Pourrait pas avoir sa cafetière en haut c'connard.
Monter au sixième avec deux verres de café, c’est pas une mince affaire, surtout quand l’immeuble jouxte la ligne verte... rendez-vous compte, faut enjamber les gravats, éviter les étrons, faire un peu d’escalade quand dans la cage d’escalier il manque des marches et qu'un palier n’est pas vraiment intact.
Compter dans sa tête trois secondes pour progresser par bonds successifs lorsqu’une partie du mur n’existe plus.
Un, on regarde où on veut, ou plutôt où on peut aller.
Deux, on avance courbé en deux.
Trois, on s’planque.
Et on espère que l’autre, celui d’en face, n’a pas de RPG.
Surtout que de l’autre côté c’est le Hezbollah, une toute nouvelle milice qui en veut, qui nous en veut, quand je dis ça... C’est pas tout à fait vrai, va faire comprendre à ces cons que je suis là en touriste.
Enfin le sixième, pas vrai !… Les cafés sont encore chauds… et comme on les aime… sans sucre, avec beaucoup de marc au fond et ce petit goût de cardamone qui fait toute la différence.
« J » est là, assis dans une espèce de transat sale et méchamment troué.
Sur ses genoux une putain de belle arme, un SVD avec sa lunette.
Devant nous une grande ouverture, cela a dû être une bien belle baie vitrée comme en témoigne tout ce verre pilé qui crisse sous mes pas.
Tout le pourtour n’est qu’une dentelle de ciment. Les murs vérolés sont un gruyère d'où dépassent des fers à béton qui pointent leurs doigts rouillés vers un danger qui vient d'en face.
Nous sommes en retrait « J » toujours assis dans son transat, moi sur des sacs de sable.
J’ai une furtive pensée pour ceux qui ont monté tout ce sable, car ces murs sont épais bien que bas.
- Alors ?
- Alors… à l’ouest rien de nouveau, et merci pour le kawa.
- De rien, je viens pour la vue... y parait qu’on voit la mer.
- T’as raison, ici... la vue, elle est mortelle.
Et c’était vrai…
Dans les deux cas c’était vrai.
Vrai comme un pari stupide.
Vrai, que ce jour-là… pourtant bordel, je devrais me souvenir de la date exacte pourtant… Pourtant non.
Juste, que je me rappelle que j’étais en perm.
Juste, j’ai eu l’opportunité de tuer mon premier homme.
- T’as d’quoi fumer ? j’ai fini mes Lucky et j’peux pas descendre.
- J’ai d’la troupe.
- Vous les Français avec vot’putain de tabac brun, z’êtes pas civilisés.
- J’ai aussi du rouge, si ça te dit, c’est du bon, tu vas voir un joint avec… c’est pas de la fumette pour amerlocs et puis la chéchia... tu vas pas m’dire que c’est toujours du blond. Passe-moi plutôt ton Dragounov et roule au lieu de débiter des conneries.
- Pourquoi c’est pas toi qui roules ?
- C’est toi qui veux fumer. Et puis je veux voir la bête, ça me changera de mon SIG ou de mon FRF1. T’en as fumé combien avec ?
« J » sans relever la tête, concentré qu’il était à vouloir réussir un pétard, un joli trois feuilles, distraitement me dit :
- T’as qu’à regarder sur le mur.
- T’as pas fait de croix ?
- T’es con ou quoi, c’est pas des chrétiens que j’flingue.
- J’plaisante, pas mal 12, ça commence à l’faire.
- Putain c’est vrai qu’il est bon !
- file une taffe... tu peux remercier ceux d’en face, il vient de chez eux, j’en ai pris un kilo à Chaoui Street.
C’est qu’ils ont voulu nous entuber ces salaud.
- Comment ça ? T’aurais dû passer par nous, nous aussi, on en a du bon.
- Oui, mais quand j’ai fait mon marché je savais pas que tu étais rentré et en plus eux, on les a juste en face du camp.
- Alors ce deal raconte.
- Oui, alors un gars des Minguettes, Chavignieu qu’il s’appelle, ce crétin… Cherche pas, tu connais pas. Il nous dit, oui à moi et a Durant, qu’il connaît un type qui vend de la bonne... Pffff... dans une boutique à côté de celle qui nous lave nos affaires. Le seul problème c’est qui vend que par kilo. En fait de problème c’en était pas un, vu qu’on était plus d’une dizaine à en chercher. Chavignieu dit qu’il se charge de tout. Ok qu’on dit, mais on se méfie, comme j’t’ai dit Chavignieu, c’est un crétin, doublé d’un con. Dans leurs tours, là-bas, ils doivent se reproduire en famille, si non c’est pas possible. Refile une taffe... Pffff...c’est vrai qu’elle est bonne... Pffff... quand je pense au foin que je fumais à Montpellier. Tiens je te repasse le joint... Alors oui où j’en étais... ah oui, Chavignieu, il revient avec une brique, oui un sac en jute comme une brique, j’te jure avec le tampon du Hezbollah poché dessus ,tu sais, le bras tendu qui tient la kalash. Bon on lui demande, tu l’as goûté au moins ? L’air con qu'il prend. Non qu’il nous dit, la dessus Mzira prend le paquet l’ouvre. Tu me croiras si tu veux, c’était d’la terre, de la putain d’argile. Je reprends le paquet à Mzira qui rit jaune... tu sais, il vient du Maroc et avec lui, on plaisante pas avec ses choses-là. On dit à l’autre con, toi, tu bouges pas! Nous, on va causer avec ton gars… Fait tourner...Pfff... tu vois le tabac brun çà s'marie bien avec le rouge, c'est du brut, pas d'la fumette pour minette.
J’aspire fort encore une fois et je retiens ma respiration, j’ai les yeux qui piquent. Je lui rends le joint.
- Tiens, j’te le rends, c’est presque le cul.
- Le cul ! Vous aimez, vous les Français.
- Oui, mais pas celui-là ( J’aurais pu dire: "je préfère celui de ta sœur" Mais on ne plaisante pas avec ça. Surtout quand on sait que sa sœur, elle a été butée par les Syriens. Je le sais parce qu'il n’y a pas longtemps de cela, je lui avais demandé pourquoi à son collier, il y avait deux croix, alors il m’avait raconté… Depuis avant de moucher une cible, il embrassait la petite croix en or de sa cadette.)
- A quoi tu penses ?
- Non à rien, ton cousin, il fait un bon café (là, je pensais sûrement à la pub "grand-mère sait faire un bon café" et puis là, je me suis souvenu que la grand-mère de "J" était morte avec sa petite sœur. Alors là, je suis parti d’un fou rire, mais d’un fou-rire mazette.)
- Qu’est ce qui te fait rire comme une baleine ?
- Non rien, tu pourrai pas comprendre.
- Dis que je suis un con comme ton Chassinieu, non, Chavinieu.
- Non, juste à une note de service qui nous oblige à prendre tous nos repas, y compris le café au réfectoire.
- Et alors je vois pas ce qu’il y a de drôle ?
- T’as jamais été au réfectoire… quand tu sauras qu’on pisse dans le bac à plonge et qu’on met une double ration quand c’est le tour de la vaisselle des officiers.
- Alors tu finis ton histoire pendant que j’en roule un autre.
- Ok, mais t’a rien à boire ?
- Oui, j’ai une bouteille de Miranda.
Je bus une bonne gorgée tiédasse de ce qui ressemblait furieusement à du Fanta Orange.
- Oui, donc… ah oui, faut te dire que c’est rare qu’on soit en civil. On est toujours en treillis avec nos armes, c’est la consigne. Même pour faire nos courses, alors quand tu vois trois mecs qui rentrent dans un magasin fusil en main… Tu t’écrases, l’autre avec son 9 mm qu’est ce que tu veux qu’il fasse, il s’écrase. Mzira qui parle Marocain commence à palabrer, l’autre comprend rien, c’est pas le même Arabe y parait. Je lui jette sa came et je dis not good ! Durant, qui parle mieux l’anglais qui rajoute : You make fun of us, you want to sell us shit ! Ca je l'ai bien retenu.
Pourrait pas avoir sa cafetière en haut c'connard.
Monter au sixième avec deux verres de café, c’est pas une mince affaire, surtout quand l’immeuble jouxte la ligne verte... rendez-vous compte, faut enjamber les gravats, éviter les étrons, faire un peu d’escalade quand dans la cage d’escalier il manque des marches et qu'un palier n’est pas vraiment intact.
Compter dans sa tête trois secondes pour progresser par bonds successifs lorsqu’une partie du mur n’existe plus.
Un, on regarde où on veut, ou plutôt où on peut aller.
Deux, on avance courbé en deux.
Trois, on s’planque.
Et on espère que l’autre, celui d’en face, n’a pas de RPG.
Surtout que de l’autre côté c’est le Hezbollah, une toute nouvelle milice qui en veut, qui nous en veut, quand je dis ça... C’est pas tout à fait vrai, va faire comprendre à ces cons que je suis là en touriste.
Enfin le sixième, pas vrai !… Les cafés sont encore chauds… et comme on les aime… sans sucre, avec beaucoup de marc au fond et ce petit goût de cardamone qui fait toute la différence.
« J » est là, assis dans une espèce de transat sale et méchamment troué.
Sur ses genoux une putain de belle arme, un SVD avec sa lunette.
Devant nous une grande ouverture, cela a dû être une bien belle baie vitrée comme en témoigne tout ce verre pilé qui crisse sous mes pas.
Tout le pourtour n’est qu’une dentelle de ciment. Les murs vérolés sont un gruyère d'où dépassent des fers à béton qui pointent leurs doigts rouillés vers un danger qui vient d'en face.
Nous sommes en retrait « J » toujours assis dans son transat, moi sur des sacs de sable.
J’ai une furtive pensée pour ceux qui ont monté tout ce sable, car ces murs sont épais bien que bas.
- Alors ?
- Alors… à l’ouest rien de nouveau, et merci pour le kawa.
- De rien, je viens pour la vue... y parait qu’on voit la mer.
- T’as raison, ici... la vue, elle est mortelle.
Et c’était vrai…
Dans les deux cas c’était vrai.
Vrai comme un pari stupide.
Vrai, que ce jour-là… pourtant bordel, je devrais me souvenir de la date exacte pourtant… Pourtant non.
Juste, que je me rappelle que j’étais en perm.
Juste, j’ai eu l’opportunité de tuer mon premier homme.
- T’as d’quoi fumer ? j’ai fini mes Lucky et j’peux pas descendre.
- J’ai d’la troupe.
- Vous les Français avec vot’putain de tabac brun, z’êtes pas civilisés.
- J’ai aussi du rouge, si ça te dit, c’est du bon, tu vas voir un joint avec… c’est pas de la fumette pour amerlocs et puis la chéchia... tu vas pas m’dire que c’est toujours du blond. Passe-moi plutôt ton Dragounov et roule au lieu de débiter des conneries.
- Pourquoi c’est pas toi qui roules ?
- C’est toi qui veux fumer. Et puis je veux voir la bête, ça me changera de mon SIG ou de mon FRF1. T’en as fumé combien avec ?
« J » sans relever la tête, concentré qu’il était à vouloir réussir un pétard, un joli trois feuilles, distraitement me dit :
- T’as qu’à regarder sur le mur.
- T’as pas fait de croix ?
- T’es con ou quoi, c’est pas des chrétiens que j’flingue.
- J’plaisante, pas mal 12, ça commence à l’faire.
- Putain c’est vrai qu’il est bon !
- file une taffe... tu peux remercier ceux d’en face, il vient de chez eux, j’en ai pris un kilo à Chaoui Street.
C’est qu’ils ont voulu nous entuber ces salaud.
- Comment ça ? T’aurais dû passer par nous, nous aussi, on en a du bon.
- Oui, mais quand j’ai fait mon marché je savais pas que tu étais rentré et en plus eux, on les a juste en face du camp.
- Alors ce deal raconte.
- Oui, alors un gars des Minguettes, Chavignieu qu’il s’appelle, ce crétin… Cherche pas, tu connais pas. Il nous dit, oui à moi et a Durant, qu’il connaît un type qui vend de la bonne... Pffff... dans une boutique à côté de celle qui nous lave nos affaires. Le seul problème c’est qui vend que par kilo. En fait de problème c’en était pas un, vu qu’on était plus d’une dizaine à en chercher. Chavignieu dit qu’il se charge de tout. Ok qu’on dit, mais on se méfie, comme j’t’ai dit Chavignieu, c’est un crétin, doublé d’un con. Dans leurs tours, là-bas, ils doivent se reproduire en famille, si non c’est pas possible. Refile une taffe... Pffff...c’est vrai qu’elle est bonne... Pffff... quand je pense au foin que je fumais à Montpellier. Tiens je te repasse le joint... Alors oui où j’en étais... ah oui, Chavignieu, il revient avec une brique, oui un sac en jute comme une brique, j’te jure avec le tampon du Hezbollah poché dessus ,tu sais, le bras tendu qui tient la kalash. Bon on lui demande, tu l’as goûté au moins ? L’air con qu'il prend. Non qu’il nous dit, la dessus Mzira prend le paquet l’ouvre. Tu me croiras si tu veux, c’était d’la terre, de la putain d’argile. Je reprends le paquet à Mzira qui rit jaune... tu sais, il vient du Maroc et avec lui, on plaisante pas avec ses choses-là. On dit à l’autre con, toi, tu bouges pas! Nous, on va causer avec ton gars… Fait tourner...Pfff... tu vois le tabac brun çà s'marie bien avec le rouge, c'est du brut, pas d'la fumette pour minette.
J’aspire fort encore une fois et je retiens ma respiration, j’ai les yeux qui piquent. Je lui rends le joint.
- Tiens, j’te le rends, c’est presque le cul.
- Le cul ! Vous aimez, vous les Français.
- Oui, mais pas celui-là ( J’aurais pu dire: "je préfère celui de ta sœur" Mais on ne plaisante pas avec ça. Surtout quand on sait que sa sœur, elle a été butée par les Syriens. Je le sais parce qu'il n’y a pas longtemps de cela, je lui avais demandé pourquoi à son collier, il y avait deux croix, alors il m’avait raconté… Depuis avant de moucher une cible, il embrassait la petite croix en or de sa cadette.)
- A quoi tu penses ?
- Non à rien, ton cousin, il fait un bon café (là, je pensais sûrement à la pub "grand-mère sait faire un bon café" et puis là, je me suis souvenu que la grand-mère de "J" était morte avec sa petite sœur. Alors là, je suis parti d’un fou rire, mais d’un fou-rire mazette.)
- Qu’est ce qui te fait rire comme une baleine ?
- Non rien, tu pourrai pas comprendre.
- Dis que je suis un con comme ton Chassinieu, non, Chavinieu.
- Non, juste à une note de service qui nous oblige à prendre tous nos repas, y compris le café au réfectoire.
- Et alors je vois pas ce qu’il y a de drôle ?
- T’as jamais été au réfectoire… quand tu sauras qu’on pisse dans le bac à plonge et qu’on met une double ration quand c’est le tour de la vaisselle des officiers.
- Alors tu finis ton histoire pendant que j’en roule un autre.
- Ok, mais t’a rien à boire ?
- Oui, j’ai une bouteille de Miranda.
Je bus une bonne gorgée tiédasse de ce qui ressemblait furieusement à du Fanta Orange.
- Oui, donc… ah oui, faut te dire que c’est rare qu’on soit en civil. On est toujours en treillis avec nos armes, c’est la consigne. Même pour faire nos courses, alors quand tu vois trois mecs qui rentrent dans un magasin fusil en main… Tu t’écrases, l’autre avec son 9 mm qu’est ce que tu veux qu’il fasse, il s’écrase. Mzira qui parle Marocain commence à palabrer, l’autre comprend rien, c’est pas le même Arabe y parait. Je lui jette sa came et je dis not good ! Durant, qui parle mieux l’anglais qui rajoute : You make fun of us, you want to sell us shit ! Ca je l'ai bien retenu.
ouais !
j'ai lu le débat je trouve ça hyper bien !
libre, léger, élégant, stylé
pas du tout balai dans le cul
et pas non plus "faussement original et en fait complètement convenu"
te lire, ça donne envie d'être libre, et ça donne envie d'écrire, et d'écrire comme on sent !
et ça donne aussi envie de revenir lire la suite :--)
le "jouxte" fait un peu décalé dans tout ça (un peu balai dans le cul pour le coup)
la virgule à la fin du titre c'est exprès je suppose ? c'est drôle et intrigant et intéressant et léger, j'aime bien!
merci pour ce texte ! :)