La porte a claqué. Je ne sais plus vraiment de quelle porte il s'agit. Une porte d'appartement ? le mien, peut-être, ou d'un bureau, sans doute d'un bar ou d'une simple cage d'escalier anonyme. Je m'arrête. Comme pour attendre quelqu'un qui me courrait après. Un centre social, un magasin où j'aurais oublié quelques affaires ? Rien ne se passe. Je repars mais je ne sais plus trop. J'essaye de me rappeler ce que je sors faire, mais dans le fond, je m'en fous. C'est ça : ce n'est pas tellement que je ne sais plus, c'est surtout que je m'en fous. Du qui quoi quand, du moi où pour. Tout a disparu. C'est comme un flottement passager où je sens précisément l'onde de mes pas, dans les muscles de ma jambe, tout le corps. Je sens l'air qui s'évente sur ma vitesse. Et l'air qui entre, c'est comme s'il se bloquait, que je le retenais aux poumons. C'est un instant bon, très bon, ce flottement. Ce flottement. Je le retiens, fort. Ce flottement laisse se superposer mes passés, mes futurs, il me perd connaissance de l'instant.
L’œil divague et voit presque tout à la fois ; j'ai cru une seconde que j'étais dans un autre pays. Je n'ai pas reconnu la langue des gens dans la rue, alerte pourtant à quelques mots sonnant familiers. Pendant une seconde, j'étais en Allemagne, me dirigeant sac sur le dos vers la gare – j'en ai presque senti le poids. C'était il y a dix ans. La sensation est passée pour une autre : j'ai voulu remettre mon chapeau, vieille habitude de quand je travaillais dans les open-space. Surgissent au présent des entretiens que je dois passer pour y travailler à nouveau.
Je marche un et peu et redescends la rue comme mon esprit, par cheminement.
Je me rends compte de la supercherie de ce que je viens de ressentir, ce flottement. Mais je retiens encore ma respiration. Je bloque parce que je veux prolonger cet état, le plaisir de cette pliure mentale du temps. Pas de chapeau, pas de sac. Autour de moi, les passants passent, leurs formes s'allongent et se mélangent elles-aussi. Dans des détails de leurs habits, de leurs coiffures, de typographies sur les murs, je me projette à des époques que je n'ai même pas connues. Tout ces passants me semblent quantiques, interchangeables, et moi, flottant. Comme personne ne me remarque, ça pourrait être vrai. Leurs visages ne sont jamais les mêmes et pourtant, chaque pli caractéristique d'une moue ou d'une paupière m'évoque des connaissances, des anonymes avec qui j'aurais déjà partagé la foule. Je les observe vieillir, grandir et naître sur mon passage, au gré des poussettes et des cabas. J'ai beau revivre chaque année de ma courte vie, autour il y a toujours la même humanité, celle qui croupit dans ces temps modernes où les câbles poussent plus vite que l'herbe. J'ai beau être tous mes autres moi, les villes où j'ai respiré m'avalent toutes de la même façon.
Une odeur de poubelle, dans la rue, me frappe les narines. J'expire pour évacuer l'odeur. Le souvenir de quelques mois passés à la rue me rattrape. Instinctivement, mon corps longe les murs, courbe l'échine, se rend invisible. Je rejoue mes anciens rôles ; jeu morbide. L'usure sourde de ces jours clochards qui me tire. Mes yeux furètent de droite et de gauche, cherchant de quoi survivre. N'importe quoi.
C'est comme ça que j'arrive à un coin de rue et ce coin de rue, je le connais bien. Relâche. Un carrefour de grands boulevards qui chaque fois me surprend quand j'y déboule. Je ne cherche plus rien, vaincu par les perspectives, cette rue soudainement éventrée par cette ouverture urbaine de rond-point. Le vagabond contemplant un marais d'exhalaisons.
Cet endroit sonne comme un débouché logique. De cheminement. J'y reste pantois. Je m'y suis retrouvé tant de fois, à des moments clés de ma vie – la fin d'histoires d'amour, tristes et mal finies, des débuts de nouvelles ères ou de simples retours au sein de cette ville qui m'a vu naître. Combien de fois m'y suis-je retrouvé pour digérer des souvenirs ? Alors aujourd'hui ? Je contemple et tout se superpose, pour une troisième fois. Avec recul cette fois-ci. Je n'en tire qu'un vide. Celui d'une boucle de pensée qui s'achève, accompagnée par une logique physique inintelligible. Je cesse toute lutte.
« Ou de l'extérieur vers l'intérieur ? »
Je vais m'asseoir. J'ai mes habitudes à ce carrefour : toujours le même banc vert. De l'autre côté de la rue, j'observe quelques dizaines de personnes qui se réunissent, avec des banderoles. Je me suis assis presque sans m'en rendre compte et c'est seulement quand enfin je m'y repose en confiance, que j'aperçois cette paire de lunettes. Je dis « cette paire de lunettes » , car en la voyant, je sais que c'est « cette » paire de lunettes. Elles n'ont rien qui les distinguent, si ce n'est qu'elles sont abandonnées. Je dis « cette », car quand je les vois, je souffle un petit rire, entendu, comme si leur présence était une évidence. Comme si je retrouvais un objet que je ne cherchais plus depuis longtemps, mais qui avait toujours été ironiquement devant moi. Je n'ai aucune raison de penser ça. Les deux verres sont tournés vers moi. Elles me regardent. Je tourne la tête, pour faire comme si je ne les avais pas vues, tente de rationaliser ma réaction. Les gens passent. C'est sans doute ça qui m'a fait avoir ce rire, l'impression d'avoir été observé à mon insu, tout ce temps de ma divagation, pour finalement tomber sur cette conclusion logique : se regarder soi.
Les verres sont teintés, on distingue vaguement à travers parce qu'il n'y a pas de soleil. Le banc vert, c'est comme un îlot de résistance au flot des gens – il ne résiste pas aux gens, il résiste à l'intérêt que la société active y vouerait. En plan fixe, le flot passant se mêle flou avec au milieu, bien nets, moi et ces lunettes qui me regardent.
Je tourne mollement la tête, voir si quelqu'un s'approche, cherche ou attend pour ces lunettes ; ce ne sont que des lunettes, idiot, je me marmonne. Je soupire, m'incline vers elles, les prends en main, les fait tourner entre mes doigts. Ce sont des lunettes de soleil. Elles ont une moustache et un gros nez. J'ouvre les branches – qui sont étonnamment fluides, c'est à dire, sans doute très usées. J'ai l'impression qu'entre mes doigts, les verres tremblent. Je les mets.
Noir. Je tourne la tête. Noir. Fais lentement « non » de la tête, longeant le paysage. Je ne vois rien. Les lunettes sont sans tain. Je les garde sur le nez. Je sens l'acidité de l'air sur ma peau, toute la vie humaine qui s'affaire, égale à elle-même. Le couinement des klaxons et les rainures usées de mon banc, sous mes doigts. Je l'imagine. Je me sens libre. C'est stupide mais je me sens libre. Comme une invisibilité légitimée par un bout de plastique. Le droit, au sein du monde, de ne plus prétendre voir, comprendre tous ces mouvements réglés chaotiques. Ne plus chercher le sens, ne plus aller dans sa direction – qu'elle quelle soit. Les mouvements spectraux du monde se gravent dans l'air, j'en hume les formes, les matérialités. Je peux y calquer ce que je veux. Ce que je sens. je ne vois plus rien, je sens tout. Mon monde est mort dans une erreur de lunettes, vive le monde qui renaît. Le monde qui est tous les mondes à la fois, juste parce que je les imagine. Tous libérés des sens.
« Exactement. C'est une respiration. »
Les verres ont simplement été inversés dans la monture. J'ai pu voir à travers, quand elles étaient face à moi et je me souviens de leur tremblement en les soulevant. Lentement, j'avance deux doigts en fourchette près de leur surface. J'appuie légèrement. Les verres branlent et cèdent tout de suite. Ils coulent sur mes joues tout en griffant mes cernes. Le monde réapparaît, dans toute sa fureur monotonique. Devant moi, des gens qui ont le ventre à moitié vide courent dans un nuage de fumée, fuient derrière des formes robotisées qui frappent à l'aveugle. Sans arrêter mon mouvement, mes deux doigts se posent sur mes paupières. Je me ferme les yeux, me lève et m'en vais.