Une personne désœuvrée tombe sur une paire de lunettes de soleil abandonnée dans un coin de rue. Pensant qu'elle arrivera peut-être à les revendre, elle la ramasse et les met d'un geste instinctif. Le monde change alors soudainement d'apparence : chaque chose qui croise son regard lui apparaît différent, merveilleux, transfiguré. Elle a reçu des yeux de poète.
"Alors, ce qui m'a tenu en haleine à l'écriture de ce truc, c'est de pouvoir orbiter ur le désoeuvrement d'une part, et d'autre part de pouvoir le faire pleinement par cette mise en abime intersectoriel à laquelle je me suis accrochée : pas de scénario à trouver, ça libère de la ram ! Du coup, sans me soucier de quoi comment étout, j'ai juste décrit du discours, un truc qui se déroule comme ça, entre des ponctuations légères, mais en segments plutôt lourds : les idées sont sensées s'enchainer autour de longs morceaux descriptifs d'une temporalité étirée autour de la narration elle-même... je me suis amusé avec l'idée de la lunette du poète, en m'y référant à la fois grâce au maudit poète et à ce que je considère comme une retraite séculaire du spécimen, j'ai aimé jouer de l'opacité et de la transparence des verres magiques ! Je me suis éclaté aussi à détourner l'intérêt, ou plutôt à le faire diverger ailleurs : la boite est, aux yeux du personnage, plus importante que les lunettes qu'il abandonne finalement ; ou le sentier et ses questions existentielle... L'image-thème est vraiment parlante, l'oeil du poète, je retiens surtout d'avoir pu travailler de concert avec le MdE autour de ce concept forcément fondatur..."
Alignements réticule
Ce matin, je ne suis personne.
L'errance organisée aux directions de mes déambulations pédestres, le hasard décérébré d'un jet de semelles un peu trop caoutchoutées pour savoir se montrer dignement responsables d'un chemin à fouler, lui aurait pourtant dessiné un tracé médullosurréné, comme un chaos plombant un début de logique à sa propre destructuration progressive et vers ce qui lui serait un référentiel opposé, un miroir, au sens forcément contraire et par ces directions symétriques, toujours à l'inverse d'un déni systématique de l'effectivité impermise, j'en venais effectivement, ce matin, à n'être personne ni pour personne ni pour moi-même ; pour personne donc, puisqu'il n'y avait rien d'incarné qui fut assez vivant, individu et humain pour apparaître sous ma détermination en tant que personne, et ce, tant le désœuvrement qui me poussait en le moment, à réfuter toute modalité consciente de mon rapport à l'existence, me susurrait à l'oreille les platitudes dont la ténèbre détient la formule, en secret, des artifices les plus sincères en la matière de présence au réel qu'il fut permis de vanter pour et par soi et dans un contexte lucide sur la petite lueur cachée derrière nos yeux, loin profondément au fond du cœur, que nous aimons à appeler sous ces diverses capsules nominatives telles que se retrouvent l'intuition ou l'intelligence, la sensibilité, la pertinence, et tous ces principes conceptuels que la plupart voudraient se voir incarner plus que quiconque, pour soi et pour les autres, parce que c'est ainsi que nos personnes, nos humanités, se réalisent en elles-mêmes, se muent à la spécification de nos essences parfois refoulées, mais encore en soutien élastique lorsque malgré elles, nous ne leur accordons ni la croyance ni la confiance qui firent d'elles ce que nous leur sommes, et ceci même lorsque guidé par un pas aléatoire de chercheur de pas, par la liberté dont les méandres du quartier Bourrache me donnait à des embranchements parcourus entre les trottoirs, les rues calmes, les haies, les maisons et les immeubles, les traverses et les ponts... j'envisageais, entre deux épileptions de lucidité impactées à leur propre explosion, qu'il y en aurait de ces laborieuses secondes, à compter d'ici que je me retrouve à moi-même un but - n'y étais-je pas sensé ne pas plus en trouver un qu'en chercher au moins autant - dont les certitudes d'implications ne me laisseraient néanmoins dans l'instant qu'un écrasant sentiment monolithique, bien trop volumineux oui, pour n'être qu'un emmurement dans la gravité d'un plafond illusoire aplatissant le crâne comme on presse des pommes, si elles étaient subies par inéluctabilité, l'intraçable qui fait que la réalité est réelle, et unique, telle que nous la vivons et à jamais incrustée par elle-même en elle-même, et notamment en cet instant un peu éternel d'un matin que le soleil peinait à réchauffer dans le coin septentrional de la mégalopole, bien que ses rayons furent aussi droits qu'ils avaient toujours tenus en promesse tenue, raides et incisifs, dardant de lignes invisibles les cibles de la volonté de l'astre à nous asperger de sa chaleur ondulatoire, et non en dépit d'une quelconque loi qu'il aurait fallu démontrer pour justifier auprès de quelques incarnations de la raison, oui, je me questionnais en passant le coupe-motorisé d'un pas pas très déhanché pour l'occasion zigzag de l'entrée d'un chemin piéton reliant deux lieux goudronnés par un sentier urbain, de gravier et de pissenlits, se faufilant parmi les quelques végétations ni trop envahissantes pour la ville, ni trop absentes par ignorance ou médisance sur ses propres caractéristiques en ce qui concerne l'emmurement, et moi par la même occasion puisque c'est un sujet qui me parle d'autant plus que je le vis, ce qui n'est visiblement pas le cas de ce ce hêtre planté là sur le bord, et qui ne peut, en apparences, pas se sentir plus immobile que parce qu'il semble à peu près déterminé à vivre ces modalités d'arbre terrien, chose que je ne lui reprocherais pour rien au monde, ni les haches sur ma nuque ni les fachements d'attitudes trop peu délicates pour se rendre à l'évidence des carpathes de mes incisives, oui moi, personne à part moi, en personne, désœuvré par le Grand-Oeuvre, en ce matin où mon incarnation m'a portée jusqu'à dépasser ces demi-barrières en forge citadine de régulation des usagers du sentier - car nul ne saurait s'y sentir obligé - et mes pas, que je ne pense même pas, pas très méthodiques mais claudiquant dans une sorte d'auto-réalisation si instantanée qu'aucun signe de la procédure interne ne se serait permis de faire surface ne serait-ce que dans le fond mou du moi, ni pour ce qu'il aurait eu à manifester, ni pour lui-même dans un remous scintillant une existence humble, modeste étincelle éphémère dans le noir, alors... alors marchant après avoir dépassé l'entrée sécurisée du sentier, je m'y sens non pas chez moi, pas, ni vraiment au clair ou pas même à la lueur d'un jour nouveau tel qu'on pourrait s'en sentir témoin à la coupure qu'on se fait parfois de nos murs habituels, les miens étant aujourd'hui ce néant d'activité qui caractérise mes tribulations, mes marchures aléatoires, commandées par ce que je ne voudrais surtout pas avoir à resituer en une mienne intériorité que visiblement, je ne perçois pas en tant que telle et pour cause, je n'y suis ni en présentiel ni en aucune autre quelconque façon d'être : je ne suis pas, je suis mes propres pas ; et à ce propos c'est tout ce pas que j'ausculte, ce mesurement de mes démesures marchées au pas, trop tôt incalculées dans cet espace où, tout d'un coup, je me sens rassuré de ne pas rouler en automobile, et même apaisé de ne pas dépendre de l'aliénation d'une mécanique dont je n'ai aucune science - qu'en saurais-je, de toutes façons - et alors qu'ici interdite, elle se permet ailleurs et sur le petit rail goudronné de plus en plus institué pour notre liberté de circulation, de pulluler, moi personnellement, je ne suis plus dans cette distinction des ambiances qui me fait redouter les par-chocs, les pare-brises, les pare-buffles et les parkings... jusqu'à ce que réponde à nouveau l'appel de la ville, que je ne peux plus vraiment écouter ici et maintenant, tandis que le gravier grince sous mes caoutchoucs ; moi qui ne suis personne, ce matin [...] ce matin d'entre-deux aéroports, embarquement immédiat vers le transfert d'une fracture à casser, d'une facture trop crasseuse, celle qui m'aurait affichée une note en bas d'un déroulement de papier, comme une liste d'événements à acheter et à consommer, le temps aussi c'est de l'argent parfois, et moi, je me maudis en cet instant de ne pas savoir en faire quoi, puisque j'erre sans but, puisque aucun objectif oppressant ne vient me stresser la vie en pourrissant agréablement mon existence par la recherche effectivement biaisée, celle de me désincarner pour m'oublier, travailler pour fuir la liberté que je n'ose atteindre, et enfin me complaire dans ce qui apparaît de mieux que le bonheur : un devoir moral que je m'octroie pour me sentir meilleur que moi, au mieux du mieux de ma forme, toujours, entre deux gares ou entre deux taxis, il n'y a jamais autrement qu'ici, maintenant, ce pas que je foule presque sans y penser vraiment, mais sans l'oublier non plus, puisque pour une fois depuis trop longtemps, je ne suis plus présent à mon emmurement, mais à celui de mon introspection - c'est dire la distinction - volontaire et mesurée, par effet de surprise certes, puisqu'il m'a fallu un retard ferroviaire pour rater un décollage et ainsi me retrouver coincé, libre du rien d'autre qu'un pas-ce-qui-était-prévu délibérément rempli par ce qui avait commencé comme une promenade, s'était étiré en l'errance organisée par mes pas, et qui maintenant tenait absolument de l'hallucination des décisions de mon corps, lui à présent abandonné à un petit recoin de nature enfermé en pleine mégalopole, un petit recoin de verdure sans aucun vrai mur, où même mon plus petit murmure ne serait pas forcément cacophonisé par un voisinage parfois un peu trop aglutiné à lui-même, mais j'en passerais volontiers, oui de ces vilaineries imparables au mètre-carré, retenez, retenons, que je n'ai qu'une pesée limbique nanoscopique, oui non je ne suis pas du tout présent, et mes pas, sur ce sentier, eh bien ce ne sont pas que les miens, car ils s'appartiennent d'abord en propre, à eux-mêmes, délibérément distincts de leur non-être, par ce qu'ils sont, pour ce qu'ils sont conceptuellement dans mon esprit, certes, mais dans le monde que j'admets comme réel : des pas, oui ; et des pas éternels, qui résonnent presque comme le feraient ceux d'un marcheur fictif un peu trop incarné pour qu'on puisse, depuis notre monde ficteur, lui décider quand et comment marcher... alors tout ceci, tout cela, un pourquoi pas vraiment parce que, je ne suis ce comment ou cet autrement, je ne vois même pas quand s'arrêtera le chemin d'entre-les-noisetiers, sur ces grains gris de grès ou de je ne sais quel granit, quel grossier minéral concassé contre le blé de nos lois morales en matière de circulation, mais oh, alors que je ne suis que simplement à mes questions, j'en oublie que je marche, que je marche au trot, en fait, puisque par l'agitation de ma conglomération limbique en l'occurrence stimulée par le sentier, j'ai inconsciemment accéléré le pas, pas très vite beaucoup plus, mais un peu tout de même, une cadence qui malgré la paix inspiratrice, module plutôt une effervescence, que je crois aduler au moment où j'en prends une mesure de conscience, à une fabulation autour de mes propos sans réponse, sur lesquels je boucle indéfiniment puisque rien ne saurait ni arrêter ni sauvegarder l'avancement du temps, dans ce qui fait une matinée impromptue, un retard contre du temps perdu, et c'en est parti de mes jambes à délier, d'un pantalon un peu trop souvent éloigné de l’effleure d'un brin, pour se retrouver aujourd'hui là maintenant, satiné par une aventure inattendue en costume irrévérencieux pour le chat errant qui se faufile entre mes souliers, le merle au chant déjà trop exotique pour mes habitude sonores - où est-elle cette campagne de nos hymnes - ou encore, la petite chenille de printemps que je vois en train de déguster une feuille qui doit faire cinquante fois le déroulé du système tubulaire de son corps à elle petite chenille, mais quel festin alors, pendant que moi, en cravate de soie et, sobre moi-même tiré de mon destin de touristocrate en mission, à la recherche d'une mallette à rentrer à la maison, mais que je m'embête, voyons, à changer de boîte-aux-lettres à chaque nouveau courrier, celle que je planterais bien là maintenant, sur ce sentier comme on plante un drapeau, "ici j'ai un message, quand j'ai un message", un télégramme ou une bouteille à la mer, avec en manuscrit sur fond altéré par le temps, coincé dans un bol d'air où derrière le verre sans fond, sans teint autre que celui sans ton, quoique un peu vert, vert lagon, de cette cravate de soie que je trimbale comme elle me laisse me promener dans cette forêt d'herbes et de haies au milieu de laquelle je me permets donc de la desserrer, coulant le nœud totalement désabusé par l'ennui de mes emmurements de gorge, ceux qui ne se traduisent que lorsque je tousse sous l'effet d'un vent un peu plus pur ici et maintenant loin, loin des entêtements si chers à nos chercheurs... je marche pendant que le temps est arrêté, toujours [...] et alors que l'univers me consume au travers d'un de ses tentacules, je me laisse digérer, oui, et ainsi je me sens préservé d'une suite catastrophique aux incidences mortelles pour le cosmos, un avion loupé et l'effet papillon du battement de ses ailes, à l'autre bout de la terre dans quarante-huit heures, mais ce n'est pas tout-de-suite, tout-de-suite c'est maintenant et je marche, quelques pas de plus le temps de réaliser tout ceci comme je me le conte ou même pas, j'y pense et puis j'oublie, comme ça, comme l'univers me consume... je n'entends pas le grondement, un peu sourd, qui annonce comme un orage que mes yeux vont se poser immédiatement sur une boîte noire, aussi lisse que plate, que je reconnais aussitôt comme ustensile de rangement, de protection et de transport pour lunettes ; l'objet est magnifique dans son coin de rue, je suis à la fois surpris par la situation et emporté par son réalisme qui me suspend l'étonnement d'une manière particulière, oui cette boîte à lunettes en ébène, probablement, assez rectangulaire et finement taillée pour que je discerne un standing relativement hautain dans sa poursuite d'une perfection obscure mais talentueuse - je m'attendrais presque à voir un signe maçonnique caché dans l'absence de cachette de la pureté de l'objet - mais tout concourt à une sorte d'étrangeté situationnelle, car là, posé en plein milieu de ce coin de sentier, le boîtier sombre fait tout pour briller : alors que moi, qui ne suis personne ce matin, l’étui en bois lui, semble être tout sauf le rien qu'une symbolique colorimétrique tendrait à le voir endosser de néant, et de la construction de son apparence - à ce moment je me demande quelque chose de trop profondément intérieur pour le percevoir - son apparence, oui, qui ne trompe que par béatitude mon regard averti mais imprudent, d'une naïveté estimée en l'instant comme étant un peu trop ponctuée à l'égard de l'apparition pour être un simple état de curiosité, non, là, maintenant, il y a autre chose ; il y a autre chose et je ne le sens pas, happé par l'écarquillement de mes yeux, imperceptible mouvement de mon attention afin de focaliser l'intérêt sur l'inattendu tout-d'un-coup surgi, comme ici, cette boîte à lunettes qui défie toute combustion par l'univers en étant posée là, au milieu d'un nulle part où l'on se serait attendu à la voir : pas un bureau, loin de là même, libération de l'environnement, délire de mon cerveau pour se figurer une raison : qu'a motivé cette situation - je me demande, encore - et comment la prendre en main, pour moi... moi qui ce matin encore, était assez empressé pour ne pas avoir le temps d'envisager que j'en aurais suffisamment et plus pour m'en rendre compte, me rendre compte de cet engouement pour les courses quotidiennes dont nous aimons à maîtriser la vitesse, toujours plus rapide, toujours plus effrénée et ceinte de nos projets de lignes d'arrivée ; les détours que nous ne prenons plus, par besoin de réaliser notre vision du futur, ces détours-là visiblement, me font tomber en l'instant sur ce subsidiaire item de mon histoire personnelle qui, pourtant, semble s'influer d'une façon tout-à-fait singulière en l'instant qui ne m'est ni prémédité ni pour autant à dédommager - le crois-je en tous cas jusqu'à présent - ne serait-ce que par cet émois encore impalpé qui me fait tendre une main, courber un dos, plier des genoux, le tout à l'intention de cet étuis qui se retrouve alors entre mes doigts qui se veulent délicats, ce matin où je ne suis personne... et pourtant ce quelqu'un, que je suis et qui trouve un étuis à lunettes, ici ou probablement un autre quelqu'un avant lui, l'a laissé, très certainement d'une volonté appliquée par conscience des incidences de son geste - jusqu'où mène-t-il alors la danse de ma stupéfaction - et en toute connaissance de causes et effets prévisibles par son entendement ; peut-être m'observe-t-il en ce moment même, mais s'il le fait c'est probablement caché derrière une haie, une paire de jumelles, un treillis militaire et du maquillage mitraillette... ou bien non, peut-être s'en fout-il et a-t-il juste décidé de se débarrasser sans poursuivre la présence à la suite des événements - à moins que - ou alors, autre chose - quel scénario, au final je devrais m'en désintéresser - qu'une prudence m'invite à envisager quelques instants, jusqu'à ce que je cède devant l'irrésistible pandore, si sombre qu'elle en devient impérativement ouvrable en tous points de vue par ma propre raison, à la demande expresse de réponse, la satisfaction de mon sentiment d'interrogation qui ne cessera plus jusqu'à ce qu'un couvercle s'ôte par le mouvement de mes doigts - le voilà séparé du contenant - et moi par-delà toute forme de présence, qui ne fais que prendre l'exacte mesure de la réalité afin de me propulser dans la quête annexe, cette intrigue parallèle à mon empressement perpétuel, ici mis à l'épreuve et pourtant tenté dans ses extrêmes élastiques, le couvercle est ôté, et dedans de la boîte, effectivement, il y a des lunettes ; à ce moment un vent frais, un peu imperceptible mais pas vraiment non plus, m'ébouriffe quelques épis de cheveux, et les haies ondulent à l'uniformité d'un courant d'air, l'air oui ce fluide de nos océans, pendant que je découvre une perle à l'ouverture d'une huître terrestre dont le nacre obscur n'a rien à envier au poisson rampant que je constitue ici, alors que les algues voguent, que les planctons volettent, que les oiseaux nagent en quête de baies à visiter, puisque c'est ainsi qu'un rêve vraiment éveillé me maintient devant l'intérieur de velours - les lunettes sont neuves - dans lequel est installé le dispositif optique au film protecteur opaque encore apposé sur les lentilles, avec une languette sur chaque pour ne pas gratter le verre et pouvoir, sans laisser de trace, user de la transparence promise mais toujours dépensée avant renflouement total et à jamais, du coup, atteint dans un non, dans un refus total de ce que j'ai toujours détesté dans le sens de cet objet qu'est la paire de lunettes, symptôme de l'aveuglement et de tout un tas de cécités propres à nos humanités qui m'apparaissent en l'instant étiqueté à languette, à nouveau comme dénuées de toute saveur, en réfère à ce pas entamé derrière la barrière, quittant la route pour s'apaiser instantanément de son absence, en même temps que la réalisation désabusive que cette absence coûte de plus en plus cher à mon âme qui n'a même plus à se soucier d'en acheter ; des lunettes donc, dans un étuis à lunettes, et neuves puisque le film-étiquette est encore là, noir et mat, et autour les montants et les branches, chrome et noir brillant, métallique évidemment, puisque je ne saurais les décrire autrement que par une forme presque rectangulaire, découpée dans un tracé racé et épuré, policier voire carrément présidant, présidant une aura que je m'empresse de déplier - les branches feront l'affaire, leur charnière à l'arrière de mes mastications de la matière - une fois sortie du petit clip qui la maintenait au fond du réceptacle, et là, alors que je referme la boîte et la range dans ma poche, oui je me libère les mains pour l'approche de l'objet-sujet de l'intrigue, ces lunettes trop classes pour qu'une autre poésie m'étreigne, qui d'une luxure austère m'étreint alors que j'ausculte à peu près attentivement la morphologie de cet être non-vivant, la manufacture d'un concept transhumaniste permettant de combattre la biologie défaillante de nos occulisteries ; alors si, seulement elles m'allaient, je pourrais les chausser et en faire quelque chose... hélas elles sont neuves, et en tant que telles je peux me permettre de peut-être en tirer un meilleur profit qu'une utilisation personnelle... alors je me demande, je me questionne, je m'interroge ; que faire du film-étiquette opaque, le laisser en l'état ou l'ôter pour mon bon plaisir ; je ne sais pas, j'ai arrêté de marcher et mon cerveau juste après ; alors j'hésite, je contourne du regard les reliefs de la forme, afin d'en soupeser une qualité, d'en estimer une valeur, d'en juger une impression, ou même d'en contempler une indifférence... et alors... que vais-je promettre à un potentiel acheteur, que vais-je tirer d'une trouvaille qu'on ne refourgue pas à n'importe qui non plus, d'autant plus que je crois qu'elles m'iraient bien ; probablement ; parce que oui je serais parfaitement en mesure, là, de justifier et de légitimer l'action du destin papillon envers moi, en acceptant ce présent aussi présent que je ne saurais vraiment être, autrement qu'en admiration involontaire de l'objet encore lisse de toute profanation ; personne ne se permit encore jamais, par un passé très certainement probable, de glisser un regard à travers ces verres toujours scellés ; personne, n'avait encore eu l'occasion d'user l'inusable ; personne, non, ne pouvait se vanter d'avoir percé la vitre... or ce matin, j'étais personne ; et donc à moi de me trouver dévolu à la mission, d'une expérience à saisir, oui, alors j'hésite à nouveau et la pince de mes doigts s'approche d'une languette... tout, autour de moi, n'est plus que néant d'une boîte invisible, et je suis incarné dans la paire de verres, sont-ils solaires ou progressifs - je ne sais - et je me demande, si je ferais pas mieux de renoncer, oh et puis non allez, je me propulse, et hop, voilà le premier film-étiquette ôté ; et oh... quelle étrangeté qui voici, je vérifie le second verre : lui aussi est tout aussi opaque que le film que je viens d'enlever - et je m'exclame d'une déception pour autant pas encore dénuée de la satisfaction d'avoir remplie ma curiosité, de nouveau piquée par l'incongru de l'objet ainsi révélé - les lunettes noires ; bon sang, je me suppose alors dans le devoir moral d'assister une personne en danger, à retrouver un aveugle pour lui rendre son outils d'apparence - et je ne peux le retrouver - mais à quoi bon, non, vraiment, je crois avoir discerné une lueur, non, était-ce une hallucination non je crois que... ce sont bien des verres, je les chausse mais, non, rien, rien que du noir, mais pourtant pas rempli comme peut l'être un plastique ou un matériau plein, non, lui teinté, encré ou fumé, je ne sais, ce qui fait que mes yeux se plissent, se crispent, se contractent afin de peut-être, trouver la faible résistance à un filtre de soudeur ou de cosmonaute, si dense qu'il faudrait une lumière éblouissante à admirer pour voir quelque chose ; je regarde le soleil de ce matin, et comme personne, je ne vois rien [...] envoi par-delà ma cécité, je manipule maladroitement ; les lunettes choient sur le gravier et, oh, j'entends un bruit, un craquement ; en ramassant, je constate le gauche impacté, tissant une toile de fissures depuis un angle du rectangle de verre qui soudainement et par une magie probablement polarisée, s'est rendu transparent, à l'étonnement renouvelé de ma curiosité ; mince alors quel est ce prodige et pourquoi comment, me dis-je alors, me demandé-je puisque l'absence de réponse me force au doute, à la remise en cause de la réalité qui soudainement s'affiche de mystère, tache la prospérité de son assurance, que je m'étais à peine instituée pour une fin d'anecdote étrangement inutile - et alors que je m’apprêtais à abandonner les filins d’amarrage à mon étape voyageresse - et pourtant quelque part, un peu valorisée dans mes jugements internes ; ce qu'il faut juste pour que j'arrive à ce moment-là dans mon corps de personne, ce n'est certainement pas de ce dernier segment du scénario de ma vie, car aucune nécessité n'agite en rien mes directions, à présent que mon pas est presque arrêté, juste piétinant l'endroit aux poussières opaques, qui ont saupoudré minimal, le gravier du sentier dont je reprends la préhension consciente, et lui qui se réveille à nouveau à moi, et je lâche une seconde fois la branche qui me collait aux doigts avant d'entendre le bruit du second verre qui se brise lui aussi... au moins aurai-je gagné une boite en ébène, un étuis classe pour lunettes classes ; c'est dommage, je n'en porte pas - et j'aimerais ne pas - et mes pas m'éloignent de l'accessoire resté entre deux tas de petits cailloux aplanis, ces lunettes qu'un regard anonyme devrait pouvoir rendre lucide à l'égard de cette lueur, un éclat inaperçu qui rend les choses meilleures que tous les crus qui n'en sont pourvus, dorés, médullés...