle a rougi – elle rougit toujours comme si à la vue de Séba un porno se mettait en marche derrière ses yeux. Bref, au final je me sentais bien même si je connaissais la suite par cœur. J'avais mes copines, ma bière et mes clopes. On a enfin pu accéder au bateau, j'ai embarqué en premier, le sécu n'a pas remarqué mes Heineken dissimulées au fond de mon sac, je me suis dépêchée jusqu'à notre table sur le pont arrière. Dani et Anna se sont occupées de la première tournée de Mojitos, l'espace s'est vite rempli et le bateau a quitté le port. Il faisait encore tellement chaud. On fumait, on regardait la ville s'éloigner, le soleil flambait haut dans le ciel, les boissons étaient trop sucrées et le DJ a commencé à mixer. De l'électro mais assez chill, ça accompagnait élégamment cet air dense presque méditerranéen. Bon pis le temps a passé comme ça, comme il passe toujours, entre allers et retours au bar ou aux toilettes derrières lesquelles s'alignent des filles à la vessie qui goutte tandis que les mecs se faufilent en ricanant, entre clopes et Mojitos, et puis Gin Fizz ou Spritz histoire de varier, et puis les mouvements se font plus amples, les bras s'allongent, ça s'touche ici et là, ça s'met à danser. Les sécus paniquent quand les gens escaladent les tables, y a quelques mecs qui me regardent en souriant mais ça m'fait que dalle parce que rien de nouveau dans leurs yeux, toujours cette même histoire salut on flirte on s'marre on rentre on baise une bise ciao et voilà. Ça ne justifie quand même pas la suite.
En fait je l'avais déjà aperçu sur le débarcadère, mais j'y avais pas trop fait attention et surtout j'avais rien dit à Helena, parce que ce mec lui a gonflé le cœur de promesses pendant des mois pis après il l'a troué. Mais il était là, son air à la Jess Mariano et ses Ray-Ban et de temps en temps il me regardait. Deux trois fois sur le chemin du bar ou des toilettes, nos sourires se sont emmêlés et malgré l'alcool, quelque chose remuait dans mon ventre. Malgré mon indifférence de vétérane aux garçons de cette petite ville et malgré l'interdit comme un marqueur rouge encerclant son prénom. Dimitri. J'avais détesté des dizaines de filles qui l'avaient fréquenté par solidarité envers Helena. Je l'avais traité de mille insultes nauséabondes afin de la consoler. Le bateau a fait sa première escale, le soleil plongeait gentiment derrière les collines il barbouillait tout de trainées rose orange et même du vert, Anna a disparu et comme par hasard James aussi, Helena lançait des regards explosifs à Séba son choix était donc fait, moi je rigolais avec Marie et Dani mais dans mon ventre la créature me tourmentait et je voulais vivre.
Le bateau a accosté pour la deuxième fois à la ville, on a dû tous descendre c'était fini alors rendez-vous au bar. Le DJ s'est déplacé côté port, Helena s'est approchée de moi l'air heureux mais gêné, elle m'a dit Ça te dérange pas si je pars Séba m'invite chez lui. J'ai dit Vas-y t'inquiète et la créature s'est réjouie maintenant je l'imagine avec des cornes. Helena partie et tout d'un coup c'était comme s'il n'y avait plus que Dimitri, j'allais aux toilettes, je le croisais, au bar et il me souriait (ou alors c'est moi qui le cherchais ?), et puis sans vraiment que je prenne de décisions, il m'avait déjà mis une boisson entre les mains et me parlait. Et je sais pas, ce qu'il disait, c'était différent. Les significations que dessinaient ses mots chatouillaient mon petit monstre interne, ouvraient des yeux derrière mes yeux, je voyais des choses entre les interstices de toutes les banalités alentours. Le monde se dilata, les mêmes sourires mêmes visages et regards à la con mutèrent, les collines s'écartèrent soudain je me rendis compte que le soleil flambait encore quelque part et qu'ailleurs des dauphins éclaboussaient l'ourlet de l'océan. Mais pas juste comme ces mots que j'écris ici, plus fort, beaucoup plus fort, comme on ressent un coup de foudre j'imagine, seulement que c'était pas de l'amour, plutôt une bouffée de possibilités. On était là, au milieu de la foule alcoolisée, de la bière renversée et des propos obscènes mais moi j'étais loin et il m'accompagnait. Mon écœurement volatilisé laissa place à une faim d'aligator d'alligator, je repoussai les décisions dans les rebords du lendemain...
Pourtant je les vis, les regards de mise en garde de Dani, j'entendis Marie chuchoter Tu fous quoi ? mais sans vraiment m'en rendre compte j'étais déjà en train de le suivre je ne savais où comme si toute cette soirée était en forme de vasque et que je ne pouvais rien faire d'autre que me laisser dégringoler le long de sa courbe. Ses yeux même sans les voir ils parlaient parlaient parlaient et mon cœur régurgitait des vieilles sensations que j'avais mises de côté depuis je ne sais pas en fait. J'avais l'impression qu'il m'était donné le droit de recommencer, d'avoir seize ans encore, avant les malformations les mutilations les blessures reçues et infligées, et de ne pas connaître le mensonge les promesses qui t'enculent tout ça. Il m'emmena loin du bar et des gens, on est entrés dans un immeuble dans l'ascenseur, et c'était sa chaleur par-dessus la mienne je respirais à l'envers. Dans un coin hasardeux de mon esprit je fabulais encore Il va rien se passer, c'est juste pour rigoler, pis il m'a promis une belle vue. Je me disais aussi pour me rassurer, pour m'offrir des excuses et adoucir l'arrière-goût de la trahison qui s'imposait à ma langue, je me disais Helena elle se promène dans les limbes de l'amour avec Séba, ça va pas la déranger, elle l'a déjà oublié et ne souhaite que mon bonheur. Alors au lieu d'hurler non et de m'enfuir je susurrais oui ! et me voilà sur le roof top d'un hôtel en construction et effectivement la vue est sublime et lui malgré ses lunettes de soleil il torture mon petit diable quand il tourne la tête vers moi. Tout au fond de mon esprit, ma raison envoie paître le code social elle sait que ce que je ressens là, aux pieds du ciel mais au-dessus des autres, je ne peux le refuser.
Les heures s'égrènent, la lumière revient à l'Est, s'agrippe aux flancs des Alpes et se hisse dans le ciel. Son corps dans mon corps et notre respiration exacerbée. Helena les autres la soirée le bateau n'existent plus, ma mauvaise décision est prise elle m'a réveillée comme un poing dans la gueule et me fait planer. Chaque seconde est cultivée, donne naissance à un embranchement de possibilités et ce n'est pas à cet homme que je fais l'amour, c'est à ma rébellion, c'est à ce cri qui s'échappe de la parcelle d'existence que je suis car enfin je ressens en une succession d'inondations la vie affluer en moi.
Au petit matin, après deux orgasmes – ou était-ce dix ? et une heure de sommeil, Helena m'est revenue boum ! en tête accompagnée du goût amer de la peur qui gentiment dégoulinait plic ploc dans mon estomac. J'ai quitté Dimitri qui encore traçait des châteaux dans le ciel et me suis mise à la recherche de mon amie. Elle était chez Séba, on s'est retrouvées au bas de l'immeuble, j'ai craché ma trahison à ses pieds mais aussi ces ailes qui tout d'un coup battaient partout en moi.
Elle est là, avec son air déçu et froid, et tronçonne mon cœur parce que j'ai écrasé le sien. Entre elle et moi, le reflet inerte des deux enfants que l'on était et qui se juraient trois fois par jour « pour la vie ». Et puis elle part, je pars, je rentre à la maison et papa et maman ne demandent même plus où j'étais et j'ai mal partout, aux souvenirs, aux décisions que j'ai prises et que je reprendrais je le sais, j'ai mal à ma honte, à mon égoïsme, à cette part de moi que j'ai découverte qui est froide et cette autre qui vibre beaucoup trop au moindre effleurement de la vie. Je souffre parce que j'aime Helena et j'aime ce que cet homme m'a offert et un plus un dans ce cas ça fait juste des gros trous partout où l'espoir avait osé se poser.
Elle reposa le stylo et détourna la tête de son carnet noirci de mots penchés. Elle suivit du regard l'avancée verticale d'une sitelle le long d'un arbre jusqu'à ce qu'elle s'envole. Puis elle se leva, ramena toutes ses affaires à l'intérieur, ramassa son sac à dos qui gisait au bas des escaliers, enfila ses sandales et sortit. Elle empoigna son vélo qui attendait le long de la barrière, l'enfourcha et s'éloigna en pédalant avec énergie.
***
Elle a tant bien que mal réussi à se faufiler dans le bâtiment en construction sans que personne ne la remarque et est remontée sur le toit. Elle parcourt ce petit terrain à ciel ouvert dans toute sa longueur et sa largeur et puis s'assied là où quelques heures auparavant ils faisaient l'amour. Elle se prend la tête entre les mains, se balance accroupie d'avant en arrière. Soudain, quelque chose accroche son regard. Elle relève la tête, tend le bras et ramasse une paire de lunettes de soleil qui lui semble familière, la tourne et la retourne entre ses doigts, puis l'enfile. Elle se redresse comme si quelqu'un avait murmuré « bouh » dans son dos. Les lunettes toujours au nez, elle s'approche du rebord de la terrasse. Elle regarde le ciel, le lac, les montagnes au loin, figée. Une larme étincelle le long de sa joue, quelques sanglots secouent ses épaules. Elle reste ainsi pendant de longues minutes à pleurer en silence et à regarder. Et puis, abruptement, elle saisit les lunettes et les lance par-dessus la barrière. Son regard suit la trajectoire arquée de l'objet noir et sa chute précipitée dans le lac. Elle retourne ensuite à son sac, en sort son téléphone portable, ouvre sa conversation WhatsApp avec Helena qui s'est terminée par un « Je suis tellement désolée » resté sans réponse. Elle écrit : « C'était juste ses putains de lunettes. Toute sa poésie, elle venait des verres teintés je sais pas comment c'est possible mais je l'ai vu. J'ai tout noyé dans le lac maintenant ses histoires seront aussi fades que celles des autres. Je suis désolée pour le mal que je t'ai fait juste parce que j'avais besoin de plénitude ». Elle appuie sur envoyer, ramasse son sac et part.
Yop,
M'a fallu une 2e lecture comprendre que
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
D'abord : Gilmore Girls /o/
Pour le reste... j'ai lu l'histoire de cette adolescente. C'est pas l’adolescence que j'ai eue, du coup je l'ai lue comme j'ai vu passer la mienne, je sais pas trop comment dire ^^ Ca a l'air dense tout ce qu'ils vivent ceux-là quand même. Et triste aussi, y a une phrase très belle dans la partie en italique qui est assez forte.
Comme Ariane je suis pas fan de tous les elle/elle/elle, ça se ressent pas mal sur la fin. Au niveau des personnages c'est pas ultra clair dans la partie en italique que le mec au Ray Ban c'est Dimitri (Y a la phrase : "On pourrait croire que c'était son sourire genre Jess Mariano dans Gilmore Girls, une posture de lèvres qui promettaient que des emmerdes, ses Ray-Ban au nez comme s'il en faisait la pub mais en fait c'était pas ça" -> mais pas son prénom). Après je pense qu'on comprend quand même. Enfin moi c'est ce que j'ai compris.
L'idée dans le fond est chouette et j'ai bien apprécié la lecture :)