Mes mains, je les cache comme je peux, dans mes poches, dans mes manches, pour qu'on ne voie pas leurs tremblements ni leurs blessures.
Malgré l'éducation petite bourgeoise que j'ai reçue, et par un mystère de l'hérédité, j'ai la peau abîmée de mes aïeules ouvrières.
J'ai des mains d'homme, longues et larges. Dans mon milieu, on dit plutôt "des mains de pianiste". Elles brisent, elles rompent, elles broient, le plus souvent par mégarde.
Mes mains ne connaissent ni les coups, ni les caresses.
Au creux de mes paumes courent des fleuves asséchés, des routes escarpées, des sentiers sans fin.
Sous ma peau, on aperçoit les rivières bleues de mes veines comme une carte fantôme.
Quand je suis seule, je secoue mes mains dans le vide, à un rythme effréné, pour stimuler mon esprit.
J'ignore tout des pantomimes que j'interprète en rêvant.
Mes mains ont leur vie propre. Elles s'agitent, se joignent et se tordent à mon insu.
Le ballet de mes mains contredit mes paroles. J'acquiesce, mes mains esquissent un "non". Je refuse, mes mains se tendent pour accueillir.
Il m'arrive de serrer d'autres mains, mais avec réticence, du bout des doigts.
Mes mains continueront sans doute à remuer après ma mort, pianotant, écrivant, tricotant.
Mes mains ne m'ont jamais pleinement appartenu.
Bonjour Tigrani,
Je me permets de commenter car pas plus tard qu’aujourd’hui, en regardant mes mains (ça m’arrive rarement voyons), j’ai eu l’idée d’écrire sur les mains. Il semble y avoir tant de choses à dire. Les mains sont formidables (pas forcément dans le sens positif), mais dans le sens où elles peuvent dévoiler qui on est en un regard. Peut-être que le visage ou les yeux sont le miroir de l’âme, mais je me plais davantage à croire que les mains sont le reflet de l’âme. C’est ce que j’ai ressenti aussi en lisant votre texte en parlant des blessures des mains et le fait que les mains ne lui ont jamais vraiment appartenus. Cela me fait penser au sentiment de dépossession d’une partie de son corps ou de tout son corps en cas de traumatisme, comme s’il ne nous appartenait plus vraiment. Il y a un côté mystérieux voire fantastique dans votre texte où les mains ne semblent pas appartenir à la narratrice pour une obscure raison (en espérant que ça ne soit pas parce qu’elles ne conviennent pas à une femme).
Mes mains ne connaissent ni les coups, ni la caresse.
Au creux de mes paumes courent des fleuves asséchés, des routes escarpées, des sentiers sans fin.
Sous ma peau, on aperçoit les rivières bleues de mes veines comme sur une carte fantôme.
Cela est mon passage préféré. J’aurais juste peut-être plutôt écrit « les caresses ». J’apprécie la description que vous y avez faites des mains et les images que cela amène.
Sinon, je n’ai pas de corrections à vous apporter tant le texte m’a parût fluide et rythmé (même musical). Bravo et merci pour le partage.
Au plaisir,
Poursuite,