Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: elisabeth beaudoin homps le 27 Mai 2019 à 16:51:58

Titre: Il en saigne
Posté par: elisabeth beaudoin homps le 27 Mai 2019 à 16:51:58
Il en saigne

Il en saigne, il sue sang et eau, il se décarcasse pour être un pédago et fait tout ce qu’il peut pour rester un intello. Il était un maître, il est un prof. Du coup, il ne maitrise plus grand-chose. Il a la peur au ventre dans les zones sensibles, les parents d’élèves sur le dos dans les zones tranquilles et on crie à l’indécence s’il ose dire qu’il est mis à mal et qu’il en saigne.

Et oui, certains le montrent du doigt cette feignasse avec ses vacances à rallonge et ses 18 heures de cours hebdomadaire. Ceux-là ricanent sur les copies à corriger, bien au chaud dans ses pantoufles l’hiver ou à l’ombre du parasol, fin juin, quand l’année scolaire se termine. Certains s’indignent sur le cas des enseignants qui en saignent hors métropole, au soleil, sous les tropiques et sur ceux qui font carrière à l’étranger dans les lycées français et vivent grassement grâce à leurs primes de résidence choisie.     
   
En fait, il en a pris un coup dans son enseigne. Dans l’imagerie populaire, il n’est plus le vieil instituteur respectable. Il ne fait plus partie des notables du village  et n’a plus la vocation d’en saigner chevillée au corps comme une évidence. On a l’impression qu’il s’est rétréci quand il est devenu l’instit, quand il a laissé tomber sa blouse et quelques plumes au passage pour donner dans le global au détriment du fondamental. Quelques années plus tard, constatant ce rétrécissement, on a tenté de lui redorer son blason à l’instit. On l’a nommé professeur des écoles.

Il en saigne dans son corps l’enseignant. Ce corps divisé par matière, scindé par discipline, fracturé par genre. Ce corps où il ne faut pas mélanger les scientifiques et les littéraires, les profs des lycées et ceux des écoles, les normaliens et les autres. Ce corps où il ne faut pas confondre les certifiés et les agrégés, où il faut bien distinguer les professeurs d’université des maîtres de conférence en comparant les diplômes, les grades, les échelons, en sachant qui est habilité à diriger des recherches et qui ne l’est pas. Bref, dans ce vaste corps enseignant, il existe un esprit de chapelle et peut être, aussi, une âme d’enfant qui s’est trop attardé sur le chemin de l’école et a raté le dernier bus pour toujours.   

Il en saigne aussi quand il essaie de transmettre quelque chose mais n’a pas assez de moyens et beaucoup trop d’élèves. Et puis, en famille, dans sa classe, dans son environnement proche et lointain, il peine à s’imposer, à faire valoir son savoir pour avoir le dernier mot. Il n’a plus l’aura qui scintille. Il tombe sur des parents d’élèves ou sur des proches parents qui sont socialement plus scintillants que lui. Il est contredit, contesté. Et franchement, on s’en fout s’il en saigne parce qu’ouvertement ou, en secret, tout le monde en saigne.

Bon, et si on arrêtait d’en saigner ? Si on en finissait une fois pour toutes avec tout cet en-saignement pour faire sortir de l’ombre ceux qui initient à la connaissance. Oui, faisons sortir de l’ombre les poètes disparus, les jongleurs d’idées, les diffuseurs d’intelligence par lesquels chacun se sent exister un peu plus. Faisons sortir de leur grotte tous ceux qui ont juste besoin d’un bâton pour tracer quelques signes essentiels sur un sol recouvert de sable. Oui, oui, mettons vite tous ceux-là en pleine lumière et faisons en sorte qu’il n’en saigne plus l’enseignant.   
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: Nathalie Marie le 27 Mai 2019 à 22:02:36
C'est le poids des mots qui m'a portée dans ton texte, lourds de sang,
et qui parlent comme des évidences oubliées …
Alors oui, faire fi des considérations et aller à l'essentiel, tu le dis si bien  8)
j'adhère….euh.... j'adore !
Merci pour ton partage


 
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: Ashka le 27 Mai 2019 à 23:28:04
Hello  ;)

J'ai bien aimé le thème de ce texte, au-delà du traitement, je trouve que tu mets en lumière les aléas de ce beau métier, à la peine de nos jours et pour ça, merci de le livrer ici ;)

"Il a la peur au ventre dans les zones sensibles, les parents d’élèves sur le dos dans les zones tranquilles"
Joli !

"Et oui, certains le montrent du doigt cette feignasse avec ses vacances à rallonge et ses 18 heures de cours hebdomadaire."
je me demande si ce n'est pas "hé oui" ?

"il a laissé tomber sa blouse et quelques plumes au passage pour donner dans le global au détriment du fondamental."
J'aime bien !

"des maîtres de conférence"
conférences

"il existe un esprit de chapelle et peut être"
peut-être

" une âme d’enfant qui s’est trop attardé sur le chemin de l’école et a raté le dernier bus pour toujours" 
Joli ça aussi.

" Faisons sortir de leur grotte tous ceux qui ont juste besoin d’un bâton pour tracer quelques signes essentiels sur un sol recouvert de sable."
Cette phrase me plait beaucoup, peut-être est-ce là, le coeur de ce qui palpite dans ton texte, j'y suis sensible.

Je me demande s'il n'y a pas trop de saigne et j'ensaigne, peut-être l'effet est trop appuyé alors que  ton écriture pourrait aisément s'en affranchir et du coup échapper à l'effet de style ce qui ferait gagner le texte en profondeur ?

Mais ce n'est que mon humble avis. Merci beaucoup pour le partage en tout cas :)
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: Alan Tréard le 28 Mai 2019 à 10:28:36
Bonjour elisabeth,

 :\? Mmh... À mon avis, si tu veux faire peur aux enseignants, le titre est plutôt bien trouvé...

Remarque, tu aurais pu très bien dire : « Il en saigne grave sa mère » pour être au plus proche du franc-parler.

Je retrouve bien la chronique, cette fois-ci, le propos est plutôt clair, avec une actualité réelle qui nous concerne et qui est celle de la situation de l'éducation en France. Puisque tu évoques plutôt l'image de l'enseignant, non pas d'un point de vue politique mais dans les mœurs, l'idée que l'on a de l'enseignant, comment on voit les enseignants, alors je pense que tu aurais pu trouver les moyens d'être plus humaine dans les images que tu emploies, moins sanglante.

En plus de cela, je dirais dans les formes que tu pourrais piocher dans les symboles traditionnels de l'éducation : les livres, les rencontres parents-professeurs, le grand débat des programmes de l'année, la craie et le tableau.

Il ne faut pas avoir peur d'avoir un parler populaire quand on veut s'adresser à toutes & tous !!

Sinon, si mes propositions ne te plaisent pas trop, tu peux toujours piocher dans le registres de l'horreur : cadavre ambulant, monstre à deux têtes, verrues de sorcière, génocide extraterrestre...

:D Parfois l'absurde permet de redonner un peu le sourire, il ne faut pas hésiter à exagérer un peu les traits pour aller piocher dans l'actualité de quoi se questionner et revoir sa copie, c'est d'abord un écrit qui invite à s'intéresser au sujet plutôt qu'à le mettre de côté.
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: Rémi le 28 Mai 2019 à 11:15:08
Salut,

J'ai bien aimé ce texte, je l'aurais préféré plus contextualisé, avec un individu plus identifié, plus vivant, une histoire quoi et pas un manifeste. Mais le texte court ne doit pas obligatoirement être "nouvelle" et c'est très bien comme ça.
Y a quelques passages qui m'ont fait sourire, un sourire grinçant bien sûr.

Deux détails :
Citer
il existe un esprit de chapelle et peut être,
peut-être

et le deuxième : tu parles d'instit et tu dis "18h par semaine", les instits en font plus que ça.

A+
Rémi
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: B.Didault le 29 Mai 2019 à 00:08:30
Bonsoir Élisabeth,

Ce n'est pas par simplicité, mais je suis d'accord, jusqu'à un certain point, avec Rémi :
Citer
J'ai bien aimé ce texte, je l'aurais préféré plus contextualisé, avec un individu plus identifié, plus vivant, une histoire quoi
Peut-être également éviter une identification trop précise.

En revanche j'apprécie le côté "manifeste".
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Désolé Élisabeth pour cette digression, mais ce fut mon combat stérile pendant une quinzaine d'années en tant que Parent d'élèves engagé.
Mais ton joli texte réveille mes amertumes face à un système de plus en plus pesant sur des professionnel(le)s de qualité.

Merci pour ce partage.
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: elisabeth beaudoin homps le 29 Mai 2019 à 21:21:30
Bonjour Ashka, Nathalie, Alan, Rémi et Bernard et merci beaucoup pour vos commentaires.
Ashka, je ne suis pas sûre qu'il y ait un s à maître de conférence et je ne suis pas sûre non plus pour l'orthographe de Et oui, en début de phrase, si quelqu'un a des certitudes, je suis preneuse. Je suis contente que certaines phrases de ce texte t'aient touchée
Rémi pour les 18 heures de cours hebdomadaire, je parle bien des profs en debut de texte, c'est après que j'evoque l'instituteur.
Nathalie, oui tu as bien saisi que j'essaie d'aller à l'essentiel en peu de mots, je ne réussis pas toujours  :D
Bernard, tu comprendras aisément les raisons qui m'ont poussée à ne pas évoquer  un individu plus vivant ou plus identifié comme le suggère aussi Rémi  :D
Alan, on ne peut pas tout embrasser sauf à faire des rimes  :D et oui, j'aurais pu évoquer ceci ou cela mais il y a des images qui s'imposent et d'autres qui restent à la porte,va t'en savoir pourquoi  :-¬?
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: Philippe47 le 29 Mai 2019 à 21:47:43
Bonjour,

Citer
Si on en finissait une fois pour toutes avec tout cet en-saignement pour faire sortir de l’ombre ceux qui initient à la connaissance

Sans doute portée par un idéal humain légitimé par un souci d'équité et de progrès social, ce voeu peut sembler des plus justifiable. Pourtant je ne vois pas bien pourquoi, alors qu'une minorité de personne au pouvoir bénéficie du travail d'une majorité d'autres personnes, ceux-là même qui tiennent le système (et en profitent) le changeraient à leur détriment. Le système éducatif est dans une logique de classe et de caste (et ce n'est pas le seul) et il semble difficile de concevoir autre chose qu'un effondrement avant toute modification structurelle réelle (seule façon de repenser le système sur la foi d'une adéquation Mission/Objectifs/Moyens). Et ce n'est pas les "réformes" en cours qui vont me contredire.
Si un demi-siècle après sa naissance la classe mutuelle a été remplacée par la classe simultanée dans les années 1830, c'est d'abord pour faire face d'une part à une réussite qui risquait de "renouveler" la composition des élites par la chance qu'elle laissait à tout le monde de progresser, et ensuite pour transformer la démocratisation de l'accès au savoir par une massification de l'enseignement afin de justifier de modes de sélection via des artifices docimologiques dont le principal propos n'a jamais été d'être justes. Je parle bien sûr de la dictature de la note.  |-|
Pour ce qui est des parents, ils veulent un enfant diplômé et pour ce qui est des élèves, ils naviguent à vue entre les attentes angoissées des uns et les injonctions chiffrées des autres. Dans ces conditions, leur dire que leur avenir leur appartient...Pourtant, ce serait bien que ce soit le cas.

Cela dit, je souscrit entièrement au manifeste  :)
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: elisabeth beaudoin homps le 03 Juin 2019 à 20:55:14
Bonjour Philippe
Je partage l'idée que le système éducatif est dans une logique de classes, verticale, horizontale, tout autant qu'externe et interne (d'où mon paragraphe sur les esprits de chapelle ) .
Néanmoins, je suis un pur produit de l'ascenseur social via l'enseignement public et dans mon parcours écolier et estudiantin, j'ai eu la chance de rencontrer deux ou trois diffuseurs d'intelligence qui m'ont aidée à être ce que je suis.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet, j'ai tenté d'en saisir les traits qui me semblaient actuellement les plus saillants dans les représentations sociales et de chuter sur une proposition qui est sans doute un voeu pieux ou un espoir insensé  :D
Merci beaucoup pour ton commentaire. 
Titre: Re : Il en saigne
Posté par: Philippe47 le 03 Juin 2019 à 21:28:29
Citer
j'ai tenté d'en saisir les traits qui me semblaient actuellement les plus saillants dans les représentations sociales et de chuter sur une proposition qui est sans doute un voeu pieux ou un espoir insensé
Il est vrai que happé par le contenu, j'ai oublié de commenter la forme...tsss :-[
Cela dit, c'est peut-être l'aveu que je n'ai rien à redire à ce sujet  ;D

Citer
j'ai eu la chance de rencontrer deux ou trois diffuseurs d'intelligence qui m'ont aidée à être ce que je suis
Vi vi. Mais si tous étaient comme ça, la pensée de Proudhon ne règnerait-elle pas en maître aujourd'hui ?  ;D

Citer
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet
C'est peu dire ! :)
Mais peut-on fructueusement repenser l'école dans quelque Ministère ou dans un Comité Théodule, aussi rempli de gens-sachant soit-il ?
C'est la place de l'Ecole dans la Société qu'il fau(drai)t repenser, c'est donc sa place dans la vie de tous les jours, dans les conversations de salon tout comme dans celles échangées sur le zinc d'un bar (s'il y a encore des bars à zinc...), dans les chuchotements de couloirs comme dans les dimanche en famille. Or en rétrécissant le rôle de l'Ecole à l'emploi (ce que fait la communication institutionnelle) et en lui déléguant tous les pouvoirs éducatifs (ce que font nombre de parents, en particulier dans le secondaire) on a implanté dans les écoles et en particulier l'esprit de nombre d'élèves une injonction paradoxale perpétuelle (variante du mouvement du même nom) : Devenir soi en bâillonnant ses désirs. Et face à l'injonction paradoxale, la survie est dans la fuite. Face à cela, il reste donc à l'enseignant à choisir une posture qui respecte ostensiblement l'administration, respecte effectivement les élèves et explique aux parents que respect et laxisme ne sont pas synonymes et qu'éventuellement, tout comme eux, leurs enfants n'ont qu'une seule vie. Et que ce serait bien de ne pas gâcher...
On n'est pas loin du 13ème travail d'Hercule quand même.